F&A et performance économique des acquéreurs dans l’industrie pharmaceutique

By 23 August 2013

Les Effets des F&A sur les Performances technologiques des Acquéreurs dans l’Industrie Pharmaceutique1 – Chapitre IV

Introduction

Les fusions et acquisitions (F&A) sont une des activités les plus surveillées par les autorités antitrust à cause de leurs effets sur l’intensité de la concurrence. L’impact de ces opérations va toutefois bien au-delà de la structure concurrentielle des marchés. Elles peuvent notamment permettre la réalisation de synergies entre, ou à l’intérieur, des différents départements des entreprises, avec pour conséquence de possibles baisses des coûts de production ou des améliorations de la qualité et de la variété des produits.

La récente restructuration des industries intensives en R&D dans les années 1990 pose évidemment la question des effets de ces F&A sur l’innovation et le progrès technique. Les évaluations des autorités de la concurrence (notamment américaines et européennes) basées sur les “marchés de l’innovation” illustrent bien l’attention portée à cette dimension (Morgan, 2001). Plus généralement, la littérature académique sur les F&A distingue deux types d’impacts de ces opérations (voir notamment les travaux théoriques de Berry & Pakes, 1993 ; Gowrisankaran, 1999 ou encore Pakes, 2000 ainsi que les Guidelines de la Federal Trade Commission, FTC1). L’impact “statique” concerne des indicateurs comptables, tels que les prix ou les coûts de production, ou même les dépenses de R&D. L’impact “dynamique” concerne quant à lui des indicateurs de performance économique ou technologique (tels que les parts de marché, les dépôts de brevets ou, plus généralement, l’innovation).

1 Ce chapitre est inspiré d’un article intitulé “Learning Through Acquisitions : Takeovers and Patenting Performance in the Biopharmaceutical Industry”.

Dans l’industrie pharmaceutique, les opérations de F&A semblent bien déterminées par des motivations d’ordres technologiques. Comme nous l’avons vu dans le précédent chapitre, les acquéreurs privilégient les cibles dotées de compétences technologiques pointues. Ces opérations devraient donc, à terme, se traduire par une amélioration significative de la performance à l’innovation du nouveau groupe, et ce d’autant plus que ces acquéreurs disposaient également d’une capacité d’absorption susceptible d’accroître les synergies entre les deux entités. De même, les capacités d’absorption développées par les firmes au préalable d’opérations d’acquisitions nous ont laissé supposer que les effets attendus comportaient des éléments dynamiques. Tout semblait en effet être mis en œuvre pour exploiter les compétences des cibles et pas seulement les innovations qu’elles détenaient. Enfin, dans la mesure où les acquéreurs sélectionnaient leurs cibles sur la base de la proportion, et non pas du volume, des brevets pionniers détenus, il est probable que le but de ces opérations était d’accroître la capacité des acquéreurs à introduire de nouveaux produits ou procédés, et pas uniquement d’utiliser ceux existants au sein de la cible.

1 Les Guidelines de la FTC sont consultables ici www.ftc.gov/bc/bcburguidelines.shtm

Le processus permettant aux acquéreurs d’accroître leurs compétences technologique n’est cependant pas automatique et les acquéreurs doivent modifier leur organisation pour maximiser leurs chances d’intégrer efficacement les cibles.

Il est en outre aussi possible que certaines acquisitions visent à bloquer l’entrée d’innovations concurrentes sur le marché. Dans ce cas, il s’agirait alors de contre-efficience dynamique car l’opération conduirait certaines innovations à ne jamais être commercialisées au profit de technologies plus anciennes et probablement moins efficaces. Ce type d’issue reste néanmoins difficile à mettre en évidence sans avoir des données très détaillées sur les produits en cours de développement (les “pipelines”) que détient la firme cible.2 Par ailleurs, ces effets dynamiques ne se substituent pas aux potentiels effets statiques résultants et les deux types d’efficience peuvent conjointement résulter de F&A.

Au delà du seul cas de l’industrie pharmaceutique, et de la distinction entre les effets statiques et dynamiques, l’analyse des effets des opérations de F&A sur l’innovation est également pertinente au regard du concept de “création destructrice” introduit par Schumpeter. Selon ce dernier, les grandes firmes établies et les petites firmes entrantes se posent en rivales les unes des autres. Les premières sont en effet amenées à disparaître du marché lorsque leurs technologies deviennent obsolètes des suites de l’entrée des secondes et des innovations qui les accompagnent. Dans l’industrie pharmaceutique, l’émergence des biotechnologies et des nouvelles méthodes de recherche nous sont apparues être des facteurs particulièrement propices à l’observation de ce phénomène. En effet, ces changements ont profondément réduit les avantages technologiques relatifs que détenaient les firmes établies. Ces laboratoires ne maîtrisant pas nécessairement les nouveaux enjeux technologiques, qui souvent sont la conséquence des découvertes fondamentales d’entrants, voient alors leurs compétences se déprécier rapidement. Les F&A réalisées (notamment) par les firmes pharmaceutiques peuvent par conséquent apparaître comme une tentative de réponse à l’apparition de ces menaces concurrentielles. Analyser les effets des acquisitions sur les performances technologiques des acquéreurs permet alors d’apprécier la manière avec laquelle ces opérations permettent aux entreprises en place d’échapper au processus de “création destructrice”.

2 Il faudrait en effet être en mesure d’une part de pouvoir identifier les innovations susceptibles de rendre obsolètes certains produits de l’acquéreur et d’autre part de pouvoir s’assurer que la technologie n’est ensuite pas développée afin de préserver la valeur de la technologie de l’acquéreur.

Nos résultats les plus robustes indiquent que les F&A permettent aux acquéreurs d’accroître leur efficacité en terme d’innovation, notamment et surtout dans le domaine des biotechnologies. Sur un plan plus général, il apparaît que l’effectif salarié des acquéreurs diminue significativement après l’opération et qu’ils réduisent aussi leurs détentions d’actifs. Cela fait donc valoir la création et l’exploitation de synergies des suites de la réunion des deux entités. Ces éléments corroborent aussi l’hypothèse selon laquelle les F&A de l’industrie pharmaceutique ont été une réponse à un changement d’environnement (technologique) en permettant aux acquéreurs de palier à l’obsolescence de certaines de leurs compétences des suites de l’intensification de l’utilisation des biotechnologies dans la création de nouveaux médicaments. Globalement, nous ne pouvons cependant pas conclure sur le gain net, pour l’économie, de cette vague de F&A car rien ne nous permet de dire que certaines innovations n’auraient jamais pu être faites en l’absence de ces acquisitions. Il s’agit d’ailleurs ici d’une des principales limites à prendre en compte dans l’interprétation des conclusions de ce travail.

La structure de ce chapitre est la suivante. Dans la première section (1), nous définissons les concepts d’efficiences statiques et dynamiques, ainsi que les principales prédictions théoriques. Nous présentons ensuite les conclusions majeures de la littérature empirique traitant de l’impact des F&A (section 2). La troisième section (3) présente les principales hypothèses testées. Dans la quatrième section (4), nous présentons les données et les méthodologies utilisées pour évaluer l’impact micro-économique des F&A. Dans la sixième section (6) nous interprétons et discutons les résultats tandis que la dernière section conclu le chapitre.

1 Prédictions Théoriques sur les Effets des F&A

L’exploitation de notre base de données nous permettra d’analyser les effets des F&A sur deux types de variables. En premier lieu, nous pourrons observer dans quelle mesure l’opération de F&A a entraîné une modification de certains indicateurs comptables et financiers, comme la valeur boursière, le chiffre d’affaires, les dépenses de R&D, l’emploi, le résultat d’exploitation ou encore l’actif net détenu par l’entreprise. Ces variables ont d’ailleurs souvent fait l’objet d’études économétriques. En second lieu, nous pourrons évaluer l’impact des opérations de F&A sur la performance technologique des acquéreurs à partir de variables originales basées sur l’examen des dépôts de brevets effectués suite aux opérations de F&A. Nous présentons maintenant les principales prédictions de la littérature théorique en distinguant les effets économiques des effets technologiques des F&A avant de présenter les conclusions de la littérature empirique sur ces points.

1.1 Effets des F&A sur la performance économique

Plusieurs facteurs sont susceptibles d’accroître la performance économique des entreprises ayant procédé à une acquisition. En premier lieu, l’entreprise fusionnée peut accroître sa part de marché et ses profits par le biais du pouvoir de marché accru qu’elle retire de l’opération. Ce type d’effet se manifeste principalement avec les F&A horizontales. En second lieu, l’opération peut aussi améliorer l’efficience productive de l’entreprise grâce, par exemple, à des économies d’échelle, de gamme ou à une augmentation du pouvoir de négociation dans les achats de consommations intermédiaires. Pour Paulter (2001, 2003), les opérations d’acquisition permettent aux firmes de réduire leurs coûts de production, d’améliorer la qualité de leurs produits, d’obtenir de nouvelles technologies ou d’introduire sur le marché des produits totalement nouveaux. Deux types d’efficience sont alors à attendre des opérations de F&A : les efficiences opérationnelles et manageriales. Les premières découlent des économies d’échelle et/ou de gamme, selon que l’acquisition est plutôt horizontale ou verticale, ainsi que d’une meilleure allocation des ressources. Les deuxièmes proviennent d’un meilleur contrôle de l’entreprise. Il apparaît alors que les F&A sont la voie la plus rapide et la moins coûteuse pour atteindre ces objectifs et, dans certains cas, elles sont même la seule voie possible (Farrell & Shapiro, 2001).

L’évaluation de ces gains statiques s’est, pour une large part, concentrée sur l’estimation des éventuelles économies d’échelle réalisées grâce à l’opération. Les autres sources de synergies sont quant à elles plus difficilement observables (Brodley, 1996 ; Farrell & Shapiro, 2000). Plusieurs études ont différencié les opérations de F&A selon leur type (horizontale, verticale ou conglomérale). La littérature suggère que, de manière générale, les opérations conglomérales sont les moins efficaces du point de vue de l’efficience statique (voir notamment Kusewitt, 1985 ; Porter, 1987 ; Singh & Montgomery, 1987 ; Datta, 1991 ; Oster, 1994). Les opérations entre firmes ayant des activités liées soit horizontalement, soit verticalement, sont alors les plus susceptibles de générer des économies d’échelle et/ou de gamme. Scherer & Ross (1990) notent également que les économies d’échelle découlent plus facilement de l’intégration de firmes de petites tailles. A l’inverse, les opérations entre firmes plus importantes, ayant par conséquent déjà la taille critique permettant de bénéficier de ces économies d’échelle, sont moins susceptibles de générer ce type d’efficience.

Lire le mémoire complet ==> (Innovation et stratégies d’acquisitions dans l’industrie pharmaceutique)
Thèse Pour obtenir le grade de Docteur – Discipline : Sciences Économiques
L’Université de Paris I Panthéon-Sorbonne