Associations et manufacturiers à Drummondville: formes de coopération

By 25 August 2013

5.1.2 La résistance des manufacturiers!

Bien que l’Association des manufacturiers canadiens collabore avec le conseil de ville, en servant d’intermédiaire entre la municipalité et les cadres supérieurs de l’industrie, ces derniers se montrent quelques fois rébarbatifs quant aux principes qui doivent régir l’embauche des ouvriers et préfèrent s’en tenir à leurs propres critères.

D’abord, le conseil de ville reçoit des plaintes des chômeurs, à l’effet que les industriels engagent des individus nouvellement arrivés à Drummondville, alors qu’un règlement exige de favoriser les résidents de longue date21. Plus tard, le bureau de placement ferme ses portes à la demande des manufacturiers22, ces derniers préférant choisir eux-mêmes la main-d’œuvre, sans avoir à se référer à ce bureau qui relève de la municipalité. De plus, en février 1940, le gérant de l’usine Butterfly Hosiery s’oppose, au nom des industriels, au rapport mensuel que réclame le conseil municipal -rapport qui devait indiquer entre autres le nombre d’employés renvoyés du service et le nombre de personnes engagées sans avoir de cartes d’identification23.

Devant une telle opposition, le conseil de ville doit donc, dans certains cas, négocier avec les cadres d’industries pour obtenir leur collaboration. Par exemple, lorsque les manufacturiers demandent que l’évaluation municipale des usines demeure fixe, les autorités municipales posent certaines conditions. Elles demandent, notamment, que les nouveaux employés détiennent une carte d’identité et que les rapports mensuels exigés antérieurement soient remplis24.

21 « Les citoyens de cette ville ne seraient pas encore protégés suffisamment dans nos usines », La Parole, 18 août 1932, 7, 21, p. 1!; Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 9 janvier 1934.

22 « Le bureau de placement va-t-il disparaître », La Parole, 24 mars 1938, 12, 46, p. 1.

23 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 26 février 1940.

24 « Entente de grande importance conclue entre nos autorités municipales et les industriels », La Parole, 13 juin 1940, 15, 4, p. 1.

Certes, les cadres d’établissements industriels ont tout intérêt à contrôler l’engagement des ouvriers: les chômeurs sont nombreux à espérer un poste et l’importance de la demande permet de maintenir les salaires à la baisse. Néanmoins, la résistance des gérants d’industries aux critères imposés de l’extérieur n’est pas généralisée à l’ensemble des usines et n’indique pas nécessairement un manque de collaboration de l’Association des manufacturiers dans le dossier des critères d’embauche.

Bien que les relations entre les élus municipaux et ces acteurs clés que sont les propriétaires et les cadres de l’industrie ne soient pas totalement harmonieuses durant les années 1930, nous verrons que le conseil de ville, dans le cadre particulier de la mise en place des mesures de secours, tâche de développer des rapports de collaboration avec le monde associatif et que ce dernier répond plutôt bien à l’appel.

5.2 Les formes de coopération

Malgré les tensions observées plus haut entre les organisations, les autorités municipales parviennent néanmoins à susciter le concours des associations dans la recherche de solutions au problème du chômage et dans l’application des mesures choisies. Cette collaboration, qui se développe essentiellement avec la Chambre de commerce, la Ligue des propriétaires et l’Association des manufacturiers canadiens, prend quatre formes principales25. Attardons-nous à chacune d’elles.

25 Nous avons relevé dans les sources consultées des traces de collaboration, mais les liaisons plus informelles nous échappent. Par exemple, les procès-verbaux n’indiquent pas tout ce que les individus se disent dans une réunion.

5.2.1 La consultation des associations

D’abord, le conseil de ville consulte les associations avant de donner suite à un projet d’assistance aux chômeurs et tient compte de plusieurs des propositions apportées, qu’elles aient été émises à la demande de la ville ou à l’initiative des groupes d’intérêts.

Lorsque la Chambre de commerce se réorganise en 1931, les autorités municipales demandent à l’organisme de lui adresser des suggestions sur les façons d’aider les sans-travail. En septembre, le maire lui propose même de former un comité spécial dans le but précis de préparer une liste de recommandations26. Le comité est mis sur pied en octobre et le conseil de ville attend ses propositions27 avant d’élaborer un programme d’assistance. Ainsi, la Chambre de commerce est partie prenante du premier projet détaillé de mesures sociales conçu par le gouvernement local. Toutefois, ce type de collaboration entre le conseil municipal et cette association ne s’observe que durant ces quelques mois en 1931. Les activités de l’organisme, rappelons-le, tendent à s’espacer dès l’année suivante.

26 « La Chambre de commerce et le conseil de ville s’unissent pour étudier les meilleurs moyens d’aider les chômeurs », La Parole, 8 octobre 1931, 6, 28, p. 1.

27 La Chambre de commerce suggère entre autres une série de travaux publics, allant du broyage de pierres à la construction d’égouts. L’organisme propose aussi que des octrois soient demandés aux paliers supérieurs de gouvernement pour payer ces travaux et pour des secours directs. L’association considère également que les soutiens de famille devraient être embauchés avant tout autre citoyen. Idem.

En effet, à partir de 1932 et jusqu’à la fin de la crise, la Ligue des propriétaires paraît remplacer la Chambre de commerce dans son rôle de conseillère. Comme nous l’avons souligné dans la première partie de ce chapitre, les demandes de la Ligue ne se concrétisent pas toujours. Certaines requêtes ont été acceptées tardivement et d’autres sont restées lettres mortes. Parmi celles-ci, notons la recommandation de ne pas fournir d’emploi permanent à un individu qui a de l’« argent de prêté28 » et celle de payer les journaliers 0,25$ plutôt que 0,35$ de l’heure29.

Néanmoins, plusieurs des propositions de la Ligue font l’objet de règlements, puis sont adoptées telles quelles ou partiellement par la municipalité. Outre le principe des travaux compensatoires30, qui est appliqué certaines années à Drummondville, d’autres idées de la Ligue sont également mises à l’essai. Par exemple, en décembre 1939, une délégation de cet organisme se rend à une séance du conseil et propose, notamment, que l’on réserve les cartes d’identité aux gens qui résident à Drummondville depuis plus d’un an31. La municipalité prend alors en compte cette suggestion32. À trois33 autres reprises par la suite, entre 1940 et 1942, le conseil de ville se dit favorable aux amendements proposés par la Ligue, concernant le bureau de placement et la carte d’identité.

28 Procès-verbaux de la Ligue des propriétaires de Drummondville, séance du 9 décembre 1932.

29 Procès-verbaux de la Ligue des propriétaires de Drummondville, séance du 16 mai 1933.

30 Voir partie 3.2.1.4 sur les travaux compensatoires.

31 « On voudrait que la carte d’identification soit rendue obligatoire pour tous les citoyens », La Parole, 7 décembre 1939, 14, 29, p. 1.

32 « Des cartes émises par le bureau de placement », La Parole, 28 décembre 1939, 14, 32, p. 1.

33 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séances du 7 mars 1940, du 19 décembre 1940 et du 16 mars 1942.

Comme les autres groupes d’intérêts, l’Association des manufacturiers formule certaines demandes, peu nombreuses toutefois, auxquelles le conseil de ville acquiesce généralement. En 1932, la municipalité met sur pied, à la recommandation de l’organisme, un système de cartes d’identité pour faciliter la sélection des employés34. Deux ans plus tard, le bureau de placement est également réorganisé à sa demande35. De plus, l’association est consultée, en 1940, au moment de réformer le centre de placement et les pièces d’identité distribuées36.

34 « Les chômeurs devront être munis d’une carte d’identification pour avoir du travail à Drummondville », La Parole, 24 mars 1932, 6, 52, p. 1.

35 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 27 février 1934.

36 Procès-verbaux du conseil municipal de Drummondville, séance du 5 mars 1940.

Toutefois, le principal lieu de coopération entre les autorités municipales et l’Association des manufacturiers se situe à un autre niveau. En fait, les deux organisations s’unissent pour faire pression sur les gérants d’industries. Voyons comment se traduit ce type de collaboration et quels autres organismes pratiquent semblables alliances.

Lire le mémoire complet ==> (Les élites locales et les mesures d’aide aux chômeurs durant la crise des années 1930 à Drummondville)
Mémoire présenté à l’université du Québec à Trois-Rivières comme exigence partielle de la maîtrise en études québécoises
Université Du Québec