Cartes d’identité et bureau de placement, Assistance aux chômeurs

By 25 August 2013

3.2.3 Les cartes d’identité et le bureau de placement

En décembre 1929, les autorités municipales demandent aux manufacturiers de donner priorité aux résidents de longue date. Or, il n’existe encore aucune infrastructure pour faciliter, voire rendre applicable, une telle sélection. L’idée d’un bureau de placement émerge dans ce contexte. Ce bureau pourrait effectuer le premier tri, en faisant la liste des individus porteurs de certificats attestant qu’ils résident à Drummondville et sont des soutiens de familles98.

À partir de janvier 1930, la création du bureau de placement fait partie des promesses électorales de Walter A. Moisan, notaire, qui est maire de Drummondville depuis 192499. Une fois réélu, il forme un groupe de réflexion chargé d’étudier le fonctionnement de ce bureau100, qui entre finalement en fonction au mois d’août 1930. Ce premier centre de placement, tenu par l’ingénieur de la ville, disparaît cependant l’année suivante en raison de ses coûts trop élevés et des cas d’abus découverts101. En effet, des échevins auraient accepté de l’argent et des marchandises pour placer des «!étrangers » à l’usine Celanese102.

98 « La question du chômage est mise à l’étude par nos autorités municipales et les manufacturiers », La Parole, 12 décembre 1929, 4, 37, p. 17.
99 « Le maire Moisan rend compte de son administration depuis 1924 », La Parole, 16 janvier 1930, 4, 43, p. 1.
100 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 11 février 1930.
101 « Embauchage de gens de notre ville dans les manufactures », La Parole, 20 juillet 1939, 14, 9, p.!8.
102 Une enquête est menée à ce propos en 1936. « Plusieurs discussions illustrent encore la séance du conseil, mardi », La Parole, 19 novembre 1936, 11, 30, p. 5.

Durant les deux années (1932-1933) où le bureau ferme ses portes, les chômeurs se présentent au cabinet du maire103 ou à la porte des manufactures104 pour obtenir du travail. Cette période coïncide aussi avec la mise en place du système des cartes d’identité, comme il en existe dans d’autres villes de la province105. Bien que de telles cartes soient exigées depuis octobre 1930 pour certains travaux, il faut attendre avril 1932 pour que leur utilisation soit généralisée, tant pour l’embauche dans les manufactures que pour les travaux publics106. Ces pièces d’identité contiennent les renseignements suivants: nom, âge, célibataire/marié, père de famille ou non, temps de résidence à Drummondville107.

En 1934, un second bureau est mis sur pied à la demande des manufacturiers locaux, qui font valoir l’inefficacité du système des cartes d’identité sans l’encadrement de ce bureau108. Celui-ci est alors organisé par l’ingénieur de la ville, mais tenu par Roland Tessier, un homme engagé exclusivement pour faire ce travail. En fait, il a pour tâche de préparer une liste de 50 à 60 personnes dont l’embauche est spécialement recommandée, en raison de leur ancienneté dans la ville ou de leur pauvreté. Cette liste devra toutefois être révisée et approuvée par le conseil de ville109. Ce dernier possède aussi un droit de veto sur l’émission des cartes d’identité. En effet, à partir de décembre 1934, alors que des cartes d’une couleur différente sont délivrées par le bureau de placement, les premiers noms d’individus demandant des cartes apparaissent dans les procès-verbaux de la municipalité (figure IV).

Figure IV: Nombre de demandes de cartes d’identité formulées au conseil de ville entre décembre 1934 et décembre 1941
Nombre de demandes de cartes d'identité formulées au conseil de ville entre décembre 1934 et décembre 1941
Source: Procès-verbaux du conseil de ville, 1934-1941.

Un an plus tard, en 1936, le bureau de placement subit une nouvelle réforme110. Cette fois, le centre de placement est tenu par Antonio Montplaisir, marchand tailleur, qui occupait un poste d’échevin l’année précédente. Ce responsable paraît avoir une plus grande indépendance par rapport au conseil municipal, puisque cette année-là, les demandes de cartes d’identité ne figurent pas dans les procès-verbaux de la municipalité (figure IV). C’est donc dire que M. Montplaisir peut distribuer les cartes sans la supervision directe des élus locaux.

103 « Nouvelle intéressante pour tous nos ouvriers », La Parole, 17 novembre 1932, 7, 34, p. 1.
104 « Une quarantaine de tisserands pourraient actuellement avoir du travail à la C. Celanese », La Parole, 4 février 1932, 6, 45, p. 1.
105 À Drummondville, c’est le modèle des cartes utilisées à Montréal qui est privilégié. Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 22 mars 1932.
106 « Cartes d’identification », La Parole, 28 avril 1932, 7, 5, p. 1.
107 « Les chômeurs devront être munis d’une carte d’identification pour avoir du travail à Drummondville», idem.
108 « Organisation en notre ville d’un bureau municipal de placement », La Parole, 1er mars 1934, 8, 47, p.1.
109 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 12 avril 1935.
110 « Bureau de placement », La Parole, 12 mars 1936, 10, 46, p. 1.

Toutefois, cette relative autonomie par rapport au gouvernement local s’avère de courte durée, puisque le directeur nommé en mars 1937, Charles Labonté111, doit faire rapport des activités de son bureau à tous les quinze jours112. Effectivement, dès avril, des requêtes pour cartes d’identité, peu nombreuses toutefois, font à nouveau l’objet de discussions dans les séances du conseil de ville (figure IV).

En 1938, le centre de placement disparaît113, après une requête des manufacturiers qui préfèrent choisir eux-mêmes leurs employés114. Le système des cartes d’identité reste en vigueur, mais il faut attendre décembre 1939 pour voir le bureau de placement remis en fonction, cette fois à la demande de la Ligue des propriétaires115. Le nouveau responsable, Georges Demers116, propose une série de critères pour l’obtention des cartes d’identité117. La municipalité doit cependant donner son approbation pour chacun des critères et pour chacune des cartes émises. Demers est remplacé en février 1942 par Antoine Turcotte118, échevin, jusqu’à ce que le bureau et les cartes soient abolis en juillet de la même année, en raison de la rareté de la main- d’œuvre119. À noter que le centre de placement ouvert de 1940 à 1942 semble être mieux organisé que les précédents, du fait des multiples règles qui régissent alors la distribution des cartes. De plus, le conseil municipal paraît avoir un plus grand contrôle sur l’émission de ces pièces d’identité: un plus grand nombre de demandes lui sont envoyées à partir de 1940 (figure IV).

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Nous avons insisté surtout, dans ce chapitre, sur le rôle majeur des autorités municipales dans la gestion des différentes mesures d’assistance publique. Mais d’autres organisations ont également participé à la mise en œuvre de ces mesures. Outre la Société Saint-Vincent de Paul et le cercle de couture de l’Amicale de la Présentation, qui distribuent des secours aux plus démunis, certaines associations pèsent lourdement dans l’organisation et l’application des politiques d’aide aux chômeurs à Drummondville.

Avant de traiter des relations qui se tissent entre le pouvoir politique local et le monde associatif dans ce contexte particulier, il importe de jeter un regard plus large sur les acteurs qui prennent la parole dans ces divers lieux d’intervention et sur les réseaux de relations qui existent entre les organisations. En effet, l’origine sociale des conseillers municipaux et des dirigeants d’associations, de même que la combinaison et le cumul de mandats par plusieurs d’entre eux, expliquent en partie la coopération qui s’observe à Drummondville lors de la mise en place des mesures d’assistance. La collaboration, mais aussi les conflits qui naissent autour de certaines questions.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec