La publication des pays francophones en développement durable

By 9 August 2013

1.3.2. Le déficit d’informations liées au développement durable sur la toile francophone

Le débat et les expériences sur l’environnement et le développement durable sont aujourd’hui largement véhiculés par Internet. Pourtant, l’essentiel de l’information disponible est en anglais et la présence du français reste faible. Ce constat est aussi bien valable pour l’information en provenance ou en direction des pays du Sud que pour les serveurs des Nations Unies qui ont pourtant une vocation multilingue. De même, les organisations qui agissent à l’interface entre les acteurs associatifs ou économiques et la communauté scientifique comme l’Institut du Développement Durable (IISD de Winnipeg au Canada), le Conseil de la Terre (Costa Rica), le World Resource Institute ou le World Watch Institute (tous deux aux Etats-Unis), utilisent principalement l’anglais. Les parties concernées qui ont accès à ces faiseurs d’opinion internationale sont le plus souvent des ONG anglo-saxonnes.

L’environnement ou le développement durable apparaissent comme des notions universelles dont les politiques pourraient être indépendantes des langues et des cultures. Pourtant, du fait que la relation à l’environnement durable impose une intégration plus intime des problématiques de développement et d’environnement, chaque langue porte une vision et une relation particulières à l’environnement. Malheureusement, la mondialisation des problématiques environnementales et les négociations internationales se jouent bien souvent dans la seule langue anglaise.

Ainsi, bien que la langue française soit une langue de travail internationale, elle est de moins en moins pratiquée par les organismes internationaux, et la qualité des traductions officielles est parfois discutable. La transcription de certains termes de l’anglais est fluctuante ou propage des traductions impropres qui deviennent des sources de malentendus1. Ainsi, l’inégalité comptable démontrée précédemment se double, pour les textes pertinents, d’une inégalité quantitative des traductions de textes internationaux.

L’inégalité d’accès à des informations en langue française creuse un véritable fossé entre les communautés de langue française et les réseaux internationaux qui travaillent majoritairement en anglais. Une étude sur la place du français dans l’Internet [21] montre que l’anglais représentait en 2003 45% des pages, et le français seulement 3,97% des pages, derrière l’espagnol (4,87%) et l’allemand (6,24%).

Florent Breuil, ingénieur de recherche et membre du département Entreprises et développement durable de l’Ecole nationale supérieure des mines à Saint-Etienne, a entrepris de dresser un tableau de l’Internet de l’environnement et du développement durable perçu par l’intermédiaire des moteurs de recherche [30]. Sur l’ensemble du domaine du développement durable, qui est un sujet très large, la Francophonie représente entre 26% et 29% des réponses données par les moteurs AltaVista et Google :

Répartition par thèmes des réponses données par Altatvista et Google pour des requêtes sur la problématique du développement durable en décembre 2000
Répartition par thèmes des réponses données par Altatvista et Google pour des requêtes sur la problématique du développement durable en décembre 2000
Source : Florent Breuil, 2000

La Francophonie est aussi bien, voire mieux, présente dans ce domaine que dans celui de l’environnement. L’analyse des réponses obtenues concernant trois thématiques prédominantes du développement durable, la biodiversité, le changement climatique et la désertification, qui ont fait l’objet de conventions internationales, montre que la présence francophone est inégalement répartie selon les thèmes.

En effet, la documentation présente sur Internet en langue française sur le changement climatique ne représente que 3% de la documentation disponible. La biodiversité est légèrement mieux traitée avec une part voisine de 5%. Seule la problématique de la désertification fournit une masse d’information proche de celle obtenue pour l’ensemble de la problématique du développement durable avec un score oscillant entre 15 et 22%, ce qui est cohérent avec son poids, notamment pour les pays francophones africains. L’analyse détaillée des résultats obtenue par le comptage des occurrences des suffixes des noms de domaine des sites trouvés permet de dresser le tableau de la représentation des différents acteurs de la francophonie

Termes recherchés par Altavista (décembre 2000)
Termes recherchés par Altavista (décembre 2000)
Source : Florent Breuil, 2000.

En fonction du thème abordé, on voit bien que la masse d’information disponible sur Internet n’est pas égale et la Francophonie peut paraître plus concernée par la désertification que par la biodiversité ou le changement climatique. Cela montre qu’une politique de production de données issues notamment des pays du Sud destinées au Web est une priorité pour rééquilibrer la “vision” que l’on peut avoir de ces thèmes sur l’Internet. Le principal enseignement de cette étude, toutes catégories confondues, est le déficit dramatique de la présence d’informations issues des pays du Sud. Ce déficit est la conséquence de deux effets conjoints :

• le faible nombre de documents et de sites Web édités par les pays du Sud,

• la faible indexation de ces rares sites par les moteurs de recherche1.

1.3.3. La faible capacité de publication des pays francophones en développement

A un déficit d’accès des francophones au contenu de l’information s’ajoute la faible capacité de publication des pays francophones en développement. En effet, Internet est non seulement un moyen d’accès à l’information mais il est aussi un moyen de production d’information par lequel n’importe quel acteur (privé, public, PME ou multinationale) peut diffuser ses propres informations à l’échelle planétaire. Le déficit de publications des pays francophones en développement peut être illustré par l’estimation tirée de l’étude réalisée pour l’INTIF citée précédemment.

Répartition de la production de pages Web en français par continent
Répartition de la production de pages Web en français par continent
Source : Etude INTIF, 2002.

La production des pages Web en français par continent montre une écrasante domination des pays industrialisés : 72,6% des pages sont d’origine européenne, 25,4% américaine (Nord et Sud) et l’Afrique et le Moyen-Orient sont loin derrière avec seulement 0,8%, suivis de l’Asie et de l’Océanie avec 0,3%.

Il est malheureusement illusoire d’espérer une hausse substantielle de la production des pages francophones en Afrique (et en Asie) et un impact significatif sur la production globale tant que le nombre d’internautes restera d’un ordre de grandeur inférieur… Ici, la politique efficace doit se concentrer sur la réduction du fossé numérique en l’accompagnant d’une éducation pour obtenir des internautes conscients des enjeux et capables de produire des contenus.

Le français, l’espagnol, le portugais ont un espace de locuteurs qui n’est pas limité à un seul pays et joue souvent un rôle de langue véhiculaire dans certaines régions du monde. Ce sont des atouts stratégiques pour le monde virtuel globalisé et l’espagnol, en particulier, connaît un essor spectaculaire en raison de sa position géostratégique qui en fait à la fois la langue d’un continent et la seconde langue des Etats-Unis.

Mais qu’en est-il des langues partenaires de la francophonie et des langues indigènes de l’Amérique latine dont certaines comme le Swahili ou le Quechua jouent également dans leur région un rôle de langue véhiculaire? Un effort concerté est nécessaire pour aider ces langues à trouver leur place dans le cyberespace et rendre alors accessibles des informations pertinentes, des études de cas et des connaissances spécifiques de ces pays. Cela passe bien sûr par des actions intelligentes d’accompagnement à l’accès : jeux de caractères informatiques pour donner une existence informatique à ces langues, formations à la création de contenus et sensibilisation aux enjeux, et, là aussi, moteurs de recherche, comme l’exemple du Swahili dans Google31 rapporté par le magazine Thot. A condition toutefois de bien prendre garde, comme l’indique l’auteur de l’article référencé dans Thot, que “ces développements soient effectués par les Africains eux-mêmes pour que les contenus conviennent à leurs besoins et que ne leur soient pas imposées des idées étrangères”1.

Cette première partie nous aura permis de mieux comprendre le concept de développement durable et ses différentes problématiques de production et de diffusion de l’information.

Nous avons choisi, dans la partie qui va suivre, d’illustrer notre propos théorique par un exemple concret d’outil de diffusion de l’information. Les moyens de s’informer sur le développement durable sont aujourd’hui multiples. Il existe une palette d’outils divers : sites web, revues d’information, bases de données… Il serait tout à fait intéressant de recenser ces différents outils mais nous avons choisi de nous limiter ici à un exemple particulier, ce qui nous permet d’étudier plus en détail son mode de fontionnement. Le système mondial d’information francophone pour le développement durable, appelé Médiaterre, est un projet relativement récent et plutôt original, il couvre à lui seul un certain nombre de sources d’information en s’appuyant sur la synergie entre des réseaux et des sites spécialisés dans le domaine du développement durable. Il vise à la mise en œuvre du développement durable dans l’espace francophone par la diffusion et l’échange d’information. Notons par ailleurs que l’ensemble des considérations que nous venons d’évoquer dans la première partie a servi de point d’ancrage à l’élaboration du projet Médiaterre.

L’étude du fonctionnement de Médiaterre va donc nous permettre d’apporter un exemple concret de système d’information pour le développement durable. Après avoir présenté le projet, son histoire et ses objectifs, nous détaillerons les possibilités techniques du système. Pour finir, nous ferons un point sur les réalisations de ce jeune réseau et sur ses perspectives d’avenir.

Lire le mémoire complet ==> (L’information au service du développement durable dans l’espace francophone)
Mémoire DESS en Sciences de L’information et de la Documentation Spécialisées
Conservatoire National Des Arts Et Métiers – Institut National des Techniques de la Documentation