L’interprète utilise le discours indirect et minimise des propos violents

By 23 July 2013

2-2-3 L’interprète utilise le discours indirect

Rappelons que normalement l’interprète utilise le « je » lorsqu’il traduit, cela permet d’éviter d’utiliser le style indirect et de respecter la neutralité. L’utilisation de la troisième personne du singulier est nuisible à la neutralité et à la fidélité de l’interprète (référence à la première partie de ce mémoire).

** Situations : des discours violents

1) La situation se déroule au tribunal.

L’interprète doit traduire une personne sourde accusée de pédophilie. Lors de cette intervention, l’accusé raconte ses actes au juge sans aucun ménagement. L’interprète m’a fait part de ses ressentis : « le mec expliquait ce qu’il avait fait à des enfants et c’est absolument insupportable, il sort tout, il lâche tout ». L’interprète a pris la décision de mettre de la distance avec le discours et a terminé l’interprétation en utilisant le pronom personnel « il » à la place de « je ».

Par ce choix, l’interprète est sorti de sa neutralité en utilisant la troisième personne du singulier, il occupe une place qui ne lui convient pas en disant « je » et il occupe une place qui ne lui revient pas en disant « il ». Ainsi, l’interprète devient plus présent. Ce procédé instaure une relation triangulaire dans le sens où les locuteurs ne se parlent plus directement.

Il semblerait que dans ce cas-là, l’interprète ne s’approprie pas le discours et donc n’a pas interprété en « jouant le rôle » du locuteur sourd. Cette non-appropriation du discours vient bien du contenu insoutenable de celui-ci et non d’un souci de compréhension. En effet, c’est bien à cause de la dureté des propos que l’interprète n’arrive pas à utiliser le « je ». Il doit gérer dans la situation tant la technique que son émotion. Ce jour là, l’interprète a eu besoin de mobiliser toutes ses ressources pour garder le contrôle de son interprétation. Dans ce cas précis, l’interprète a fait le choix d’employer la troisième personne afin de pouvoir poursuivre jusqu’au bout l’interprétation et de continuer à regarder la personne sourde en face.

L’interprète ajoute que dans cette situation extrême il a choisi l’emploi de la troisième personne pour se protéger lui-même. Il affirme :

« C’est trop horrible, c’est trop dur, je ne pouvais pas passer par le « je » ; je ne vais pas moi me détruire, je ne vais pas me faire mal ».

L’interprète n’a pas voulu s’approprier l’histoire de l’accusé. Il a mis de la distance dans le but de ne pas se faire mal en sortant « ces » mots de sa bouche et il affirme avoir été conscient de sortir du cadre de la neutralité par l’emploi de la troisième personne du singulier.

Selon lui, cette façon de prendre de la distance a été un choix professionnel au sens où il a estimé qu’il ne pourrait pas supporter le discours de l’accusé, ce qui aurait mis à mal la poursuite de son intervention.

Dans cette situation, l’interprète n’a pu prendre une distance entre ses propres émotions et sa fonction professionnelle : ce qui lui a permis de régler sa distance par rapport aux propos énoncés a été l’utilisation du « il ».

2) Dans des interventions se déroulant dans des tribunaux où les contenus des discours étaient violents et difficiles à s’approprier (par exemple : situation de femme battue, situation d’inceste), un interprète a fait le choix de prendre une certaine distance pour se préserver de la dureté des faits relatés. Il a choisi d’utiliser des incises telles que «dit monsieur », « dit madame » qui sont venues ponctuer le discours à la première personne. Comme dans la situation précédente, la communication entre les interlocuteurs n’est plus directe mais ici l’utilisation du « je » est respectée.

Cependant, précisons que l’emploi de la troisième personne du singulier peut être utilisable dans certains cas spécifique. Comme il est précisé dans l’ouvrage « L’interprétation en langue des signes » :

« Lors d’interprétation par téléphone, lorsque l’utilisation de la première personne n’est pas comprise par l’interlocuteur ; en second lieu lorsque l’interprète craint une confusion entre le discours prononcé et sa personne »27.

Ainsi, un interprète m’expliquait qu’il avait utilisé des incises lors d’une situation où les locuteurs s’insultaient. En effet, l’un des deux interlocuteurs pensait qu’il était insulté par l’interprète malgré les multiples tentatives de recadrage de la part de ce dernier. L’interprète a donc utilisé la troisième personne du singulier pour mettre fin à cette situation de malentendue.

Il est important de distinguer les situations dans lesquelles l’interprète utilise la troisième personne du singulier pour mettre fin à une confusion et des situations où l’interprète l’utilise pour se protéger de propos particulièrement durs. Pour résumer, retenons la différence entre le recadrage de situation et la protection de l’interprète par l’emploie du « il ».

Revenons sur les situations fortes émotionnellement qui ont engendré une erreur du point de vue déontologique.

2-2-4 L’interprète minimise des propos violents

** Situation : la crainte d’un malentendu

Lors d’une médiation familiale pour un couple sourd, étaient présents une médiatrice entendante, le couple sourd et un interprète. Il se trouve que ce dernier avait souvent traduit pour le mari dans d’autres circonstances.

Ici, l’interprète traduisait pour la femme comme pour le mari. L’interprète s’est demandé après coup s’il n’avait pas minimisé certains propos de la médiatrice lorsqu’elle s’adressait à la femme. En effet, la médiatrice lui a paru relativement virulente dans ses propos vis-à-vis de la femme sourde. Elle lui reprochait de manière sévère son attitude envers ses enfants. L’interprète a témoigné pendant l’entretien :

« La médiatrice tapait sur la table et critiquait désagréablement cette femme, mère de famille ».

Au moment de traduire la médiatrice, l’interprète craignait que la femme sourde ne pense qu’il prenait parti pour son mari puisqu’il le connaissait bien.

Ce qui est original dans cette situation, c’est que l’interprète décide de sortir de la fidélité pour paraître impartial. Cette situation met en évidence le problème que peut poser à l’interprète le fait de connaître l’un des ou les interlocuteurs en présence.

Cette situation, certes particulière parce que l’interprète traduit pour deux personnes sourdes et une entendante, amène le professionnel à se questionner sur le fait qu’il ait minimisé les propos dans le but de diminuer l’impact du discours.

Pourtant la personne sourde n’émettait aucun doute sur la neutralité et la fidélité de l’interprète. La crainte provenait bien de l’interprète. Il avait peur que la dureté des propos traduits blesse la femme et que celle-ci ne se retourne contre lui en l’accusant de complicité avec son mari.

L’interprète n’adhère pas à la virulence de la médiatrice, il a donc eu un avis personnel sur les circonstances, éventuellement parce qu’il les connaissait déjà par le mari.

L’interprète s’écarte du cadre déontologique en n’étant pas fidèle aux discours.

L’intention de la médiatrice est atténuée par l’interprète. Ce dernier n’a pas pu s’approprier le discours dans ces moments là.

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation