L’interprète fait acte de soutien volontairement – Langue des signes 

By 23 July 2013

2-2-2 L’interprète fait acte de soutien volontairement

Dans ce genre de situation, l’interprète est également « pris » par l’émotion de la situation mais il agit volontairement pour apporter un soutien moral à la (aux) personne(s) présente(s).

** Situation : une intervention à titre personnel

Il s’agit de la suite de la situation précédente (la mère qui avait rendez-vous avec le juge) ; à la sortie du tribunal, il y avait la personne sourde (la mère), ses deux enfants, l’éducatrice de la DDASS et l’interprète. L’interprète a traduit les quelques échanges entre les enfants et l’éducatrice. Au moment de partir, les enfants ont refusé de rentrer au centre avec l’éducatrice et ont voulu que ce soit l’interprète qui les raccompagne.

L’interprète a hésité, néanmoins il a fini par prendre la décision de les raccompagner avec sa voiture et il a discuté avec eux durant deux heures au centre.

Dans cette situation, il y avait énormément de détresse chez les deux enfants et l’interprète s’est demandé plus tard si le fait d’être lui-même parent avait influencé sa prise de position. Bien que cette situation se soit déroulée il y a quelques années, l’interprète ne sait pas si il ne réagirait pas de la même façon, tellement la situation avait été forte émotionnellement. Dans cette situation, l’interprète n’arrivait pas à se « défaire » de cette émotion et selon lui, il est parfois difficile de faire complètement abstraction de soi. Sa propre sensibilité l’a amenée à soutenir ces enfants en les raccompagnant au centre et en parlant avec eux. L’interprète soutient dans l’interview :

« On est aussi humain je n’allais pas laisser ces gamins là… ».

L’interprète s’implique donc personnellement dans la situation, alors que son temps d’intervention était terminé. Même si les enfants ne jouaient pas le rôle des locuteurs dans la situation, l’interprète s’est interrogé sur son acte, qu’il estimait « limite » vis-à-vis de son rôle d’interprète. il s’est demandé :

« Qu’est ce que je fais ? Je m’en vais ou pas ? C’est plus mon problème ».

Ici, l’interprète ne respecte pas le cadre professionnel, il raccompagne ces enfants et discute avec eux de la situation pour les réconforter. Il n’a donc pas été neutre, il intervient dans la situation. Initialement, l’interprète était venu pour traduire une situation de liaison entre le juge et la mère. Théoriquement, à la sortie du tribunal l’interprète aurait du partir. Nous pouvons nous demander si cette dérogation à la neutralité n’a pas permis à l’ILS d’agir et donc d’évacuer en partie la culpabilité qu’il ressentait dans cette situation.

** Situation : Un accompagnement de fin de vie

Un interprète a fait preuve également d’un soutien moral vis-à-vis d’une personne sourde. Il s’agissait d’un couple sourd où la femme avait tenté de se suicider. Elle se trouvait à l’hôpital entre la vie et la mort et son état était resté stable pendant plusieurs jours. Par conséquent, l’interprète a dû se rendre plusieurs fois à l’hôpital pour traduire à l’intention du mari sourd.

Lorsque les médecins ont vu qu’il était impossible de ramener la femme à la vie, ils ont demandé au mari s’il voulait l’accompagner jusqu’à la fin. Le mari accepta et se retrouva dans une chambre avec sa femme, l’interprète et le médecin.

L’agonie a duré environ une heure et demie. Lors de cette situation, l’interprète a traduit les quelques échanges entre le mari et le médecin qui lui expliquait ce qui se passait. Cependant en fin de situation le mari recherchait du soutien auprès de l’interprète. En effet, il s’adressait clairement à elle au moyen de propos comme :

« Heureusement que vous êtes là etc. ».

Aux vues des circonstances, l’interprète ne se voyait pas effectuer un recadrage en lui annonçant : « Je suis interprète, je ne peux pas vous répondre. »

A d’autres moments, le mari semblait s’adresser à sa femme par l’intermédiaire de l’interprète. La situation était très particulière. Comme le précise l’interprète :

« Il est là, il me parle à moi, il parle à elle aussi, enfin qui n’est pas là, je suis là parce qu’il parle en signes ».

Dans cette situation, il a fait preuve d’un soutien moral et s’est montré compréhensif en écoutant le mari, en lui montrant qu’il était touché par les circonstances et qu’il était triste pour lui.

Nous relevons dans cet exemple que l’interprète sort du cadre de l’interprétation en soutenant moralement la personne, ce qui l’amène à ne plus être neutre. Il sort de sa fonction.

Les deux cas relatés ci-dessus constituent des situations où les interprètes ont été affectés par la situation.

Ils font preuve d’humanité auprès des personnes présentes qui se retrouvent en détresse et en demande de soutien. L’interprète sort de son cadre de manière volontaire, il intervient pour soutenir ces personnes : quand l’interprète raccompagne les enfants en voiture au lieu de partir et de ne pas intervenir, quand l’interprète parle avec le mari et sort donc de sa neutralité pendant l’interprétation.

Ces deux interventions ont amené les interprètes à ne plus respecter momentanément la neutralité. Les ressentis personnels ont pris le dessus par rapport à la fonction de l’interprète.

Ainsi ces écarts déontologiques s’expliquent par un contexte émotionnel se traduisant soit par une extériorisation de l’émotion soit par une intervention active. L’interprète peut également prendre de la distance par rapport au message qu’il doit traduire. Cela peut se faire sous plusieurs formes que nous allons aborder maintenant.

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation