La perception de la détresse et des remèdes à y apporter en France

By 8 August 2013

IV. Les risques de dérives identifiés : l’évolution de la perception de la détresse et des remèdes à y apporter

Ce qui change avec Internet, c’est la façon dont les associations peuvent désormais alerter et mobiliser dans le même mouvement la masse des donateurs potentiels : constituer dans le même flux le problème et sa solution, livrée au bon vouloir des généreux internautes sollicités… Tout est désormais entre leurs mains.

Sachant que les Américains sont de plus en plus nombreux à faire de l’Internet leur principale source d’information, les phénomènes observés dans la sphère de la philanthropie sur Internet sont lourds de conséquence pour l’évolution future du secteur caritatif et de la représentation même du don, de l’assistance, et de « l’Autre », celui qui, au-delà de la démarche virtuelle, bénéficiera de la générosité des donateurs.

En France, les utilisateurs d’Internet ont un comportement identique

Afin de mettre en avant ces risques, nous nous appuierons essentiellement sur des exemples relatifs à des sites américains. Ceux-ci utilisant souvent des techniques encore peu répandues en France, l’étude de certains modèles nous permettra de repérer certaines dérives pouvant alors être évitées.

1. L’illusion du « don gratuit » et sans efforts

a) Le don gratuit

Une des expériences les plus marquantes concernant l’application de Internet au domaine humanitaire a sans conteste été la création du site américain The Hunger Site, qui a connu un succès phénoménal depuis son lancement le 1er juin 1999.

Fondé à l’origine par un particulier, le site repose sur une idée simple : chaque internaute est invité à cliquer sur une page sur laquelle figurent les bannières publicitaires de firmes commerciales. En échange de ce clic, les firmes reversent une commission, qui est entièrement affectée au World Food Program des Nations-Unies. Autrement dit, pour la première fois, les internautes ont la possibilité de « donner gratuitement », avec pour seule contrainte leur acceptation passive d’un message publicitaire pendant une fraction de secondes…58 Pour les entreprises, l’intérêt de la démarche est clair : chaque clic effectif (page vue) leur est facturé 0,5 cent (3,7 centimes), alors que le coût d’une publicité « classique » sur Internet s’élève en moyenne à 3,5 cents, d’après le Boston Globe59.

De plus, face à la baisse tendancielle du « taux de clic » (nombre d’internautes qui cliquent effectivement sur une bannière publicitaire), le site de la faim peut se targuer de résultats nettement positifs : aux Etats-Unis, le taux de clic avoisine aujourd’hui les 0,5%, alors que The Hunger Site enregistre des scores de l’ordre de 3%..60, ce que le site attribue au « capital sympathie » que ne manquent pas de s’attirer les sponsors participant à une aussi noble tâche…

La démarche est attractive pour les firmes, qui obtiennent un très bon taux de retour, pour un investissement d’environ 1.500 à 2.500$ par jour, mais cette réussite risque d’être éphémère : le taux de clic sur les bannières “humanitaires” devrait suivre la même courbe décroissante que le taux de clic sur les bannières commerciales.61

58 Chaque utilisateur d’un poste informatique ne peut toutefois cliquer qu’une fois par jour, afin de limiter pour les sponsors la charge financière. Il y a également un « plafond » pour les sponsors : leur contribution ne pourra excéder 150% du plus haut nombre de connexions journalières enregistrées dans le mois précédent.
59 The Boston Globe, 6 juillet 1999. (le chiffre avancé par les journalistes du Globe est très exactement 3,496 c.) – article repris dans Trop éthique pour être au net, op. cit.
60 Informations figurant dans la section « sponsors » du site.

Certains types de sites peuvent laisser croire que l’on peut donner sans que cela coûte quoi que ce soit…

b) L’engagement sans efforts

Dans la lignée du Hunger Site, de nombreux sites ont fleuri aux Etats-Unis, collectant des fonds pour des causes aussi variées que la lutte contre le sida, la préservation de la forêt tropicale, la recherche contre le cancer, l’aide aux volontaires humanitaires, la protection de l’enfance, le maintien de la paix… ou tout à la fois, avec Free Donation, qui propose tout aussi bien de « soutenir les arts », « arrêter le SIDA », ou « abriter les sans abri »…

Et comme c’est gratuit, Free Donation se paie même le luxe de n’avoir pas encore d’association récipiendaire dans toutes les catégories de don… la FAQ indique que les dons seront bloqués sur un compte jusqu’à sélection d’une association œuvrant dans ce domaine (Quand et selon quels critères ? mystère).

En 2000, on a vu apparaître un moteur de recherche, combinant les résultats de Google et d’AltaVista : Searchtohelp.com…

Ce moteur de recherche gratuit offre aux internautes la possibilité de « donner gratuitement » à diverses associations charitables, à chaque fois qu’ils utilisent le moteur, cliquent sur un bandeau publicitaire, envoient une carte postale électronique sur le site, donnent des informations sur eux-mêmes, jouent à une loterie affiliée etc. D’après la présentation, une visite quotidienne (recherche sur le moteur + clic sur les bannières des deux sponsors du jour) garantit 10$ de dons mensuels. Contrairement à The Hunger Site, le nombre de clics n’est pas limité, et chaque visite permet donc un « don gratuit ». Les sommes recueillies sont données en fin de mois à une association sélectionnée par un vote des visiteurs, sur une liste d’associations suggérées par ceux-ci. Les sommes données sont modestes à ce jour (de 100 à 200 $ mensuels). Adresse URL : www.searchtohelp.com

En France, quelques sites sont apparus, comme Mission humanitaire.com (www.mission-humanitaire.com) et Click humanitaire (www.clickhumanitaire.org) : le premier propose des missions ou projets à financer d’un clic, le second met en ligne une sorte de catalogue des sites proposant ce type de « don gratuit ».

Partout est véhiculée l’illusion que donner est à la fois sans effort et sans coût… De la même façon, on a pu laisser croire que le bénévolat virtuel pouvait être si simple qu’il n’implique ni engagement ni don de son temps personnel.

Cette illusion a généré des flots de mails sans précédent, pétitions électroniques tous azimuts, allant du soutien aux femmes opprimées en Afghanistan aux protestations contre le démantèlement des déjà maigres services sociaux américains…

On peut s’interroger sur le bien fondé de ces pétitions, souvent trompeuses, vite « transférées » à de nouveaux destinataires après une lecture oblique, donnant à des milliers de personnes l’illusion d’avoir fait du bien en utilisant la touche « forward » de leur messagerie…

Il faut donc ici redire que le volontariat, même en ligne, prend du temps et coûte des efforts, et plutôt que d’engager les « donateurs » dans la spirale du « toujours plus simple », mieux vaudrait prendre le temps de les sensibiliser sur les effets à long terme d’un réel effort de don, qu’il s’agisse de temps ou d’argent.

2. L’instrumentalisation des donateurs

Si l’opération du Hunger Site est séduisante, et a prouvé de réels résultats (4500 tonnes de nourriture offerte aux Nations-Unies entre juin 1999 et janvier 2000, soit l’équivalent de 75 millions de repas, ou 28 millions de Francs62), elle nous amène toutefois à nous interroger sur le sens pour les internautes de la démarche : non seulement l’acte de don, fondé jusque là sur une dépense – prendre sur ce que l’on a pour le donner à l’autre – devient gratuit, mais surtout l’internaute accepte d’être « instrumentalisé » par les sponsors, de vendre en quelque sorte sa passivité aux flux publicitaires.

La magie des chiffres et du « gratuit » attire chaque visiteur dans une spirale sans fond, où il sera amené à livrer toujours plus d’informations sur lui, puisque c’est « pour la bonne cause ».

La première démarche de l’opérateur privé GreaterGood, qui a racheté The Hunger Site fin 1999 a significativement été de lancer un vaste programme pour retenir les visiteurs, et collecter des informations plus précises sur ceux-ci. Avec le programme IMPACT, les visiteurs sont invités à s’abonner à une newsletter bimensuelle leur donnant des nouvelles du site et des « différents moyens de lutter contre la faim »… en échange de leurs coordonnées (nom/prénom/e-mail).

3. La magie des chiffres ou le leurre de la simplicité

Une des constantes de ces sites est de déclencher un réflexe quasi-pavlovien chez l’internaute, grâce à des chiffres-choc sensés valoir mieux que de longues explications.

Ainsi, FreeDonation.com, citant des chiffres de l’UNICEF, martèle qu’il suffit de 2 cents pour offrir un bol de riz ou une seringue hypodermique, 4 cents pour une capsule d’antibiotique, 6 cents pour vacciner un enfant contre la tuberculose ou lui éviter de devenir aveugle suite à une carence en vitamine A, 10 cents pour un cahier scolaire, etc.

The Hunger Site affiche dès sa page d’accueil une carte du monde
The Hunger Site affiche dès sa page d’accueil une carte du monde sur laquelle clignotent alternativement les différents pays, au rythme des décès statistiques par malnutrition : « toutes les 3,6 secondes quelqu’un meurt de faim »…

EndCancerNow.com rappelle que 563.000 américains mourront du cancer cette année, soit « plus d’un par minute »63, et Saverainforest.net nous met en garde : « 2 acres de forêt tropicale disparaissent chaque seconde. La forêt tropicale produit 50% de l’oxygène que nous respirons ». Mais, Dieu soit loué, il suffit de « cliquer sur le bouton ci-dessus pour sauver la forêt tropicale »

4. Loin de la complexité des vrais enjeux…

Saverainforest.net est un très bon exemple de la simplification réductrice à laquelle conduit l’ensemble des sites de ce type.

La FAQ du site est particulièrement édifiante64 , avec des questions aussi burlesques que « combien de fois puis-je sauver la forêt tropicale par jour ? »… la réponse est d’ailleurs affligeante, puisqu’on ne peut être un super héros qu’une fois par jour…

Le principe initial est simple (chaque sponsor paye 0,5 cents par clic, ce qui permet de « sauver » 5 sq. de forêt), mais lorsqu’on entre dans le détail des questions-réponses, on pressent la complexité des enjeux : avec l’argent des sponsors, les terres vont être achetées à des Etats ou à des propriétaires privés, puis cédées à des organisations écologistes « amies » ou conservées dans le giron d’indigènes qui s’engagent à y maintenir la forêt dans son état « naturel »… les anciens occupants seront maintenus sur place s’ils s’engagent à utiliser la forêt de manière « responsable ». Autant de questions graves et complexes, qui concernent l’avenir des gens sur place, et auxquels l’internaute, sommé de cliquer, a peu de temps pour réfléchir…

Sans compter que le site précise qu’ « au moins 70% des fonds des sponsors vont à l’acquisition / préservation », et qu’on est en droit de se demander où va le reste ?

Pour valoriser les généreux donateurs, le nombre d’hectares de forêt sauvés chaque jour est affiché sur le site le jour suivant, et, bien entendu on pourra visiter : « tout est prévu, stipule Rainforest.net, pour rendre la forêt accessible aux chercheurs et promeneurs »… En somme un parc d’attraction se dessine au bout du clic, une multipropriété des internautes (à l’ouest), qui s’offrent gratuitement des arpents verts là-bas (principalement au sud), en faisant peu de cas des problèmes réels locaux…

Dernier détail qui a son importance, Saverainforest.net est la filiale d’une compagnie privée qui a développé un personnage de dessin animé, « Kukura , gardien de la forêt »… On touche ici aux limites intimes du système : « l’autre », celui qu’on aide, devient un stéréotype sympathique mais totalement fictionnel, un héros de jeu qui infantilise l’internaute.

Sur le site GreenKeepers, Kukura, gardien de la forêt
Sur le site GreenKeepers, Kukura, gardien de la forêt, propose de lire ses aventures et d’acheter de nombreux produits dérivés…

Ce principe a été repris en France avec le développement de Klikédon pour le Téléthon.

le développement de Klikédon pour le Téléthon.
Le géant nommé Klikédon s’animait au fur et à mesure que les dons collectés via Internet s’accumulaient. Et lorsque la collecte a atteint 50000 dons, Klikédon a marché “à pas de géant” !

5. La charité proche du jeu

La télévision nous avait certes habitués peu à peu à une « fausse présence » de l’autre, à l’illusion de participer à sa détresse.

Ce qui est nouveau avec Internet est que ce simulacre est renforcé par l’illusion que l’on puisse agir sur la détresse, d’un simple clic, comme sur un jeu vidéo.

Un autre exemple est particulièrement révélateur de ce leurre d’un genre nouveau : le site de l’association américaine Smile, spécialisée dans l’aide à la reconstruction chirurgicale du visage des enfants défavorisés, meurtris par les guerres ou « défigurés » de naissance. On peut observer sur la page d’accueil de leur site une petite fille dont la bouche est atrocement mutilée. Lorsque l’internaute visite les pages « donation » du site, et retourne ensuite sur la page d’accueil, la petite fille a été électroniquement opérée par la grâce de l’Internet, et arbore un éblouissant sourire de gratitude…

Magie des liens hypertexte : l’internaute est transporté de lien en lien, de texte en idée, de site public en site privé, de problème en solution… Quelle nouvelle perception de l’espace, de la logique, de l’action, de la compréhension cela détermine ?

Lire le mémoire complet ==> (Les enjeux d’Internet dans la communication des associations)
Mémoire de DESS – Nouveaux Medias De L’information Et De La Communication
Université de la Méditerranée – Ecole de Journalisme et de Communication de Marseille