Historique de la déontologie des Interprètes en Langue des signes

By 23 July 2013

1-1 L’émergence et la nécessité d’une déontologie des Interprètes en Langue des Signes

1-1-1 L’historique de la déontologie

Je m’appuierai sur un article de Francis Jeggli, interprète en Langue des Signes Française /Français1, pour connaître le contexte dans lequel est apparue en France la déontologie de cette profession.

Le métier d’interprète est un métier nouveau au sens où les interprètes sont reconnus depuis peu comme des professionnels. Auparavant, la liaison entre les personnes sourdes et entendantes était assurée par l’entourage éducatif et familial. Il s’agissait de personnes bénévoles. Elles sont toujours présentes aujourd’hui mais dans l’ensemble cela tend à disparaître notamment dans les centres urbains.

C’est à partir de 1970 environ que le mouvement de reconnaissance de la langue des signes2 pour les sourds, est accompagné par une volonté de professionnaliser le métier d’interprète, d’où la nécessité d’un code déontologique. En effet, des interprètes qui travaillaient bénévolement prennent conscience qu’ils sont plusieurs à pratiquer le même travail. Ils décident alors de se réunir et fondent la première association française d’interprètes en 1978 : L’ AFILS.

1 Jeggli, F (octobre 2004) : http://www.cis.gouv.fr/article L’historique du métier d’interprète, rubrique histoire de la surdité : Chronologie.
2 Désormais pour Langue des Signes française nous conviendrons du sigle LSF

Mme Fournier, professeur pour enfants sourds, fille de parents sourds, a participé à sa création. A ses débuts, cette association se nommait ANFIDA (Association Nationale Française d’Interprètes pour Déficients Auditifs). Elle mit en place un certificat d’aptitude de « capacité communicationnelle » qui reconnaissait la capacité d’une personne sourde ou entendante à communiquer avec des sourds. Puis, de 1981 à 1988, elle mit en place un certificat de « capacité communicationnelle du second degré » (obtenu à la suite d’une formation d’une semaine) pour des personnes ayant une expérience de l’interprétation. L’association était soutenue par des personnalités du Ministère de la Santé et Affaires Sociales ainsi que par l’INJS (Institut National des Jeunes Sourds) à Paris.

En 1988, l’association prend le nom AFILS et joint à ses statuts des règles déontologiques qui garantissent la fidélité au message, la neutralité et le secret professionnel dans la pratique des interprètes. Les adhérents sont des professionnels rémunérés.

Ce code donne pour la première fois un cadre permettant de distinguer l’interprète des autres professionnels comme l’interface de communication, le preneur en notes, le répétiteur ou le médiateur social.

Lors des entretiens que j’ai menés une interprète précise :

« Cette déontologie est effectivement essentielle surtout que notre métier est un métier nouveau qui avant était assuré par des gens qui « interprétaient » et ne respectaient pas, pour certains d’entre eux, ces règles de déontologie… Les gens qui accompagnaient les sourds parlaient souvent en leur nom, à leur place »3.

Ici, l’interprète souligne l’idée que sans formation professionnelle, les personnes qui traduisent ne sont pas sensibilisées au code éthique et occupent une place non professionnelle. De ce fait, ils ne suivent pas les règles propres à l’interprétation et ont tendance à se substituer à la personne traduite (dans le texte la personne interrogée fait référence à l’interprète qui se met à la place de la personne sourde), ce qui est non- conforme à l’article 3 du code déontologique : la neutralité de l’interprète.

1-1-2 Une nécessité professionnelle

En 1987, à Albi, Mme Arlette Morel, responsable du CPSAS (Centre de Promotion Sociale des Adultes Sourds), prononce une allocution lors du 1er « Symposium Européen des Interprètes pour Déficients Auditifs » dans laquelle elle reproche aux interprètes, anecdotes à l’appui, leur manque de déontologie dans l’exercice de leur métier : l’influence qu’ils peuvent exercer, leur manque de neutralité et leur faible formation. Lors de son discours, elle s’exprime sur l’interprétation effectuée par des interprètes issus de parents sourds : « je commencerai par parler de l’attitude de certains interprètes, de ceux qui ont des parents sourds… : impossibilité d’être neutre, tendance à prendre les problèmes de sourds trop à cœur et à en faire les leurs, impossibilité pour eux de se retenir de donner leur avis alors que nous ne le leur demandons pas »4.

Elle évoque la nécessité de mettre en place une formation et une déontologie pour les interprètes. Selon elle, « ces interprètes estimant avoir une solide expérience de l’interprétation sur le plan pratique… n’éprouvent pas le besoin d’aborder l’interprétation comme un vrai métier c’est-à-dire avec une vraie formation….une formation théorique avec une approche déontologique de la fonction, aussi nécessaire que la maîtrise de la LSF. Dommage car ils auraient ainsi appris à être neutres, à ne pas penser à la place du sourd, en résumé à ne pas être plus sourd que sourd »5.

3 Désormais, nous conviendrons que seules les citations des entretiens réalisés auprès d’interprètes en LSF/français seront retranscrites en italiques pour les distinguer des citations officielles

Cette allocution met en évidence la nécessité d’une réflexion déontologique sur la pratique de l’interprète.

En d’autres termes, pour qu’une situation d’interprétation se déroule de manière professionnelle, l’interprète doit respecter des règles. Cela permet aux interlocuteurs sourds et entendants d’être au cœur de la situation. L’interprète n’intervient pas pour donner son avis et traduit fidèlement les propos énoncés.

Il doit être transparent au sens où tous ses actes en situation d’interprétation, doivent être compréhensibles par tous les interlocuteurs présents.
Il doit faire preuve de discrétion et de diplomatie pour ne pas gêner la situation.
Il doit également avoir une grande capacité d’adaptation pour saisir rapidement quelle attitude adopter selon les circonstances et donc pour cela être capable d’analyser rapidement une situation et ses enjeux.

En évoquant les principes déontologiques de l’interprète comme l’impartialité (article 3 : la neutralité) et l’obligation d’interpréter intégralement le contenu des messages (article 2 : la fidélité), nous voulons souligner l’importance de faire appel à des professionnels qui adhèrent à ces principes déontologiques et qui sont formés à cette fin.

Les notions d’interprétations linguistiques, de neutralité, de fidélité du message et de secret professionnel, idées centrales de ce code, ont été des bases nécessaires au développement de la profession. Ces principes sont reconnus et pratiqués par l’ensemble des interprètes.

4 CPSAS, Intervention d’Arlette Morel « réflexion sur l’interprétariat » (septembre 2002 : 2 à 5) Interprétation français-LSF, symposium Européen des Interprètes les 30 et 31 janvier 1987.
5 CPSAS, « réflexion sur l’interprétariat » Intervention d’Arlette Morel (septembre 2002 : 2 à 5) Interprétation français-LSF, Symposium Européen des Interprètes les 30 et 31 janvier 1987.

1-1-3 Représentations de la notion de déontologie chez les interprètes

Avant d’étudier le code déontologique défini par l’AFILS, nous allons présenter les représentations qu’en ont les personnes interviewées.

J’ai réalisé huit entretiens avec des interprètes professionnels, il s’agit d’entretiens en face à face d’une durée de trente minutes à une heure, enregistrés par dictaphone. Les interprètes questionnés ont chacun une expérience professionnelle variant de trois à vingt cinq ans.

Lors de mes entretiens à la question suivante : «Que représente les notions de fidélité des propos, de neutralité et de secret professionnel ? », les interprètes m’ont répondu :

« Le code déontologique est un garde-fou, c’est primordial. Il permet que ce soit clair et également très contrôlé ».
« Ce code déontologique représente les trois règles d’or, on ne doit pas y déroger…c’est à mon avis l’essence même de ce travail »
« C’est un cadre de travail auquel il faut être vigilant… c’est un cadre à respecter tous les jours et tout le temps »
« C’est un cadre de référence important, donc pour moi cette déontologie est effectivement essentielle … ça nous donne des garde-fous mais aussi ça donne des limites »

« Ces trois piliers sont importants »

Au travers de ces réponses, les interprètes montrent l’importance de ce code déontologique dans leur travail au sens où il est une référence par rapport à leur pratique quotidienne. Les interprètes ressentent la nécessité de règles.

Nous constatons que ce code fait référence pour les interprètes. Effectivement nous pouvons retenir que ce code est primordial.

Cependant, dans mes entrevues j’ai constaté que parfois des interprètes sont sortis des limites de ce code déontologique. Nous étudierons plus tard dans mon mémoire des situations concrètes d’interprétation où le professionnel a dérogé à la neutralité et/ou la fidélité des propos.

Auparavant, il me semble nécessaire dans un premier temps d’expliciter ces notions : fidélité du message et neutralité pour comprendre ce qu’elles supposent précisément.

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation