L’interprète montre son désaccord en situation – Langue des signes

By 23 July 2013

2-2-5 L’interprète montre son désaccord en situation

Dans la situation qui va suivre, l’interprète n’a pas respecté la règle de neutralité en s’éloignant du discours d’une toute autre manière.

** Situation : des propos déplacés

Lors d’un rendez-vous pour signer un contrat de travail dans une entreprise de transport, l’interprète et la personne sourde étaient présents et attendaient le responsable. Ce dernier ne pouvant se rendre disponible immédiatement propose à la personne sourde de visiter le site avec un employé de l’entreprise. L’interprète est donc parti avec la personne sourde et l’employé entendant pour traduire leurs échanges.

L’employé, tout en expliquant l’organisation du site, faisait des apartés et racontait des anecdotes qui relevaient de sa vie privée avec un humour déplacé et des propos racistes. La personne sourde ne disait rien mais semblait étonnée.

L’interprète s’est senti horriblement gêné de traduire ce genre d’humour « raciste » et décide de montrer son désaccord.

Concrètement l’interprète fronce les sourcils et du même coup exprime volontairement qu’il n’adhère pas au discours du locuteur entendant. Il prend donc de la distance car les propos tenus ne sont pas du tout en accord avec ses idées.

D’un point de vue idéologique, l’interprète n’adhère absolument pas à ces propos et ne peut pas s’approprier le discours du locuteur entendant.

La distance prise par l’interprète se concrétise par une mimique sur le visage. Ainsi il manque de neutralité dans son interprétation. Effectivement, rappelons-nous :

« Être neutre, pour un interprète consiste à ne pas montrer ses propres convictions dans la situation d’interprétation. Non seulement, il s’abstient de tout commentaire, mais aussi de toutes mimiques ou attitudes qui pourraient faire transparaître son désaccord ou sa pensée intime »28.

Dans ces situations l’objectif des interprètes est de prendre de la distance avec les propos tenus :

« Ce n’est pas moi qui parle, je me détache du texte, je ne suis pas l’auteur de ces idées ». L’interprète utilise cette méthode d’éloignement pour se protéger soi-même. La situation se produit lors de discours désagréables à traduire tels que les affaires de mœurs ou les situations de conflits et les situations où l’interprète désapprouve idéologiquement les propos tenus.

Toutes les situations délicates que nous venons d’évoquer sont des interprétations de liaison : rendez-vous, audience, entretien dans des contextes variés : judiciaire, travail, service social ou hospitalier. D’autre part, comme l’indiquent les auteurs :

« En situation de liaison, le sens des relations de l’interprète, son tact, sa diplomatie, ainsi que la gestion de ses émotions sont davantage mis à l’épreuve »29.

En effet, en situation de liaison, l’interprète entre dans l’intimité des gens, il est tout seul à effectuer l’interprétation. Lui seul peut juger de sa propre production avec pour norme le code déontologique. Il est également seul à traduire et à lever le doute en cas d’incompréhension du discours. Dans les situations étudiées, l’interprète peut se sentir isolé face à l’interprétation de liaison et à la présence d’une forte émotion.

Cela ne signifie pas que les autres situations ne sont pas difficiles à gérer.

Chaque type de prestation suppose certaines difficultés. Par exemple les conférences publiques engendrent du stress chez l’interprète car il n’est pas autorisé à intervenir pour demander une précision ; les réunions supposent une bonne gestion de pilotage entre tous les intervenants, etc.

Les circonstances précédemment vues sont délicates car elles ont la particularité de faire émerger des émotions fortes.

Les réactions des interprètes varient de l’implication personnelle dans la situation à la prise de distance avec le contenu.

Ainsi quand l’interprète est pris par sa propre émotion, il prend le risque de l’exprimer en situation et donc de ne plus être neutre. Il peut également être amené à sortir complètement de son rôle en soutenant moralement les locuteurs ou en se distanciant du contenu.

En situation, l’interprète est là pour transmettre un message qui véhicule de l’émotion mais il ne doit pas repartir en ayant avec lui cette émotion qui risque de l’affecter par la suite.

29 Bernard A & Encrevé F & Jeggli F. (2007 : 119), L’interprétation en langue des signes, Paris, Presses Universitaires de France.

D’où la nécessité pour l’interprète de réfléchir sur sa pratique. Il ne s’agit pas de perdre sa posture professionnelle ni d’appliquer de façon rigide les règles de déontologie. La particularité des situations exposées est due à la place importante des émotions qui entrent en jeu. Dans ces situations, nous devons prendre en considération la dimension humaine, sans cela nous réduirions l’interprète à une machine, c’est-à-dire imperméable aux intentions de la personne.

L’interprétation est certes un travail technique : écouter, comprendre et interpréter un discours ; mais cette technicité se déroule dans des circonstances parfois difficiles auxquelles l’interprète doit faire face. Pendant la prestation, l’interprète peut être « fragilisé » par la situation ou son contenu lorsque celui-ci dégage une forte émotion. « Il n’est pas simple pour un interprète d’arriver lors d’une crise. D’une part parce qu’il n’a aucune connaissance […] de la situation conflictuelle. [D’autre part], même neutre, il est obligé, pour le traduire, de s’approprier le discours de la crise. Il ne sort pas indemne de cela. Il lui est alors important de pouvoir échanger avec un autre interprète ». 30

Ainsi à l’issue de ses prestations, l’interprète peut continuer à être « fragilisé » par les émotions ressenties et avoir le besoin de s’en défaire pour ne pas garder à l’esprit une situation désagréable ou une erreur déontologique commise. Dans ce cas-là, l’interprète peut être à la recherche de stratégies d’élaboration et de réflexion. C’est ce que nous allons voir dans la partie suivante.

30 Fedrizzi. A (avril 2001), « interprète en entreprise : une spécialisation pour les interprètes », Serac infos 6, entretien avec Moudurier. S et Schwartz. S.

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation