Un continuum de surveillance du poids – Virage vers le social

By 8 May 2013

6.2.2 Un continuum de surveillance

Initialement, le poids problématique tenait notamment à des raisons esthétiques. Ainsi, les principes du guide alimentaire de 1944 misaient « plutôt sur l’obtention d’une silhouette tout à fait acceptable »141. Sans nécessairement perdre cette dimension, le poids est progressivement devenu aussi un objet de préoccupation médicale dont la description qu’elle en fait a évolué au cours des ans.

D’un poids décrit comme normal ou hors-norme, il y a eu objectivation de la mesure. Par le recours à des critères objectifs, rationnels et documentés, la normalité pondérale est maintenant déterminée par le recours à l’indice de masse corporelle (IMC ou BMI en anglais) puisque c’est lui qui décrit le mieux la relation entre le poids et le risque pour la santé.

Cette relation entre le poids et le risque pour la santé a été à son tour caractérisée par des seuils d’interventions. Or, ces seuils ont à leur tour évolué. Ainsi, le seuil à partir duquel les premières interventions pour corriger le poids sont requises est plus sensible aujourd’hui (IMC > 25) que dans les années 1980/1990 (IMC > 27).

Une fois la mesure et les seuils d’intervention déterminés, on assiste à l’émergence de la dimension de la surveillance explicite du poids pour dépister plus efficacement les individus qui accusent un poids hors-norme afin de le normaliser. D’une déclaration dans le cadre des recensements nationaux, à des mesures physiques dans le cadre d’études plus ciblées, aujourd’hui, les autorités médicales veulent des registres nationaux du poids.

Ainsi avant 2003, l’une des plus importantes sources sur l’état pondéral au pays émanait des enquêtes de Statistiques Canada et des enquêtes Santé Québec. Dans un cas comme dans l’autre, les deux mesures essentielles pour déterminer l’IMC que sont le poids et la taille étaient déclarées par les participants. Il s’agissait donc de données alléguées. Or, il y a consensus au sein de la communauté scientifique sur le fait que les participants à ce type d’étude ont une nette tendance à sous-estimer leur poids.

141 Santé Canada. 2007b. Historique des guides alimentaire au Canada, 1942-1992, http://www.hc-sc.gc.ca/fn-an/food-guide-aliment/context/hist/fg_history-histoire_ga-fra.php

Afin de corriger cette lacune, l’ESCC adoptait à compter de 2002, une mesure exacte du poids à l’aide d’un « pèse-personne de qualité » (Statistique Canada 2008). Le niveau de précision s’est donc accru. Si de 2001 à 2007, cette collecte de données avait lieu tous les deux ans, elle est annuelle depuis 2008 (Statistique Canada 2008). Le niveau de surveillance s’intensifie.

Cet examen de la situation du poids ne se contente plus de décrire l’état pondéral de la nation. Il est un paramètre qui mérite surveillance (Direction nationale de la santé publique 2003). On y rattache dorénavant des objectifs de performance à atteindre. Ainsi, au Québec « l’objectif de prévalence à atteindre d’ici 2012 est de réduire de 2 % le taux de prévalence de l’obésité chez les jeunes et les adultes » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006).

L’amélioration de la qualité des données statistiques ne suffirait plus. Certains, à l’instar de l’Association médicale canadienne, réclament une surveillance encore plus « performante ». Parce que « l’obésité ne devrait plus être vue comme un problème esthétique ou d’image corporelle » (Canadian Medical Association 2006), cette association recommande de mettre sur pied un système national de surveillance et de dépistage qui enregistrerait minimalement les deux mesures mentionnées plus tôt, de manière systématique, et ce, dès l’âge de deux ans (Canadian Medical Association 2006).

Cette surveillance déborde le seul cadre du monde médical. Elle est maintenant l’affaire de tous, que l’on soit gouvernement, municipalité, industrie, employeur, communauté, école, famille, individu, aliment ou activité. Tous sont devenus intervenants, moyens d’intervention et sites d’intervention. Si toutes ces recommandations étaient mises en œuvre, le poids ferait donc l’objet de toutes les surveillances.

Avec la capacité de décrire, puis de nommer, l’intervention se rationalise. Cet effort ne se limite pas à la description. Elle devient une mesure qui identifie les seuils de la normalité et de l’intervention. L’identification des seuils de normalité et d’intervention se généralise peu à peu à toute la population. Tout le monde est appelé à devenir mesuré et mesureur.

Cet examen, cette surveillance du poids, met en évidence qu’il y a à l’œuvre des « mécanismes profonds grâce auxquels les organisations et les systèmes qui constituent le tissu social maintiennent les structures et coordonnent les jeux réglés auxquels se résument du point de vue sociologique les activités de leurs membres » (Crozier M. 1980). De même que le notait Otero au sujet de la psychothérapie, il pourrait être dit que cette surveillance du poids révèle une régulation qui fait appel à des mécanismes (une norme, des statistiques, un éventuel registre du poids) plus ou moins naturels ou neutres, « susceptibles d’apporter une certaine coordination interne au fonctionnement d’un ensemble complexe » (Otero M. 2003a). Cet ensemble est disséminé à tous les niveaux de la société, mais centralisé à l’intérieur d’organisations, d’institutions ou d’appareils (l’État, l’école, la famille, l’usine, le bureau, l’Église, le système de santé, les écrits journalistiques, etc.). La normalisation du poids devient ainsi un instrument qui contribue à rendre cohérent un ensemble hétéroclite de pratiques et de discours (Otero M. 2003a).

On assiste donc à la mise sur pied d’un continuum de surveillance qui est, cette fois-ci à deux niveaux : le premier empirique et le second, systématique.

Le premier niveau, l’empirique, s’intéresse au poids allégué, au poids perçu. Dans ce cas-ci, le continuum serait bordé d’un côté par le poids perçu par l’individu. C’est celui dont il est probablement question dans les premiers Guides par les préoccupations d’ordre esthétique (Santé Canada 2007b), par des affirmations du type « aider la personne dans sa démarche pour perdre du poids » (Gélinas M. D. 1991) ou encore qu’il « y a une obésité subjective qui renvoie à un malaise vécu, une insatisfaction […] à la gêne et à la honte que l’on porte comme fardeau » (Chagnon-Decelles D. 2000a). Puis, ce niveau serait borné de l’autre côté par les grandes enquêtes de santé publique, tant celle de Santé Québec que celle de Statistique Canada, lesquelles comptent essentiellement sur des données révélées par les personnes sondées et qui s’inscrivent donc dans cette zone de subjectivité.

Ainsi, d’un côté, le poids de l’individu demeure dans un environnement privé, personnel. De l’autre, il y a le poids révélé qui devient public. La lutte au poids excédentaire est une « responsabilité collective »142. Les statistiques qui illustrent l’augmentation de la prévalence des problèmes de surpoids et le discours qui en découle et qui fait appel à l’image de la pandémie pour la décrire soulignent avec insistance que nous serions tous, collectivement, à risque d’accuser un surpoids. Le poids révélé par les statistiques n’est plus le poids moyen. Il est devenu notre poids collectif, à tous.

L’autre niveau, le systématique, opère de la même manière. Il s’agit du poids mesuré, vérifié comparé. La justesse du poids est déterminée par un outil de mesure, l’IMC dont il a été fait mention dans le continuum de la pathologisation. Ce niveau systématique est borné, lui aussi, d’un côté, par le poids quantifié au niveau de l’individu. C’est celui qui, selon l’AMC, devrait faire l’objet d’un système national de surveillance qui enregistrerait minimalement les mesures d’IMC (Canadian Medical Association 2006). Déjà dans cette observation, on observe un glissement vers l’autre pôle de ce continuum, le poids quantifié au niveau public. La systématisation de la mesure ne se limite plus qu’à l’individu, elle devient collective. Et elle le devient par l’intention de développer un registre national et par la collecte annuelle de mesures directes sur le poids de l’ESCC.

Ces deux niveaux ne sont distincts que pour des raisons d’analyse. Dans les faits, ils sont étroitement entrelacés. On constate alors que le poids de l’individu, comme objet de la surveillance, revêt une grande complexité qui tient à la fois d’un processus de subjectivation et d’objectivation. La surveillance ne s’exerce plus seulement au niveau de l’individu, mais surtout maintenant au niveau collectif. L’individu n’est plus le seul propriétaire de son poids. Il en partage maintenant la propriété avec un ensemble social.

Virage vers le social

De ce déplacement du poids de la sphère privée vers la sphère publique, on constate que, non seulement la surveillance devient plus complexe, mais le nombre d’intervenants augmente. Le poids ne relève plus uniquement de l’individu et parfois, de son professionnel de la santé. En effet, les gouvernements mettent en œuvre des plans d’action avec des objectifs de résultats afin de ramener le poids collectif dans une norme acceptable. Ces documents font appel à une pléiade de compétences, de l’individu à la municipalité, du professionnel de la santé à l’industrie. Tel que mentionné plus tôt, le poids et en particulier le poids excédentaire est une responsabilité collective.

La multiplication des intervenants permet non seulement de mieux suivre le poids des individus, de mieux les qualifier et de les classer. Ce processus d’individualisation et de différenciation basé sur le poids contribue à assujettir des identités et, en conséquence, contribue à des actions qui peuvent être assimilées, dans certains cas, à de la correction, à de la punition.

Cette intensification de la surveillance serait, selon Foucault, un dispositif qui contraint le jeu du regard; un appareil où les techniques qui permettent de voir induisent des effets de pouvoir, et où, en retour, les moyens de coercition rendent clairement visibles ceux sur qui ils s’appliquent (Foucault M. 1975). Cette surveillance serait alors, elle aussi, une technologie de pouvoir qui permet l’exercice de la discipline.

Cette surveillance doit se faire en fonction de ce qui est surveillé et du comment il est surveillé. À mesure que l’objet de la surveillance devient complexe, que le nombre d’intervenants augmente et que l’objet est divisé, les tâches de surveillance deviennent plus nécessaires et difficiles. Cette surveillance devient alors une fonction précise qui fait partie intégrante du processus et le double sur tout son cheminement.

L’examen permet de qualifier, de classifier et de punir. Les processus d’individualisation et de différenciation permettent d’identifier et de classer les sujets. Ils contribuent à instaurer, d’une part des inégalités réelles entre les sujets et entre les groupes et, d’autre part, des clivages à l’intérieur des sujets eux- mêmes par leur assujettissement à certaines identités plutôt qu’à d’autres (Otero M. 2003a).

Si la discipline demeure dans le non visible, l’examen impose à ceux qu’il soumet un principe de visibilité. Ils sont vus. Ils deviennent des cas. Finalement, l’examen est au centre des procédures qui constituent l’individu comme effet et objet de pouvoir, comme effet et objet de savoir (Foucault M. 1975).

Il y a donc ici aussi un continuum, celui de la surveillance. Initialement du ressort de l’individu, la surveillance aujourd’hui est faite par tous, à l’endroit de tous, en fonction de critères désincarnés, mais rationnels.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie