Amélioration possible de la gestion de l’émotion après situation

By 23 July 2013

3 Une amélioration possible de la gestion de l’émotion après situation

Nous avons essayé de comprendre précédemment, par le biais des entretiens, ce qui peut être en jeu lors d’écart par rapport aux règles déontologiques dans des situations difficiles.

Cependant, toutes situations peuvent entraîner tous types de difficultés sans forcément sortir du cadre déontologique : la difficulté technique d’une situation, le manque de reconnaissance etc. D’autre part, les réponses obtenues aux questionnaires envoyés auprès d’interprètes professionnels diplômés montrent un besoin de revenir sur sa pratique.

Ici, l’intérêt est d’étudier des outils pour permettre aux professionnels de construire leur identité professionnelle, d’affiner leur technique, leur capacité d’écoute et de développer leur compétences à porter le cadre sur lequel ils s’appuient. Nous verrons dans un premier temps les moyens qu’utilisent les interprètes interrogés dans le cadre de mes entretiens pour faire un retour sur leurs pratiques, ainsi que leurs limites. Ensuite, nous aborderons l’intérêt d’instances d’élaboration et de réflexion pour l’interprète. Enfin, nous aborderons l’outil que représente la supervision et notamment le groupe de parole pour analyser sa pratique.

3-1 Les moyens utilisés par les interprètes interrogés

Je m’appuie ici sur les entretiens réalisés ainsi que sur un questionnaire que j’ai diffusé via Internet sur le forum des interprètes.

Ainsi, certains interprètes m’ont dit qu’ils n’étaient pas ressortis indemnes de leur vacation. Je prendrai l’exemple de l’interprète qui a traduit la situation à l’hôpital dans laquelle le mari accompagnait sa femme qui avait tenté de se suicider. Le soir même, l’interprète n’a pas réussi à rentrer chez lui à la fin de sa prestation car il se sentait mal vis- à-vis de la situation passée.

De la même manière, un autre interprète m’a rapporté qu’il n’est pas parvenu à parler d’une situation d’interprétation tellement le discours était affreux (affaire de pédophilie). Cet interprète, pour tenter malgré tout d’évacuer l’émotion de la situation vécue, a décidé d’écrire sur un papier les propos violents qu’il avait traduit et il les a brulés. Cet interprète ajoute :

« C’est une des trois expériences les plus marquantes dans mon travail d’interprète ».

A l’occasion des ateliers des Universités de l’Automne, journées organisées par des interprètes de l’AFILS, un groupe de professionnel a participé à un atelier sur le thème de la gestion de l’affect en situation. Nous pouvons voir dans ce compte-rendu (résumé de l’atelier) les idées suivantes :

– « L’interprète ne peut passer outre les émotions que véhicule une personne ou une situation, puisque cela fait partie intégrante de l’être humain, tout interprète qu’il soit. L’affect est inévitable et l’évacuation totale est impossible »31.
– Les interprètes les plus expérimentés affirment pour la plupart que leur ancienneté dans la profession leur permet un meilleur recul sur les situations et donc une meilleure gestion de l’affect.

L’expérience, par définition, signifie que l’interprète a été davantage sur le terrain, ce qui lui a permis de développer une pratique plus fine que des interprètes débutants. Cependant, ces derniers sont confrontés à des situations de liaison difficiles dès les premières années de travail.

Graphique 1 Représentation des années d’expériences de ces interprètes.
Représentation des années d’expériences de ces interprètes

Le graphique 1 montre que 40% des interprètes questionnés sont récemment diplômés (un an d’expérience), le reste de l’échantillon (60%) présente un panel varié du nombre d’années d’expériences (entre 2 et 14 ans d’expériences).

D’après les réponses au questionnaire, j’ai relevé que tous les interprètes interrogés ont déjà été confrontés à des situations délicates estimées perturbantes (affaire de mœurs, diagnostic de maladie grave etc.). Autrement dit quel que soit le nombre d’années d’expériences des interprètes, nous constatons qu’ils sont amenés à rencontrer des situations fortes émotionnellement et perturbantes.

Ces situations restent évidemment des prestations rares. La moyenne des résultats du questionnaire montre que la fréquence de ce type de circonstance n’excède pas une à deux fois par an pour l’ensemble de ces interprètes.

Voyons sur le graphique ci-dessous, dans quelles catégories d’interprétation ces situations se déroulent le plus souvent.

Graphique 2 La fréquence de situations délicates estimées perturbantes par les interprètes interrogés.
La fréquence de situations délicates estimées perturbantes par les interprètes interrogés

Nombres d’interprètes

Liaison Reunion Conference

Types d’interprétations

Ainsi, les situations délicates se déroulent le plus souvent en situation de liaison et à moindre fréquence en réunion. En ce qui concerne les interprétations de réunion, les interprètes questionnés précisent qu’il s’agit de réunions délicates de par une forte tension entre les interlocuteurs (situation conflictuelle).

Nous avons vu qu’il est nécessaire pour le professionnel de connaître sa capacité à gérer ses propres émotions en situation d’interprétation. Cette capacité peut se développer, d’où l’intérêt de se pencher sur les moyens que peuvent utiliser les professionnels ou qui sont déjà utilisés par eux.

Je m’appuierai sur le compte rendu de l’atelier qui s’intitule « La gestion de l’affect en situation d’interprétation, III : stratégies d’évacuation » des Universités d’Automne de 200632 pour présenter quelques moyens mis en place par les interprètes pour revenir sur leur pratique, avec leurs intérêts et leurs limites.

3-1-1 La discussion auprès de collègues professionnels

Certains interprètes discutent de leurs affects auprès de collègues, ou d’amis interprètes en langue des signes française/ français. En effet, l’intérêt est de discuter avec un autre professionnel, qu’il dépende d’un même service ou non, pour analyser et comprendre certaines réactions en situation délicate. L’interprète recherche un regard extérieur et objectif vis-à-vis de la situation.

Cet échange ne peut se faire entre deux relais, lors d’une prestation, car bien souvent le temps est très court et les interprètes sont moins disponibles pour écouter les émotions de leurs collègues alors qu’ils vont aller traduire peu de temps après.

Les interprètes doivent se retrouver soit dans des moments propices à l’échange, soit se téléphoner, soit passer par des forums de discussion.

Cette démarche d’échanger avec un collègue est une initiative personnelle. Les résultats des questionnaires montrent la fréquence des discussions entre collègues pour les interprètes interrogés.

Graphique 3 La fréquence des discussions de leur pratique avec des collègues
La fréquence des discussions de leur pratique avec des collègues

Nombres d’interprètes

Fréquence des échanges sur leur pratique professionnelle avec des collègues

Nous observons qu’en majorité, les interprètes discutent de leur pratique relativement souvent avec leurs collègues de travail.

En dépit de ces résultats, à la question : avez-vous le sentiment de pouvoir suffisamment discuter de votre pratique avec des collègues interprètes de façon informelle ? Le résultat est mitigé. 46% des interprètes interrogés estiment qu’ils discutent suffisamment avec leurs collègues interprètes alors que 53% n’ont pas ce sentiment. Il faut qu’une opportunité se présente, que les collègues se trouvent disponibles pour que les échanges puissent avoir lieu. L’interprète en difficulté qui souhaiterait de l’aide peut ne pas la trouver rapidement et peut souffrir dans son travail.

3-1-2 La discussion auprès leurs familles leurs amis

La discussion auprès de leurs familles ou leurs amis peut être aussi un moyen de se distancier de ces sentiments difficiles à vivre : échanges autour de la situation, de la difficulté des propos qu’il a traduits, de l’émotion qu’il a ressentie à ce moment là etc. Dans ce cas, il trouve un soutien moral.

Précisons que ces échanges se font évidemment dans le respect du code déontologique. Cela signifie que les interprètes sont soumis au secret professionnel. Ils ne dévoilent en aucun cas le nom des personnes et le lieu de la situation d’interprétation.

Cependant, bien souvent les membres de la famille ou les amis ne sont pas toujours aptes à comprendre la situation et ne peuvent pas avoir le regard d’un interprète professionnel. D’ailleurs, les résultats du questionnaire révèlent le phénomène inverse de celui observé avec les collègues de travail.

Question : êtes-vous amenés à discuter de votre pratique auprès d’amis ou de la famille ?

Graphique 4 La fréquence des discussions de leur pratique professionnelle avec des proches
êtes-vous amenés à discuter de votre pratique auprès d’amis ou de la famille ?

Nombres d’interprètes

Fréquence des discussions sur leur pratique professionnelle avec leurs familles ou avec leurs amis

Au vu des deux graphiques 3 et 4, les interprètes discutent plus facilement avec leurs collègues de travail qu’avec les membres de leurs familles ou leurs amis. Cela semble s’expliquer par une compréhension commune du métier (secret professionnel, difficulté du métier etc) et le partage d’une identité professionnelle sur lesquels ils peuvent s’appuyer pour échanger.

3-1-3 La rencontre avec un psychologue

Certains interprètes décident de rencontrer un psychologue dans des moments difficiles. Ce choix est intéressant puisqu’il permet à l’interprète de trouver une écoute véritable par un professionnel. Dans un premier temps, il est nécessaire que l’interprète explique le principe de son travail et ce qu’il implique, qu’il l’informe également de la culture sourde, de la LSF etc à moins que le thérapeute ne soit déjà informé. Ces échanges lui permettent de faire la part de ce qui lui appartient et de ce qui revient à l’autre afin de se distancier de ressentis pénibles et mettant à mal sa fonction.

En revanche les séances sont à la charge de l’interprète, ce qui peut être un frein à cette démarche personnelle.

3-1-4 L’activité physique

Pour finir l’interprète peut évacuer son stress en pratiquant une activité sportive ou des séances de relaxation. Cette technique peut être un moyen de se libérer mais semble limitée quant à la réflexion que l’interprète peut mener. Selon moi, cette pratique est davantage complémentaire aux stratégies vues précédemment. En effet, l’interprète a besoin d’avoir un regard extérieur et professionnel pour mieux discuter d’un trop plein d’émotion.

3-1-5 Conclusion

Un interprète interviewé précisait :

« Bien souvent lorsque l’on est débutant et que l’on tombe forcément dans la liaison, je pense que c’est là que tu te fais tes armes, à tes dépens parfois […] Le meilleur conseil que je puisse donner à mes stagiaires c’est « protégez-vous ».

Dans cet extrait, l’interprète évoque l’idée de se protéger, mais comment ? Nous avons vu en deuxième partie que la prise de distance avec le contenu (utilisation de « il » à la place du « je », montrer son désaccord etc.) ne sont pas des stratégies qui répondent au code déontologique.

Ici, nous venons de voir quelques stratégies utilisées pour trouver un moyen de se décharger d’un trop plein d’émotion. Cependant, nous avons pu voir qu’elles supposent soit une organisation aléatoire (discuter avec un collègue), soit un investissement financier personnel (rencontrer un psychologue), soit un bénéfice relatif (pratiquer une activité sportive ou de la relaxation).

Lire le mémoire complet ==> (La gestion de l’affect chez l’interprète en langue des signes française/français)
Mémoire Professionnel en vue de l’obtention du Master “Arts, Lettres, Langues et Communication”
Mention “Sciences du Langage” – Spécialité ‘Interprétariat Langue des signes française <=> français’
Université Lille III – SERAC- Formation