Le code déontologique par l’AFILS et la notion de neutralité

By 23 July 2013

1-2 Définition et analyse du code déontologique

1-2-1 Le code déontologique par l’AFILS

Le code éthique de l’AFILS se compose d’une partie intitulée « code de déontologie » (titre premier) et d’une partie intitulée « code de conduite professionnelle » (titre deuxième). Ce code éthique est l’ensemble des règles et devoirs auxquels les interprètes membres de l’AFILS doivent se référer dans le cadre de leur activité.

Selon l’AFILS, « la déontologie est un contrat moral passé entre les locuteurs (usagers) et l’interprète garantissant que celui-ci interviendra le moins possible dans les échanges. C’est un engagement à respecter les personnes en présence, leur parole et la langue qu’ils utilisent »6.

Voici le contenu exact du code déontologique, tel qu’on peut le trouver sous http://www.afils.fr/association/ethique.htm.

Titre Premier : code déontologique.

Article 1.- Secret professionnel

L’interprète est tenu au secret professionnel total et absolu comme défini par les articles 226-13 et 14 du nouveau code pénal dans l’exercice de sa profession à l’occasion d’entretiens, de réunions ou de conférences non publiques. L’interprète s’interdit toute exploitation personnelle d’une quelconque information confidentielle.

Article 2.- Fidélité

L’interprète est tenu de restituer le message le plus fidèlement possible dans ce qu’il estime être l’intention du locuteur original.

Article 3.- Neutralité

L’interprète ne peut intervenir dans les échanges et ne peut être pris à partie dans la discussion. Ses opinions ne doivent pas transparaître dans son interprétation.

Ainsi, nous pouvons voir que la fidélité et la neutralité sont deux notions qui semblent claires et faciles à respecter dans le cadre du travail. Cependant, au travers de mes entretiens, j’ai remarqué que celles-ci sont plus ambiguës qu’il n’y paraît, elles sont plus difficiles à comprendre et à respecter lors de certaines situations délicates.

1-2-2 La notion de neutralité

* Neutralité subjective et neutralité objective

Etre neutre, pour un interprète, consiste à ne pas montrer ses propres convictions lors d’une interprétation, il doit se garder de tout commentaire. Il ne doit ni conseiller ni donner son avis même si l’une des deux parties le lui demande. Egalement, l’interprète doit porter attention à son attitude corporelle afin de ne pas exprimer son désaccord ou son approbation par des mimiques en situation d’interprétation.

Dans cette définition de la neutralité du code de l’AFILS, il s’agit de ne pas intervenir dans les échanges : ne pas donner son avis etc., or dans l’ouvrage intitulé

« L’interprétation en langue des signes »7 Bernard.A & al. interrogent cette notion. En effet, ils distinguent neutralité objective et neutralité subjective.

La neutralité objective fait référence uniquement à l’idée de ne pas intervenir et de ne pas donner son avis. Ceci doit être réalisable de la même manière pour tous les interprètes sans aucune distinction entre eux. En revanche la neutralité subjective fait référence aux différentes manières qu’il y a d’interpréter un discours. Il en existe autant qu’il y a d’interprètes. Cela signifie que l’interprète traduit avec son vécu personnel, sa propre perception. Cette neutralité, en revanche, ne peut être totale, nous parlerons donc de neutralité subjective. La neutralité subjective défend l’idée que l’interprète est humain et de fait, il agit comme un filtre. En effet, nous pouvons constater que toutes les prestations ne sont pas identiques précisément parce que les interprètes agissent avec leur vécu, leurs connaissances du monde et leurs émotions.

Lors d’un entretien, un interprète illustre bien la difficulté à respecter cette neutralité subjective. A la question « Que représente la neutralité dans votre travail ? », il me répondit :

« La neutralité à mon avis ça n’existe pas et c’est pour cela qu’il faut faire très attention, on transparaît par ce qu’on dit, à mon avis on est forcément là, si on parle de neutralité en terme de non intervention dans les propos, en ne donnant pas son avis alors c’est faisable mais dans son style […] quoi qu’il en soit on est toujours là parce qu’on est nous-mêmes, on a notre histoire, la neutralité est à mon avis quelque chose de très fragile, beaucoup plus que les deux autres (sous entendus fidélité des propos et secret professionnel) ».

7 Bernard A & Encrevé F & Jeggli F. (2007 : 45, 46), L’interprétation en langue des signes, Paris, Presses Universitaires de France.

Dans cet extrait, l’interprète annonce implicitement la distinction entre la neutralité objective, qui consiste à ne pas intervenir et qui est donc possible, et la neutralité subjective, qui selon lui n’existe pas, tout simplement parce que l’interprète traduit avec ses propres perceptions. Il agit donc comme un filtre dans son interprétation.

Dans ce qui précède, nous avons pu définir plus précisément la neutralité : nous retenons la neutralité subjective et la neutralité objective et de ce fait, nous saisissons mieux cette notion en situation d’interprétation.

* La neutralité en situation

La neutralité est la notion qui semble provoquer le plus de difficultés aux interprètes en situation dans la mesure où les locuteurs (bien souvent les personnes entendantes) sont étonnés d’apprendre que l’interprète ne doit ni intervenir ni donner son avis et donc être neutre d’un point de vue objectif. Une situation rapportée d’un entretien va le montrer.

Cependant, les personnes sourdes ne sont pas également toujours au clair avec la neutralité dans la mesure où certaines attendent que l’interprète intervienne dans la situation pour apporter un soutien, une aide. « L’interprétariat est mal connu [les interprètes doivent expliquer leur neutralité]. Elles traduisent les sourds et les entendants. Elles ne sont ni tampon, ni catalyseur. Elles sont là pour permettre à deux personnes de communiquer mais pas pour aider. En présence d’interprète chacun reste maître de son discours »8

** Situation : un exemple de recadrage

Une réunion d’association met en présence trois personnes entendantes dont le responsable, une personne sourde et un interprète. Pendant la situation, les trois personnes entendantes parlaient beaucoup entre elles, la personne sourde a fait un commentaire. L’interprète est alors passé de la langue des signes vers le français oral pour traduire la personne sourde. L’intervention à l’oral de l’interprète a eu pour conséquence une confusion sur les propos de chacun puisque le responsable a pensé que l’interprète s’exprimait personnellement. Dans cette situation l’interprète a été amené à expliquer que ses propos n’étaient pas les siens mais ceux de la personne sourde qu’il traduisait. Il s’agit là d’un recadrage de situation nécessaire pour éviter d’éventuelles confusions vis à vis des personnes présentes.

8 Fedrizzi. A (avril 2001), « interprète en entreprise : une spécialisation pour les interprètes », Serac infos 6, entretien avec Moudurier. S et Schwartz. S.

Comme nous venons de le voir, les règles du code déontologique auxquelles se soumettent les interprètes en langue des signes ne sont pas toujours bien connues et bien comprises. Ainsi, l’interprète doit faire acte de professionnalisme et de diplomatie pour recadrer la situation et réexpliquer son rôle. Comme l’indique Guichard. I dans son mémoire :

«Quand le sourd est avant tout perçu comme un handicapé ayant une autonomie toute relative (notons au passage que certains sourds ont fini par se conforter dans cette position), l’interprète est alors considéré comme un médiateur, un travailleur social ou bien encore un bénévole(…). L’interprète débutant réalise par ailleurs assez vite que cette méconnaissance rend l’exercice de son travail parfois difficile. Mille précautions sont nécessaires : toujours expliquer ce que l’on fait, et pourquoi on le fait, éviter consciencieusement les « pièges » qui nous entraîneraient loin de notre fonction première, recadrer notre travail, expliquer encore quel est notre rôle… »9.

Un interprète interviewé explique également que : « la neutralité est quelque chose de suffisamment important pour que l’on remette bien la personne sourde au cœur de son message…. Par rapport à l’histoire de la communauté sourde la neutralité me semble très importante et l’on a vraiment besoin de savoir s’effacer en tant que personne pour n’être qu’un interprète ».

Cette idée a été évoquée une deuxième fois lors d’un entretien avec un autre interprète qui a énoncé : « la neutralité peut poser le plus de problèmes de compréhension de la part des usagers. Il est plus difficile d’expliquer que l’on n’intervient pas … De prime abord, sans explication de notre part, les entendants pensent parfois, que nous sommes là et que nous allons conseiller, aider la personne sourde ».

Cette idée est d’ailleurs reprise dans l’ouvrage de Bernard. A & al. « Le concept de neutralité est sans doute le plus difficile à faire comprendre, tant aux étudiants interprètes qu’aux usagers »10.

9 Guichard I., (2002 : 50), les difficultés de la profession, mémoire Interprétariat Français/ langues des Signes Française, université Paris VIII.
10 Bernard A & Encrevé F & Jeggli F. (2007 : 45), L’interprétation en langue des signes, Paris, Presses Universitaires de France.

En résumé, la fonction de l’interprète est souvent méconnue. Il arrive parfois que son rôle soit faussé et les règles déontologiques de son métier posent un cadre nécessaire et structurant pour sa pratique.

* L’interprète neutre mais pas rigide

Il arrive qu’en situation, l’interprète confonde la neutralité avec un positionnement rigide. Or les deux ne sont pas à confondre, comme le précisent Bernard. A & al :

« Certains transforment cette notion en rigidité et en froideur, ce qui n’a rien à voir avec le concept de neutralité »11

Ainsi, il est important de se présenter en tant qu’interprète professionnel vis-à-vis des autres participants.

** Situation : Se présenter

Lors d’une réunion, c’était le moment de faire les présentations des différents participants assis autour d’une table, l’interprète a fait le choix de se présenter en tant qu’employé de tel service. Pour cet interprète, il est important de formuler son rôle professionnel :

« Il ya des interprètes qui ne disent rien puisqu’ils sont interprètes et qu’ils ne doivent rien dire et on passe à la personne à côté mais moi je ne suis absolument pas d’accord… car cela interroge beaucoup les gens et fausse justement notre image. J’ai fait un papier avec le nom du service d’interprètes… on n’est pas rien, on ne peut pas faire abstraction de notre présence ».

Dans cette situation, la posture de l’interprète me paraît pertinente. En effet, il explique sa fonction en se présentant comme professionnel et en utilisant le papier de présentation pour rappeler à tout moment aux personnes présentes son rôle. Dans le cas où l’interprète ne se présente pas, cela peut provoquer des interrogations où les participants, voyant que l’interprète passe son tour de présentation, se posent des questions :

« Qui est cette personne ?, pourquoi est-elle là ? Et pourquoi ne se présente-elle pas ?…» Pour conclure, un interprète interviewé affirme :

« On est bien présent et il paraît normal de se présenter pour ne pas susciter des questionnements et ne pas avoir une attitude rigide ».

D’autre part, dans certaines situations avec plusieurs participants, il arrive que le responsable de la réunion ou la personne sourde elle-même présente l’interprète ; auquel cas ce dernier ne se présente pas lui-même et n’a donc plus qu’à traduire. Cette situation paraît être la plus confortable pour l’interprète.

* La neutralité implique le « je »

L’interprète utilise le pronom personnel « je » dans l’interprétation. Par ce biais, l’interprète doit donc emprunter le discours du locuteur qui s’exprime. Autrement dit, si une personne entendante ou sourde se présente en disant :

« Bonjour, je suis le responsable de cette association », l’interprète traduit :
« Bonjour, je suis le responsable de cette association », et non par :
« Bonjour, monsieur (ou il) est le responsable de cette association ».

L’interprète doit utiliser le même sujet que la personne qui parle. Cette règle essentielle, évite que les interlocuteurs pensent que l’interprète participe à l’échange. En effet, si l’interprète utilise le discours indirect, d’une part la formulation risque d’être lourde et d’autre part les interlocuteurs seront tentés de se tourner vers l’interprète pour communiquer. La relation entre les intéressés sera alors triangulaire et les interlocuteurs ne pourront plus se parler et se regarder directement ce qui crée une distance entre eux. Le choix d’utiliser le style indirect est alors nuisible dans la mesure où la présence de l’interprète est plus marquée.

D’ailleurs, la position de l’interprète peut être un outil pour favoriser la relation duelle : légèrement en retrait derrière la personne entendante par exemple. En effet, comme le précise Jean Dragon, médecin de l’Unité d’accueil et de soins pour les sourds au CHU de Marseille, : « son positionnement spatial est important : au côté de l’entendant, légèrement en retrait, ce qui lui permet en même temps d’être face au locuteur Sourd, nécessaire pour la communication en langue des signes […] l’interprète est en dehors du champ de vision du locuteur entendant […] cela réduit les phénomènes de triangulation »12.

Nous pouvons nous questionner sur la possibilité pour l’interprète de toujours répondre à cette règle de l’utilisation des pronoms, même en situation délicate où l’emprunt du discours (en passant par le « je ») est parfois difficile. Nous aborderons plus avant cette question.

12 Dragon, J (2008 : 184) : « Les silencieux, Chroniques de vingt ans de médecine avec les *Sourds », Presse Pluriel.

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation