La dynamique du message télévisuel

By 17 July 2013

2.2.2 La dynamique du message télévisuel

Le propos de Requiem for a Dream s’ouvre et se ferme sur un discours télévisuel : la séquence pré générique montre Tappy Tibbons récompensant une gagnante de son émission ; la dernière séquence du film met en scène ce même Tappy Tibbons annonçant à Sara, alors hospitalisée, qu’elle a gagné le grand prix. Le sombre destin de Sara est d’ailleurs intrinsèquement lié à ce message télévisuel. Force nous est de constater que la télévision occupe une place importante dans Requiem for a Dream ; elle devient un personnage interagissant avec les protagonistes – Sara en particulier.

Requiem for a Dream présente comme unique discours télévisuel cette émission animée de manière insipide par Tappy Tibbons, personnage qui semble inspiré par le célèbre animateur d’info-pubs télévisuelles Richard Simmons, devenu célèbre pour ses programmes d’amincissement. La proximité des noms de famille (Tibbons/Simmons) confirme le caractère caricatural de l’émission de Tappy, forcément calquée sur celle de Simmons, qui présente à la fois une cure d’amaigrissement « facile et agréable » et des témoignages publics venant consolider la validité du produit. L’émission de Tappy Tibbons peut donc être considérée comme un croisement entre le publi-reportage et un jeu télévisé. Les spectateurs sont appelés à écouter l’animateur raconter sans relâche l’histoire de son succès, pour ensuite se voir remettre des prix – quoique la nature des prix en question demeure un mystère, tout comme la nature du concours, puisqu’ils ne sont jamais explicités. Tappy relate, avec un certain dédain, des jours plus sombres alors qu’il était obèse et employé au salaire minimum dans un supermarché19. Après son congédiement, le jeune Tappy a frisé la dépression pour enfin se reprendre en main grâce à une diète qu’il a mise au point. Notons que les séquences télévisuelles montrant Tappy racontant sa vie aux auditeurs relèvent du caractère « obscène » de la représentation du réel à la télévision, tel que défini par Ishaghpour. Les exposés sans fin de l’animateur, qui ne sont rien de plus que des faits divers, témoignent effectivement de « l’impossibilité de trouver du vide20 » qui caractériserait le message télévisuel.

19 Pour prendre connaissance de l’histoire de Tappy Tibbons, il est nécessaire de consulter la version sur support DVD du film. Parmi les suppléments disponibles, il est possible de visualiser l’émission de Tappy en version intégrale.

D’autant plus que la pléthore de témoignages et de discours répétitifs n’ont pour unique but que de vendre une diète amaigrissante. Par ailleurs, le produit est présenté comme une recette miracle pour accéder au bonheur en 30 jours, ce qui rappelle aussi les propos de Baudrillard dans La société de consommation. En effet, l’auteur y propose que les divers objets de consommation à la disposition de la masse se veulent garants du bonheur. Il accuse la culture populaire de n’être qu’une simple invitation à la consommation. L’émission de Tappy Tibbons repose sur ce principe de consommation, le spectateur étant invité à se procurer les livres, cassettes et vidéos de l’animateur. L’image de soi est aussi un thème important, puisque, au cours de son émission, il est souvent question de réussite (l’émission s’intitule JUICE : Join Us In Creating Excellence21) et d’ascension sociale (le slogan 30 days to revolutionize your life) ; pourtant le programme « miracle » de Tappy n’est rien de plus qu’une cure d’amaigrissement. Les messages énergiques véhiculés par l’animateur au sujet d’un produit aussi trivial se fondent sur la séduction, faisant appel au narcissisme du spectateur. L’animateur cible un désir de reconnaissance sociale et fonde la réussite sur l’image. Son discours rejoint ainsi les propos de Christopher Lasch sur l’idéologie narcissique des médias, le spectateur étant invité à s’identifier avec le destin d’une célébrité. Le mépris de l’animateur envers son passé ne peut qu’inciter son spectateur se trouvant dans une position similaire à vouloir grimper les échelons sociaux et atteindre « l’excellence. »

Par conséquent, le message s’appuie ici sur une apparente accessibilité du produit et le jeu de la séduction : Tappy insiste sans arrêt sur la facilité de son programme amaigrissant et assure qu’en 30 jours l’individu aura retrouvé son estime de soi et sera en mesure d’affronter toutes les situations. Sara incarne alors la spectatrice typiquement visée par le message : elle est vieille, esseulée ; elle mène une existence banale. L’idée d’atteindre un statut supérieur ne peut que la faire rêver. Le message de l’animateur révèle alors sa stratégie de séduction au sens où l’entend Lipovetsky : il atteint le narcissisme de Sara. Comme nous l’avons mentionné au chapitre précédent, de nombreuses émissions mettent en vedette des gens « ordinaires », issus des classes ouvrières et moyennes, afin de susciter l’identification du spectateur. À l’instar de ces discours médiatiques, le message de Tappy incite le spectateur à croire en sa chance d’accéder à une réalité plus enviable ; sans cette relation fondée sur le désir, l’identification du spectateur ne saurait être aussi efficace. Bref, en conférant à Tappy le rôle d’ambassadeur de la télévision dans Requiem for a Dream, Aronofsky confie au message télévisuel le rôle de véhiculer les idéologies principales typiques des médias de masse.

Lire le mémoire complet ==> (Requiem for a Dream : Le cinéma comme critique de la culture)
Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise en études littéraires
Université Du Québec A Montréal