Les instances d’élaboration pour l’interprète en langue des signes

By 23 July 2013

3-2 L’intérêt de mettre en place des instances d’élaboration

Comme il est indiqué dans l’ouvrage « L’interprétation en langue des signes »:

«La profession d’interprète est principalement solitaire. Parfois, l’interprète peut-être le témoin involontaire de bien des situations difficiles et/ou émotionnellement éprouvantes ».33

33 Bernard A & Encrevé F & Jeggli F. (2007 : 43), L’interprétation en langue des signes, Paris, Presses Universitaires de France.

Cette citation fait d’une part allusion à la solitude que peuvent ressentir les interprètes et de l’autre la possibilité d’être confronté à des situations délicates avec une forte émotion. En effet, nous avons vu précédemment que l’interprète peut se retrouver dans des circonstances particulières perturbantes qui le fragilisent et entraînent parfois des écarts déontologiques. De plus, des situations difficiles peuvent perturber le fonctionnement cognitif de l’interprète et entraîner une baisse de concentration et de performance dans la technique elle-même.

En interprétation le travail en binôme n’est pas très répandu excepté pendant les conférences où les interprètes travaillent obligatoirement en équipe de deux personnes minimum. Cela peut arriver également lors de réunion ou de formation dont le contenu se révèle difficile et qui exige la présence de deux interprètes.

La solitude chez l’interprète est accentuée pour les situations de liaison où le travail en binôme n’est pas pratiqué. Dans ce cas-là, l’interprète part et revient seul du travail. Si la prestation dure toute une journée, les interprètes se relaient à mi-parcours de la prestation pour respecter leur quotité d’interprétation réelle autorisée. Concrètement un premier interprète traduit au maximum deux heures dans une demi-journée (avec une pause au bout d’une heure) puis un deuxième interprète arrive sur les lieux pour prendre le relais et continuer ainsi la prestation sur la même durée. Le relais a lieu si la prestation dure longtemps.

Ainsi, bien que des interprètes travaillent au sein d’un même service, ils ne sont pas quotidiennement amenés à s’y rendre puisque leur lieu de travail correspond aux différentes demandes d’interprétation. Ils se croisent sur une prestation mais travaillent souvent en solitaire.

Dans toutes les situations précédemment analysées les interprètes ont travaillé seuls ou au mieux en relais, jamais en binôme. Il s’agissait d’interprétation de liaison.

Une fois la prestation finie, l’interprète rentre chez lui avec tout son affect accumulé lors de l’interprétation. Comme un interprète le précise dans un entretien :

« On n’est pas vierge de cette interprétation [référence à la personne accusée de pédophilie], on ne sort jamais comme on est rentré ».

Autrement dit l’interprète n’est pas ressorti « indemne » de l’interprétation.

En situation de liaison délicate, l’interprète est le témoin et le canal de transmission de relation humaine où sa personne et sa fonction sont mises à l’épreuve.

L’interprète sort d’une intervention avec un ressenti propre qui peut le fragiliser en tant que personne et en tant que professionnel s’il n’est pas mis en mots et questionné.

D’où l’intérêt d’en parler pour prendre du recul et affiner sa posture professionnelle. Ainsi, Le professionnel est dans un rapport de réflexion avec ses propres émotions plutôt que dans un rapport de souffrance qui met à mal sa fonction. L’idée est donc de réfléchir sur ses ressentis pour subir le moins possible des discours ou des circonstances difficiles. En ayant conscience de ses affects personnels et de la situation d’interprétation dans son ensemble (niveau technique, enjeu, discours, circonstances etc), l’interprète peut régler une distance professionnelle entre le contenu de la situation et sa propre personne, et affiner ses compétences techniques.

D’où l’intérêt des instances d’élaboration institutionnalisées que nous allons voir maintenant.

3-3 Les instances d’élaboration

3-3-1 La supervision individuelle

Le collègue superviseur qui est choisi doit avoir une expérience professionnelle au moins égale à cinq ans dans l’interprétation quelque soit la langue. Les rôles ne doivent pas être inversés, l’interprète supervisé ne peut pas devenir le superviseur et inversement. Les échanges ne se font donc que dans un seul sens, en tête à tête et de façon régulière.

Le superviseur doit avoir une grande qualité d’écoute et savoir prendre du recul sur la situation. Cependant, le travail en groupe semble plus enrichissant pour une analyse des pratiques et la construction d’une identité professionnelle.

3-3-2 L’analyse de la pratique entre professionnels : le groupe de parole

Lors du questionnaire, j’ai interrogé des interprètes sur leur désir ou non de participer à un groupe de parole. Le résultat est révélateur d’un besoin de discuter dans une organisation particulière, une organisation institutionnalisée. En effet, 73% se prononcent en faveur du groupe de parole contre seulement 26% qui ne le souhaitent pas. Ainsi, même si la moitié des interprètes interrogés estiment discuter suffisamment avec leurs collègues de travail, ils expriment également la volonté de se réunir en groupe de parole.

Les résultats montrent que la majorité des interprètes interrogés n’ont jamais participé à un groupe de parole.

Question : avez-vous déjà été amené à participer à un groupe de parole entre interprètes dans votre service ? 80% m’ont répondu négativement et 20% ont déjà participé à un groupe de parole.

Sur ces 20%, soit trois interprètes, un seul participe régulièrement à un groupe de parole sur son lieu de travail (institution), alors que les deux autres n’ont plus la possibilité de le faire aujourd’hui :

Ainsi, quatorze interprètes interrogés sur quinze ne participent pas (ou plus) à un groupe de parole à l’heure actuelle.

Les trois interprètes qui connaissent ce dispositif l’ont trouvé très bénéfique. Le groupe de parole entre interprètes semble être un moyen désiré mais qui n’est pas développé.

Le groupe de parole peut se nommer également la supervision collective. Le groupe est composé d’un thérapeute et d’interprètes volontaires. Pour créer une cohésion de groupe le nombre de participants doit être compris entre six et douze, afin que chacun puisse avoir une perception individuelle des autres. Les participants sont toujours les mêmes pour pouvoir instaurer une relation de confiance entre eux. Cette notion est très importante pour que chaque professionnel puisse parler en toute liberté sans avoir peur d’être jugé. Généralement le groupe démarre en laissant les deux premières séances ouvertes à la participation. Une fois constitué, il devient un groupe fermé, sur un temps donné, à toute nouvelle demande afin d’assurer la permanence de la cohésion du groupe.

Le thérapeute doit être un professionnel : un psychologue ou un psychothérapeute. En outre, il doit connaître le domaine d’intervention des interprètes pour comprendre la réalité du terrain.

Il suscite la parole, favorise l’expression de chacun et les échanges, il reprend les éléments significatifs. Il renvoie des questionnements pour aider chacun à élaborer sa pratique et à s’approprier l’expérience vécue.

Le groupe de parole permet à l’interprète qui le souhaite de réfléchir sur des problématiques qu’il rencontre. Les membres du groupe peuvent témoigner de difficultés similaires et le partage des expériences aide à la réflexion.

Les groupes de parole sont également des lieux d’échange et de discussion sur les questions déontologiques lors de situations génératrices de malaise ou d’angoisse soulevées par l’expérience quotidienne des interprètes. Ils contribuent à la construction de l’identité professionnelle des interprètes au regard de la spécificité de leur fonction.

Comme nous le retrouvons dans le compte rendu des Universités d’Automne :

« Un groupe de parole avec un psychologue permet de se sentir vivant »34.

Dans la mesure où des interprètes débutants auraient la possibilité de participer à un groupe de parole, ils pourraient échanger des problématiques avec des interprètes plus expérimentés.

Le groupe de parole sollicite une dynamique participative faisant appel aux ressources entre chaque individu.

Il fait donc médiation : il permet de se distancier de ses problématiques individuelles en prenant connaissance des problématiques des autres. Ainsi, le groupe de parole permet d’évacuer une émotion éprouvée lors de situation lourde et il permet d’éviter de se fragiliser. Une participation régulière au groupe de parole permet de développer distanciation et empathie par rapport aux situations vécues. Le groupe de parole peut donc être un moyen pour permettre aux interprètes de revenir sur les situations rencontrées afin de développer une posture et une identité professionnelle et d’affiner sa pratique.

Cependant, la mise en place d’un groupe de parole suppose une structure organisatrice : soit le service d’interprète, soit l’association professionnelle, soit les institutions où travaillent les interprètes. En conséquence la question du financement se pose également (qui paie le thérapeute ? qui paie la location de la salle ? qui paie les frais d’organisation ?) de plus, ces rencontres entre professionnels doivent être prévues sur le temps de travail.

Cette mise en place est un facteur non négligeable qui peut être une difficulté dans le développement de cet outil.

34 Université d’Automne organisée par l’AFILS, (7 et 8 Octobre 2006) Interprétation et Langue des Signes Compte rendu de l’atelier B : « la gestion de l’affect en situation d’interprétation ».

Conclusion

Dans la première partie de mon mémoire, nous avons vu que les notions de fidélité des propos et de neutralité de l’interprète pouvaient être des notions discutables. En effet, ces deux notions sont toutes relatives lorsque nous les confrontons à des situations exceptionnelles ou des moments forts de vie (la naissance, la souffrance, la mort…)

Pour chaque exemple, la limite est plus ou moins facile à trouver ; l’interprète est un professionnel, il est soumis à un code déontologique et a pu développer une éthique personnelle. L’interprète est un outil de communication qui se trouve au cœur de relations humaines. Pour qu’il ne souffre pas de certaines prestations, des outils tels que les groupes de parole permettent de progresser dans sa pratique professionnelle.

En effet, traduire dans des situations dites délicates peut-être douloureux pour la personne qui traduit, il est donc primordial que celle-ci puisse tenir une posture professionnelle, développer et affiner une réflexion de sa pratique tout au long de l’exercice de sa fonction.

La professionnalisation de ce métier (dans les années 1970) a été effectivement un souhait de la part de la communauté sourde mais également de la part des interprètes de l’époque. Cette formation professionnelle ne garantit pas que les interprètes ne commettront aucune erreur. Cela est même impossible. En revanche, elle offre un cadre qui permet d’appréhender la difficulté du métier, et la mise en place de groupes de parole permettrait de prolonger ce travail tout au long de sa carrière.

Ainsi, dans des situations complexes, il n’existe aucune réponse toute faite ou alors cela répondrait à une attitude standardisée selon une typologie des situations. Ce travail de mémoire m’a permis de réfléchir sur toutes ces questions et je souhaiterais les prolonger dans mes échanges avec mes futurs collègues.

La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation

Sommaire

Introduction P1

1 L’interprétation, une technique qui doit suivre un code déontologique

1-1 L’émergence et la nécessité d’une déontologie des Interprètes en Langue des Signes

1-1-1 L’historique de la déontologie

1-1-2 Une nécessité professionnelle

1-1-3 Représentations de la notion de déontologie chez les interprètes

1-2 Définition et analyse du code déontologique

1-2-1 Le code déontologique par l’AFILS

1-2-2 La notion de neutralité

1-2-3 La notion de fidélité

1-3 La neutralité, la fidélité et la déverbalisation en interprétation

1-3-1 L’interprète comme filtre du discours

1-3-2 L’appropriation d’un discours

2 Analyse de situations avec erreur déontologique

2-1 La notion d’erreur par rapport au cadre déontologique

2-2 Les difficultés autour de la neutralité et/ou de la fidélité

2-2-1 L’interprète est envahi émotionnellement

2-2-2 L’interprète fait acte de soutien volontairement

2-2-3 L’interprète utilise le discours indirect

2-2-4 L’interprète minimise des propos violents

2-2-5 L’interprète montre son désaccord en situation

3 Une amélioration possible de la gestion de l’émotion après situation

3-1 Les moyens utilisés par les interprètes interrogés

3-1-1 La discussion auprès de collègues professionnels

3-1-2 La discussion auprès de la famille ou des amis

3-1-3 La rencontre avec un psychologue

3-1-4 L’activité physique

3-2 L’intérêt de mettre en place des instances d’élaboration

3-3 Les instances d’élaboration

3-3-1 La supervision individuelle

3-3-2 L’analyse de la pratique entre professionnels : le groupe de parole

Conclusion

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation