La langue des signes : l’interprète est envahi émotionnellement

By 23 July 2013

2-2 Les difficultés autour de la neutralité et/ou de la fidélité

Je présente ici, des situations où l’interprète est submergé par l’émotion. Je distinguerai les situations où l’interprète ne peut pas réguler ses émotions et des situations où l’interprète agit volontairement. Dans le premier cas l’interprète se retrouve envahit par l’émotion forte des circonstances, il est « pris » émotionnellement et montre une réaction. Dans le second cas l’interprète choisit d’agir.

2-2-1 L’interprète est envahi émotionnellement

Dans ce genre de situation, les interprètes se retrouvent envahis par une émotion qu’ils ne peuvent plus contenir et qui s’extériorise malgré eux. Ils poursuivent l’interprétation dans le même temps que leur sentiment, leur émotivité, se donnent à voir.

** Situation : Une grossesse difficile

L’interprète était présent dans un hôpital pour effectuer une interprétation de liaison lors d’un accouchement. Auparavant l’interprète avait suivi le couple de futurs parents au moment des échographies. Le fœtus avait les signes d’une malformation, et il y eut beaucoup de rendez-vous entre le médecin et les parents. Il n’était pas possible de diagnostiquer l’importance de la malformation du futur bébé avant la naissance. Les parents ont décidé de mener à terme cette grossesse. Dans ces circonstances, nous comprenons donc le niveau de stress des parents. A l’accouchement, l’enfant a été opéré de sa malformation et n’a eu aucune séquelle. Les parents ont pu alors apprécier l’arrivée en bonne santé de leur enfant.

L’interprète présent à ce moment là, s’est retrouvé ému et n’a pu s’empêcher de faire apparaître quelques larmes. L’interprète s’est ainsi laissé déborder par son émotion personnelle, par conséquent il n’a pas fait preuve d’une neutralité totale.

En analysant cette situation avec l’interprète, ce dernier était encore ému lorsqu’il évoquait ce moment :

« J’ai encore cette image de gens tellement heureux, que le bébé soit né, que ça se passe bien, qu’on sache qu’il va vivre (soupir de l’interprète), on ne peut pas rester de marbre ».

Il explique qu’il a été touché affectivement à un moment qu’il a trouvé très beau. De même il expose que le contact fréquent avec le jeune couple (rendez-vous réguliers pour les échographies) l’a amené à nouer des liens surtout dans ce contexte difficile de diagnostic de malformation. L’interprète précise :

« Forcément il se crée des liens, tu partages quelque chose avec eux, des liens sont tissés ». En théorie, l’interprète aurait dû retenir ses quelques larmes et ne pas laisser exprimer ses émotions, or il n’en n’a rien été : « c’est trop fort ; c’est l’émotion, c’est sorti » rajoute-t-il.

La réaction de l’interprète, de laisser couler ses larmes, est involontaire. il n’a pas choisi d’exprimer ce ressenti. Lors de l’interprétation, il s’est non seulement approprié le discours des parents mais également leur émotion.

Le problème médical du bébé et le temps d’attente pour avoir le verdict (le jour de l’accouchement) ont favorisé le stress des parents. Les sentiments d’appréhension et de peur ont été remplacés par un grand soulagement. Ces différentes émotions vécues en un temps très court ont bouleversé l’interprète.

En outre, les contacts fréquents entre l’interprète et le jeune couple ont certainement renforcé des liens : c’est un facteur supplémentaire favorisant le surgissement des émotions. Autrement dit, les circonstances (les liens noués avant) ont été un facteur important, au-delà du discours à traduire, dans le déclenchement des émotions. L’interprète n’aurait peut-être pas eu la même réaction si il n’avait pas connu ce couple.

** Situation : Une mère en difficulté

Un interprète est amené à traduire un échange dans le cadre d’un rendez-vous au tribunal entre un juge entendant et une mère de famille sourde. Les deux enfants (dont un sourd) de cette dernière étaient présents. Le thème de cette convocation portait sur la garde des enfants. Lors de ce dernier rendez-vous, la situation devenait conflictuelle, l’interprète précise dans l’interview :

« La mère semble perdue et ne sait plus trop quoi faire ». Au final, la mère refuse la garde de ses enfants, elle conclut en partant :

« Bon, j’en ai marre, j’abandonne mes gamins, j’en veux plus ».

Les enfants étaient présents, ils pleuraient et tentaient de s’accrocher à leur mère en criant. Le juge tentait de poursuivre le rendez-vous pour lui expliquer sa décision : Les enfants seraient placés à l’Aide Sociale à l’Enfance (ASE) provisoirement et au bout d’un mois ils seraient légalement sous la responsabilité d’une tierce personne.

L’interprète qui traduisait a perdu le contrôle de ses émotions et a traduit tout en pleurant.

Dans cette situation, l’interprète a dérogé à la règle de la neutralité dans la mesure où elle doit s’abstenir de toute mimique ou attitude qui pourrait faire apparaître son désaccord ou sa pensée intime.

Vis-à-vis de cette émotion, l’interprète précise dans l’entretien :

« Tu peux être complètement phagocyté par la situation, tu ne peux pas t’en défaire alors ton émotion en tant qu’être humain transparaît pendant la situation ».

Dans cette situation l’interprète est prise par l’émotion du discours et l’extériorise de manière involontaire.

J’ai regroupé ces dernières situations car dans les deux cas, les interprètes ont manifesté leurs émotions pendant l’interprétation, de manière involontaire. Les interprètes n’ont pas pu faire abstraction de leurs émotions propres qui se sont extériorisées.

D’un point de vue déontologique, les réactions des deux interprètes ont été non conformes dans la mesure où elles ont manqué de neutralité objective.

Ainsi, les affects personnels prennent le pas sur la posture professionnelle.

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation