L’appropriation du discours et l’interprète – Langue des signes

By 23 July 2013

1-3-2 L’appropriation d’un discours

Nous avons vu qu’interpréter un discours revient à interpréter un sens et plus précisément la pensée d’une personne. Même s’il s’agit d’un travail technique, il n’empêche qu’au travers de tout ce processus d’interprétation, réalisé en quelques secondes, l’interprète bénéficie d’une marge de manœuvre de création. Dans certains des entretiens, les interprètes affirment qu’il est comme un comédien, il joue un rôle. En effet, les interprètes tiennent des propos tels que : « prendre le cerveau de l’autre », « le métier d’interprète c’est savoir être plein de gens et prendre ce qu’ils sont », « on joue le rôle de l’acteur », « je suis comédienne, je joue le rôle des gens, je colle à la personne ». L’interprète reste à sa place tout en s’appropriant le discours et en endossant le rôle social du locuteur. Des extraits d’entretiens tels que « prendre le cerveau de l’autre », « je colle à la personne » «je suis l’autre » sont des propos qui peuvent sembler excessifs. En effet, l’interprète doit rester à sa place et tenir sa posture professionnelle pour permettre à l’autre de garder toute sa place afin de ne « pas penser à la place du sourd ».

D’ailleurs, Un interprète me précisait :

« Il y a des interprètes qui ont toujours le même style alors que pour moi garder le même style en traduction me pose un problème, il faut prendre le rôle de l’autre ». Et enfin, plusieurs interprètes déclaraient :

« Là je suis le professeur, maintenant je suis l’élève, je suis le conférencier, je suis le directeur, je suis l’enfant, je suis le comédien ».

Ainsi l’idée défendue dans ces extraits est celle de l’interprète qui endosse le rôle du locuteur et qui porte le discours de l’autre en respectant les règles de déontologie pour être au plus près de ses idées. Concrètement, l’interprète est fidèle aux discours mais également à l’attitude du locuteur.

Dans un article intitulé « Interpréter le Mexique »21, Michèle Durand, un interprète en langue vocale mexicaine/français, explique quel comportement adopter, selon elle, “Avant l’interprétation, il est nécessaire de se vider de soi-même pour réussir à saisir et recevoir tout ce que la personnalité doit transmettre. Nous nous mettons dans la peau de l’autre”. Elle précise également qu’il « faut suivre la logique du locuteur, laisser de côté ses idées, ses pensées et ses opinions pour permettre à celles de l’autre de s’exprimer ». L’acte d’interprétation suppose que l’interprète doit laisser de côté ses propres idées et traduire en s’appropriant le discours du locuteur, en se référant au cadre professionnel et en s’appuyant sur ses connaissances et son vécu. L’interprète s’implique dans son interprétation à travers trois dimensions qui s’imbriquent au service d’une posture professionnelle : les trois « je » en situation professionnelle :

« Je suis moi avec mes ressources personnelles et mes émotions pendant l’interprétation ».
« Je suis l’interprète professionnel sur le terrain ».
« J’endosse le rôle de l’autre pendant mon interprétation ».

« Je suis moi » correspond à ma propre personnalité. C’est pour cela que toutes les interprétations ne se ressemblent pas et qu’elles sont uniques, car chaque interprète traduit avec ses ressources personnelles.
« Je suis l’interprète » c’est la fonction professionnelle : intervenir en situation pour effectuer un recadrage, rappeler quel est sa fonction et réguler ses interventions dans le sens du respect de la déontologie.
« J’endosse le rôle du locuteur » correspond à l’appropriation du discours sans se substituer toutefois à l’autre (cette idée d’être comédien évoqué lors des entretiens).

Ainsi, l’interprète doit mobiliser toute sa sensibilité pour traduire. Il doit accepter de prendre le discours en soi et donc de « le faire sien » en ayant conscience de ses propres connaissances, son histoire, son vécu pour traduire de manière professionnelle et accepter d’endosser le rôle de l’autre. D’autre part, il doit développer une approche fine et sensible de la parole de l’autre afin d’être au plus près de ses intentions.

Pour conclure, nous avons vu qu’en interprétation, l’interprète s’approprie le discours des locuteurs en « jouant » des rôles pour être au plus près de l’intention du message tout en utilisant sa propre subjectivité. Toutefois il ne doit pas se laisser envahir par ses propres émotions et rester vigilant au cadre déontologique.

Cependant, il peut arriver que certaines situations d’interprétation soient remplies d’une telle émotion qu’il est difficile pour l’interprète de s’approprier le discours. Il peut alors déroger aux règles déontologiques. En effet, les situations émotionnellement fortes parce qu’elles sont déstabilisantes peuvent éventuellement entraîner une perte de la référence au cadre et des écarts déontologiques.

Dans la deuxième partie de mon mémoire, j’analyserai ce genre de situations pour essayer de comprendre ce qui est en jeu lors d’écart par rapport aux règles déontologiques.

2 Analyses de situations avec erreur déontologique

Dans toutes les situations que je vais vous exposer, l’interprète s’est écarté du code déontologique. Il s’agit donc d’une erreur professionnelle. Afin de comprendre plus précisément ce que l’on entend par « erreur », nous nous appuierons d’abord sur un texte de Danielle-Claude Bélanger, interprète en français/ langue des signes québécoise, qui s’intitule « Typologie des sources d’erreur en interprétation »22.

Ensuite, j’analyserai des situations délicates relatées lors de mes entretiens auprès d’interprètes professionnels et qui les ont poussées à sortir du cadre de la déontologie.

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation