Une crise de moralité : Pourquoi le corps et le poids?

By 6 May 2013

3.3 Une crise de moralité

L’anomie ne remet pas en question que le système normatif. Il met en scène une véritable crise de la moralité. Ainsi, selon Eberstadt, du Hoover Institute, le fait que les parents, particulièrement les mères, ne seraient plus à la maison fait en sorte qu’elles ne seraient plus en mesure de voir à l’éducation et à l’encadrement de leurs enfants. Ces derniers seraient donc laissés à eux-mêmes et, selon elle, cette absence serait liée à l’émergence de certaines problématiques, dont la délinquance juvénile, la violence à l’école et l’obésité (Eberstadt M 2001).

Critser abonde un peu dans le même sens (Critser G 2003). Il estime que la perte de la « maîtrise de soi » (self-control), cause principale de la prise de poids collective, serait intimement liée à l’intégration massive des femmes dans le monde du travail au cours des années 1960. Cette nouvelle donne ferait que les parents seraient à la fois moins présents auprès des enfants notamment pour surveiller la prise alimentaire et plus enclins à s’alimenter à l’extérieur du foyer, ce qui, selon lui, mène nécessairement à cette épidémie d’obésité. Shanahan, commentatrice australienne des valeurs familiales, affirme quant à elle que l’épidémie d’obésité est essentiellement liée à la dilution du leadership moral chrétien (Shanahan A 1997). Ce sont là quelques exemples parmi d’autres qui permettent à Gard & Wright (Gard M & Wright J 2005) de constater que plusieurs commentateurs américains de l’épidémie d’obésité attribuent ce phénomène aux faiblesses des individus et en particulier en matière de gloutonnerie et de paresse.

La crise de l’obésité ne serait donc pas simplement un effet de la société. Elle génèrerait de la déviance et, par conséquent, elle menacerait l’ordre et l’efficience sociales (Crossley N 2004). Elle serait la manifestation d’une crise de la moralité. En ce sens, la moralité dont il est question ici est proche de celle définie par Foucault.

La moralité

Si la moralité réfère aux modes, aux manières de faire d’un individu, un sujet, on constatera alors que cette définition est en droite ligne avec celle que propose Foucault et dont il est question plus tôt.

Elle ferait référence aux modalités par lesquelles les individus se soumettent, plus ou moins, à un ensemble de règles ou de valeurs d’action proposées par divers appareils et par des institutions (Église, État). C’est la moralité des comportements, un mode de subjectivation. C’est la manière dont on doit se conduire, se constituer soi-même comme sujet moral agissant en référence aux éléments prescriptifs qui constituent le code (Foucault M. 1975).

En parlant du savoir médical qui ne se contente pas de décrire le corps, Armstrong (Armstrong D. 1983) avance l’idée que la moralisation, la manière de constituer un sujet moral, passe par un système disciplinaire.

La discipline

La discipline, explique Foucault (1975), serait un pouvoir qui, au lieu de soutirer et de prélever, a pour fonction majeure de « dresser »; ou sans doute, de dresser pour mieux prélever et soutirer davantage. Elle n’enchaîne pas les forces pour les réduire. Elle cherche à les lier tout ensemble, de manière à les multiplier et à les utiliser. La discipline n’est pas un pouvoir triomphant. Elle est modeste, soupçonneuse et fonctionne sur le mode d’une économie calculée, mais permanente.

Les disciplines investissent les institutions, les pratiques et les discours de manière à les relier les uns aux autres en ajustant leur coordination et en augmentant leur efficacité. Au fur et à mesure que la discipline se déploie à l’échelle du corps social, les effets de pouvoir s’incarnent dans les corps des individus qui deviennent à leur tour des instruments de son approfondissement et de son élargissement. Autrement dit, la discipline fabrique des individus (les constitue en sujets) : elle est la technique spécifique d’un pouvoir qui cible les individus à la fois comme objets et comme instruments de son exercice (Foucault M. 1975).

Pour Foucault (1975), le succès de la discipline tient sans doute à l’usage d’instruments simples : le regard hiérarchique, la sanction normalisante et l’examen (la surveillance).

3.3.1 Pourquoi le corps et le poids?

Le Breton (1997) explique que le corps, façonné par le contexte social et culturel dans lequel baigne l’acteur, est ce vecteur sémantique par lequel se construit l’évidence de sa relation au monde. À travers son corps, l’individu fait du monde la mesure de son expérience. « Il transforme en un tissu familier et cohérent, disponible à son action et perméable à sa compréhension. Émetteur ou récepteur, le corps produit continuellement du sens, il insère ainsi activement l’homme à l’intérieur d’un espace social et culturel donné » (Le Breton D. 1997).

Le corps a certes également une composante biologique. Mais il n’en est pas le seul déterminant. Il est à la fois, modelé par l’éducation reçue, par les processus d’identification et par un déterminisme qui obéit à un ordre biologique. Ces modelages se mêlent, s’entremêlent et interagissent ensemble pour devenir un enchevêtrement souvent inextricable. Il n’est donc pas surprenant de voir ce corps pesé, découpé, dissous à la recherche des preuves, des manifestations et des conséquences de ces modelages. Les qualités des individus sont déduites par le corps et ses composantes. Le corps se fait signalement, « témoin à charge de celui qui l’incarne. L’homme est sans prise contre cette nature qui le révèle » (Le Breton D. 1997). Pourtant, il n’est pas une donnée sans équivoque.

Par le principe de l’incorporation (Fischler C 2001a), le corps devient, ni plus ni moins, que ce qui est mangé. Il en acquiert également toutes les qualités, intrinsèques comme extrinsèques. Dans ce contexte, les habitudes alimentaires d’un individu et le corps qui en découle peuvent être mesurés, pesés, disséqués. Ils deviennent des témoins à charge d’un modelage en cours. Un bon modelage produira un bon corps et vice versa.

D’ailleurs, Coveney (2000) affirme que les liens entre l’alimentation et le corps préoccuperaient l’humanité depuis les temps immémoriaux. Tout au long de l’histoire, ce lien serait à la base de différents codes de conduites personnelles, codes que Foucault nomme « rapports à soi » ou encore éthiques dans la relation du sujet avec lui-même et qui détermineraient comment l’individu doit se constituer lui-même en sujet moral par ses propres actions, la manière à travers laquelle il se donne lui-même comme objet à connaître, à déchiffrer, à transformer, à éprouver, à contrôler, à perfectionner. Or, cette éthique n’est pas inventée par l’individu, mais elle est socialement et historiquement déterminée.

Il n’est donc pas surprenant de noter que pour Coveney, la nutrition fonctionne pour les sujets modernes comme une discipline scientifique et spirituelle. Elle sert à la fois en fournissant un savoir rationnel au sujet du corps et des aliments que les individus peuvent objectiver. Puis elle fournit aussi une discipline spirituelle. Cette dernière correspond aux moyens que les individus doivent mettre en œuvre pour se conformer aux bonnes manières de se comporter (Coveney J. 2000). Les sujets modernes et leurs choix alimentaires sont donc à la fois cibles et effet du système de pensée qui institue ces disciplines.

Le savoir au sujet des modes alimentaires cherche toujours à se développer au niveau des habitudes humaines, des désirs, des déficiences, des motivations, des constituants corporels et ainsi de suite. Ces modes alimentaires seraient aussi effets puisqu’ils sont également le produit de la mise en œuvre d’un certain savoir (Coveney J. 2000).

Dans ce cadre, puisqu’il en est la conséquence, le poids d’un individu devient pour le savoir médical, le témoin privilégié de la mise en œuvre de différents savoirs, dont ceux reliés aux modes alimentaires, des soins apportés, mais surtout des manières que l’individu a de se constituer comme sujet.

L’action gouvernementale pour discipliner

Toujours dans son exemple de la peste, Foucault relate que « derrière les dispositifs disciplinaires, se lit la hantise des contagions, de la peste, des révoltes, des crimes, du vagabondage, des désertions, des gens qui apparaissent et disparaissent vivent et meurent dans le désordre » (Foucault M. 1975).

Ainsi, la discipline a pour principale fonction de dresser peut-être avec l’objectif de mieux prélever et de soutirer davantage. Cette discipline n’en est pas une de masse. Foucault suggère que la discipline sépare, analyse, différencie, et pousse des procédés de décomposition jusqu’aux singularités nécessaires. La discipline dresse ces petites spécificités, par d’humbles procédés, néanmoins permanents afin de fabriquer des individus qui deviennent ainsi à la fois objet et instrument de son exercice.

Pour certains auteurs, dont Lupton et Perterson, le discours de la santé publique présente le corps comme étant en danger perpétuel, comme une problématique menaçante toujours sur le point d’être hors contrôle et qui donc représente un danger imminent pour toute la société (la pédagogie du danger) (Peterson A.1996). Afin de mettre le corps à l’abri de ces menaces, on l’a contraint à un code de conduite, d’hygiène (du lavage à la quarantaine), à une limitation de ses déplacements (le cas du SIDA) ou encore à l’isolement.

Depuis que l’obésité est un sujet d’actualité et fait l’objet d’une intervention ciblée tant par les autorités en santé publique que par les gouvernements, certains constatent que l’exercice de culpabilisation des individus et des sociétés (entreprises agroalimentaires notamment) contribue à la moralisation de l’obésité la rendant à la fois indésirable et évitable (Saguy A & Almelding A 2005).

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie