Le suicide égoïste, le suicide altruiste et le suicide anomique

By 27 June 2013

** Le suicide égoïste

L’égoïsme constitue la cause génératrice de ce type de suicide. C’est l’individualisation excessive, la non-intégration dans la société qui entraîne le suicide. Il touche les individus les moins bien intégrés que ce soit dans le groupe familial, religieux ou politique.

** Le suicide altruiste

A la différence du suicide égoïste, ce type de suicide est causé par une individualisation insuffisante. « Quand l’homme est détaché de la société, il se tue facilement, il se tue aussi quand il y est trop fortement intégré »27. L’individu se donne la mort non parce qu’il s’en donne le droit mais parce qu’il en aurait le devoir28. Ce type de suicide serait fréquent chez les peuples primitifs. Il concerne « les sociétés pratiquant un degré d’intégration excessif pouvant justifier que l’on se sacrifie pour le groupe »29. Durkheim donne trois exemples : le suicide d’hommes arrivés au seuil de la vieillesse ou atteints de maladie, celui de femme à la mort de leur mari, et celui de clients ou de serviteurs à la mort de leurs chefs30. Dans un autre registre, mais toujours pour illustrer les cas de trop forte intégration, il est possible de citer l’armée, où l’intégration est telle qu’elle peut pousser un individu à la mort pour protéger le reste du groupe.

27 DURKHEIM (E.), Le suicide, p. 233.
28 Id., p. 236.
29 MINOIS (G.), op. cit., p. 371.
30 DURKHEIM (E.), op. cit., p. 264.

** Le suicide anomique

L’anomie31 peut être définie comme l’absence ou l’insuffisance de règles sociales dans une communauté32. C’est le dérèglement de la société, le désordre. La société a un pouvoir de régulation des sentiments et des activités des individus. Quand la société perd ce pouvoir de régulation, l’anomie s’installe. « Entre la manière dont s’exerce cette action régulatrice et le taux social des suicides il existe un rapport »33. Les crises économiques ont une influence sur les suicides.

** Le suicide “subsidiaire”

Durkheim cite dans son ouvrage un quatrième type de suicide qui est le suicide fataliste34. Il justifie l’existence de ce type de suicide par le fait que si le suicide altruiste et le suicide égoïste s’opposent entre eux, il y a un type de suicide qui s’oppose au suicide anomique. Pour lui, le suicide fataliste proviendrait d’un excès de réglementation, le suicide serait dû à l’impuissance de l’individu face « au caractère inéluctable et inflexible de la règle » 35. Il donne en exemple le cas des « sujets dont l’avenir est impitoyablement muré » 36, comme celui de la femme mariée sans enfant ou celui des époux trop jeunes. Ces hypothèses ne semblent plus très fréquentes et expliquent peut-être que très peu d’auteur font état de ce quatrième type de suicide, alors qu’ils rappellent tous les trois grand types cités par Durkheim37.

Durkheim va dans son étude envisager le suicide comme un fait social et non pas comme un fait individuel, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. Il a pu montrer une certaine permanence dans le phénomène du suicide, permanence toujours vérifiée jusqu’à présent. Le nombre de suicide est constant d’une année sur l’autre. Un taux peut être calculé par le ratio des morts volontaires sur l’ensemble de la population. C’est le « taux de la mortalité-suicide propre à la société considérée »38. Pour lui, ce taux mesure « la tendance au suicide dont chaque société est collectivement affligée » 39. Il va même jusqu’à écrire que « chaque société est prédisposée à fournir un contingent déterminé de morts volontaires » 40. Tout comme Durkheim, Baechler fait état de la « constance historique du phénomène » 41.

31 Le terme anomie provient du grec anomos, de a privatif et nomos la norme.
32 Dictionnaire de sociologie.
33 DURKHEIM (E.), op. cit., pp. 235-236.
34 Id., p. 311, note n°1.
35 Ibid.
36 Ibid.
37 A notre connaissance, seul Baechler mentionne ce quatrième type de suicide.
38 DURKHEIM (E.), op. cit., p. 10.
39 DURKHEIM (E.), op. cit., p. 10.

Baechler va résumer la position de Durkheim sur le problème du suicide qui se trouve résolu en sept points, dans l’ordre suivant :

– « Toute société est assise sur un état moral ;
– Cet état moral est une combinaison d’intégration et de réglementation ;
– L’intégration et la réglementation peuvent s’éloigner de l’état d’équilibre parfait soit par excès, soit par défaut ;
– Chaque excès et chaque défaut d’intégration et de réglementation déterminent un courant suicidogène ;
– A ces quatre courants suicidogènes correspondent quatre types de suicides ;
– Les quatre types de suicide sont entièrement déterminés quant à leur taux par la société ;
– Ils ne choisissent pas au hasard leurs victimes, mais frappent les plus faibles. Si la société détermine le nombre des morts, elle ne détermine leur identité qu’indirectement. »42.

Comme Baechler, nous ne pensons pas, à l’instar de Durkheim, que la société prédispose les individus au suicide. « Il n’y a pas et ne peut y avoir de “courant suicidogène” »43.

Après s’être attardé longuement sur la sociologie voyons plus brièvement la position des psychanalystes. Freud envisage le suicide comme un « retournement de l’agressivité contre le moi »44. L’explication est simple, l’homme ne pouvant exécuter son agressivité sur autrui, il l’exerce contre lui-même. « On voudrait crever puisqu’on ne peut faire crever les autres et tout suicide est peut-être un assassinat rentré »45. En suivant cette analyse, la conclusion est que les taux d’homicide et de suicide doivent être en rapport et proportionnellement inversés. Plus il y a d’homicide, moins il y a de suicide et moins il y a d’homicide, plus il y a de suicide. Les suicides seraient plus fréquents dans « les sociétés les plus structurées, celles où la violence extérieure est la plus réglementée »46. A l’inverse, ils seraient moins fréquents dans les sociétés plus violentes envers autrui.

Enfin, selon les suicidologues, il y aurait deux types de suicide : le suicide pulsionnel et le suicide rationnel47. Le suicide pulsionnel serait « de l’ordre du passage à l’acte psychotique ». Alors que le suicide rationnel s’apparenterait plus à un suicide pour de « bonnes raisons ». Ceci sous-entends qu’il existe de bonnes et de mauvaises raisons de mettre fins à ses jours. Nous ne pouvons prendre position en ce sens et pensons pas « que toutes les raisons soient bonnes »48 pour se donner la mort. Au contraire, il n’existe pas une seule bonne raison de se donner la mort. Et quand les mots d’Antisthène49 sont détournés pour donner ce type de discours : « il serait plus judicieux de dire qu’il faut acquérir et la raison et la corde pour se pendre », nous ne pouvons qu’écrire que si « la conscience de notre propre mort est le signe que l’on a acquis la raison »50, c’est la conscience qu’un jour notre vie prendra fin et que nous ne serons plus de ce monde qui montre que l’on a acquis la raison, et certainement pas le fait de mettre soi-même un terme à sa vie.

46 MINOIS (G.), op. cit., p. 371.
47 JACCARD (R.), THEVOZ (M.), Manifeste pour une mort douce, p. 106.
48 Id., p. 109.
49 « Il faudrait acquérir soit la raison, soit une corde pour se pendre », Antisthène, cité dans JACCARD (R.), THEVOZ (M.), op. cit, p. 109.
50 JACCARD (R.), THEVOZ (M.), op. cit, p. 109.
51 Nous entendons le terme profane par opposition aux auteurs ayant étudié ces questions.

Toutes les personnes qui se sont penchées sur la question semblent avoir des positions assez divergentes les unes des autres. Cette diversité d’opinion ne se retrouve pas chez le profane51, pour qui la morale interdit le suicide. En général, l’opinion publique aurait encore tendance à penser que la position de l’église sur la question du suicide est très rigoureuse. Pourtant « la religion catholique ne considère plus le suicide comme blasphème, mais le signe d’un désespoir auquel elle se doit d’être miséricordieuse »52. Cette déclaration a été faite à la suite du suicide, en 1993, du Premier ministre Pierre Bérégovoy. Face à l’opinion publique étonnée de constater que des funérailles religieuses étaient organisées pour un suicidé, l’Eglise s’est sentie “obligée” de préciser sa position. Cet enterrement religieux n’était pas dû au fait que le suicidé soit Premier ministre, mais au fait que depuis déjà trente ans l’Eglise autorise les obsèques religieuses de suicidés53.

Cette position plus souple que par le passé doit toutefois être nuancée. Si l’Eglise miséricordieuse ne peut refuser à l’auteur d’un acte de désespoir d’avoir des funérailles convenables, ce n’est pas le cas lorsque le suicide ne résulte pas d’un manque de lucidité. C’est à l’occasion d’une affaire dramatique que l’Eglise semble avoir changé de position et opéré une distinction. Un père tue son fils avant de se donner la mort. Une cérémonie religieuse et commune eu lieu. Mgr Maziers explique cette solution : « il y a eu suicide et crime, gestes qui, moralement, sont très graves. En pareil cas, l’Eglise a pour règle de refuser les obsèques religieuses pour en signifier la gravité, sauf si on peut faire état d’un manque de lucidité mentale et de liberté psychologique »54.

Ces différents éléments de définition, terminologiques ou explicatifs nous ont permis ce cerner plus précisément les contour du sujet. Un constat plus statistique nous permettra de réaliser la réalité et l’ampleur du phénomène.

La mortalité suicidaire représente moins de 2% du total de la mortalité toutes causes confondues55. Pour comparer, les morts par accidents de la circulation représente 1,50% du nombre total des décès56. Ces taux ne sont qu’une moyenne faite par rapport au nombre de mort par suicide ou par accident sur le nombre de mort total. C’est pourquoi pour le suicide, le taux de mortalité baisse avec l’âge, non pas que les personnes âgées se suicident moins que les jeunes (bien au contraire) mais simplement que les autres causes de décès augmentent avec l’âge. Ainsi 20% des morts des hommes de 25 à 29 ans et 15% chez les femmes, le sont par suicide57. Ce pourcentage diminue tout au long de la vie pour atteindre moins de 2% pour les plus de soixante-dix ans58. Le suicide est la seconde cause de décès des jeunes de 15 à 24 ans, après les accidents de la route dont, soit dit en passant, les pouvoirs publics se préoccupent beaucoup plus. C’est également la seconde cause de décès pour la tranche d’âge de 35 à 44 ans, mais dans ce cas après les tumeurs. Il faut noter que c’est chez les 25-35 ans que le suicide est la première cause de mortalité59. Ceci s’explique par le fait que dans cette tranche d’âge, l’individu est généralement en bonne santé, il en a fini avec les maladies infantiles et il n’est pas encore concerné par les maladies de l’adulte vieillissant. Dans les statistiques, il est possible de remarquer que de nombreux facteurs entrent en compte dans la fréquence du suicide. Certaines conclusions de Durkheim sont encore valables de nos jours. La famille protège du suicide. Les crises peuvent contribuer à faire augmenter le taux mais de manière indirecte. Ce n’est pas le chômage qui cause le suicide. Mais le chômage contribue à « désintégrer la structure familiale »60.

52 Citation de Mgr Albert Rouet, DEBOUT (M.), La France du suicide, p. 16.
53 DEBOUT (M.), op. cit., p. 16.
54 Ibid.
55 Les chiffres de l’INSERM donnent pour 1999 un taux global de 1,9%, 2,7% pour les hommes et 1,08% pour les femmes.
56 Pour la même année 1999, l’INSERM recense 7918 morts sur les routes et 10268 morts par suicide.
57 DEBOUT (M.), op. cit., p. 84.

Les statistiques étant relativement stables depuis quelques années, il est possible de donner des données chiffrées par ans. Le nombre de mort par suicide est d’environ 10 000. On compte 120 000 personnes qui réalisent une (ou plusieurs) tentatives de suicide. Parmi la population des plus de dix-huit ans, 13 % ont pensé de manière sérieuse au suicide, ce qui représente tout de même trois millions et demi de français.

Ces chiffres sont alarmants et justifient que l’on se préoccupe de la question. Devant l’étendue du problème, le suicide causant plus de décès que les accidents de la route, certains spécialistes se sont mobilisés. Nous tenons ici à rendre compte de l’action de Michel Debout qui à notre sens a beaucoup fait pour essayer de sortir le suicide de l’ombre. Michel Debout est psychiatre, actuellement professeur de médecine légale au CHU de Saint-Étienne. Il a été, en 1993, le rapporteur de l’étude du CES sur le suicide. Depuis il a publié en 1996 un ouvrage reprenant ce rapport. Et récemment il a publié La France du suicide, qui est en quelque sorte une mise à jour du rapport. Dans cet ouvrage, il explique comment il a été à l’origine de l’étude par le CES sur la question du suicide. Il est parti de la constatation simple que cette « “grande” question de société »61 n’avait jamais été traitée par le CES. Il souligne que tous les problèmes de la France ont été au moins abordés par le CES, « tous à l’exception d’un seul : le suicide »62 . Etant sensible au sujet de part sa profession, il souhaita remédier à cette carence, et proposa au conseil de traiter du suicide. Au début, il se heurta à certaines réticences, les membres du conseil comme beaucoup de nos concitoyens envisagent le suicide comme un choix personnel et non comme un problème, dirions-nous, de « santé publique ». Comme tous ceux qui ont écrit sur la question très délicate du suicide, M. Debout doit faire face à un problème de taille, le malaise créé par la question. Si le suicide met mal à l’aise, même les membres du Conseil économique et social, c’est parce qu’il renvoie à « la seule question philosophique »63 qui vaille. La question de la vie et de la mort.

La décision de réaliser une étude sur le suicide est prise le 8 décembre 1992, et M. Debout est désigné rapporteur. Il ne disposera que de six mois pour la réaliser à cause du calendrier. Fort de son expérience personnelle de médecin légiste et psychiatre, M. Debout réussi manifestement “à motiver les troupes” et « chaque membre de la section se passionne pour … le suicide »64. C’est dans ce contexte que va se produire un événement tragique au niveau national. Le 1er mai 1993, le Premier ministre sortant65

Pierre Bérégovoy se donne la mort. « Le CES, en décidant de réaliser une étude sur le suicide, a ainsi pu marquer sa clairvoyance »66. Ceci produira quelques changements dans le travail du CES, qui tout entier va s’intéresser à l’étude menée par la section des affaires sociales, et « tous les membres de la section portent le projet »67. Le texte est finalement voté le 6 juillet 1993 à l’unanimité de la section et publié au Journal officiel68. C’est vraiment grâce au combat de M. Debout que le suicide figure aujourd’hui parmi les principales questions prioritaires de santé publique et qu’a pu être mis en place une journée nationale pour la prévention du suicide qui a lieu chaque année. Cette année les journées internationales francophones et latines pour la prévention du suicide se sont tenues au palais de l’Unesco à Paris les 4,5,6 et 7 février 2002. Les thèmes abordés, avaient trait à la relation de travail, actuellement souvent mise à l’index avec le harcèlement moral, et plus généralement à la relation humaine. La prévention passe par tous les relais humains, que ce soit le travail, l’école, la famille, les amis, l’entourage tout entier est concerné.

62 Ibid.
63 CAMUS (A.), Le mythe de Sisyphe, 1ère phrase.
64 DEBOUT (M.), op. cit., p. 42.
65 M. Bérégovoy venait d’essuyer une défaite aux élections législatives de mars 1993, mais personne ne pensait qu’il mettrait fin à ses jours. Ce qui a fait dire à M. Mitterrand le jour des obsèques « Je cherche à comprendre ». DEBOUT (M.), op. cit., pp. 43-44.
66 DEBOUT (M.), op. cit., p. 43.
67 Id., p. 46.
68 Id., p. 49

Il nous est apparu que le problème que M. Debout a rencontré pour mettre en place la réalisation de son étude est le même que pour tous ceux qui s’essaient à écrire sur la mort volontaire. Il faut espérer que la discussion aboutisse à chaque fois au consensus que M. Debout a engendré au CES. La mort volontaire ne peut rester un tabou de notre siècle. C’est avec le problème de l’euthanasie qu’est ravivé le débat sur le suicide. Même si le sujet gêne, il faudra s’en préoccuper. D’aucun ne devrait penser, ni même écrire que « le suicide n’excite qu’indifférence, scepticisme, ou ironie (…) »69 c’est une « res nullius »70. Au contraire, même si un dialogue peine à s’installer « la société n’échappera pas plus au débat sur le suicide et sur l’euthanasie qu’à celui sur les manipulations génétiques, parce que c’est tout simplement son propre avenir qui est en jeu »71. Les opinions des spécialistes de la mort volontaire divergent grandement que ce soit sur les éléments de définition ou sur le comportement à adopter face au problème posé par la mort volontaire. Les juristes aussi vont devoir faire face à ces questions.

Quelle place le droit accorde t’il à cette mort volontaire ?

Le droit n’est pas la morale. Ce n’est pas parce que l’opinion continue de réprouver moralement le suicide que le droit doit en faire autant. Certes, on dit souvent que le droit est le reflet de la société car il évolue en fonction des mœurs, mais le droit n’a pas à entériner toutes les évolutions des mentalités. Il apparaît que la société ne souhaite pas condamner le suicidé, elle réprouve son geste, mais la volonté de sanction n’existe pas. De sorte que le droit ne réprime pas, a priori, la mort volontaire. La position paraît, alors relativement neutre et il semble possible de croire que le droit ne se préoccupe pas du suicide et qu’il y aurait donc une totale liberté accordée à l’individu de mettre fin à ses jours et peut-être même qu’un droit à la mort pourrait se créer. Malgré cela, il apparaîtra dans notre étude que la liberté face à la mort volontaire n’est qu’apparente (titre premier) et que le droit à la mort n’existe pas (titre second).

Lire le mémoire complet ==> (Le droit face à la mort volontaire)
Mémoire pour le DEA de droit social, mention droit de la santé
Université De Lille Ii-Droit Et Sante – Faculté des sciences juridiques politiques et sociales