SoftVideoGraphy esquisse d’une esthétique de l’écran d’ordinateur

By 5 May 2013

SoftVideoGraphy esquisse d’une esthétique de l’écran d’ordinateur – Partie C :

Adrian Miles commence par affirmer dans son essai intitulé « Softvideography » que la vidéo interactive a beaucoup à apprendre des théories développées ces 30 dernières années sur l’hypertexte. Il faut rappeler ici ce qu’est l’hypertexte et son utilisation systématique dans les œuvres internet. On peut lire la définition suivante dans Le Dictionnaire des Arts Médiatiques : « programme informatique interactif comportant une structure textuelle non linéaire, composée fondamentalement de nœuds et de liens entre ces nœuds, et mettant à la disposition de l’utilisateur un certain nombre d’opérations lui permettant de se déplacer dans cette structure. Les nœuds sont des blocs de texte qui comportent certaines zones activables (pointeurs, boutons) conduisant à d’autres blocs de texte ou ouvrant des fenêtres pouvant comporter d’autres zones activables conduisant à d’autres nœuds, et ainsi de suite. Le réseau de liens constitutifs de la structure de l’hypertexte se développe ainsi en étendue et en profondeur. Le fait pour l’utilisateur d’accéder aux différents nœuds de l’hypertexte en parcourant son réseau de liens est appelé navigation. » En découle la définition de l’hypermédia : « Structure du même type que celle de l’hypertexte, mais dont les nœuds comportent, outre des informations textuelles, des informations visuelles et sonores. »

L’hypertexte ou l’hypermédia sont ainsi directement liés aux notions de déplacement, et donc de lieux de « transits », qui apparaissent ou disparaissent à la guise de l’utilisateur. Le lieu d’apparition de ces éléments est l’écran de l’ordinateur. Aussi, Adrian Miles rappelle que les « théoriciens » de l’hypertexte ont dès le début des années 1990 inventé les termes de « softcopy » et de « hardcopy ». C’est plus précisément Diane Balestri qui en 1988, a expliqué la différence entre utiliser l’ordinateur pour produire un travail qui demande un substrat concret tel une feuille de papier (hardcopy) et un travail réalisé dans le but d’être présenté via le substrat immatériel qu’est l’écran de l’ordinateur (softcopy). Les possibilités offertes par le softcopy ont été énumérées maintes fois comme des qualités primordiales données à l’hypertexte : «les fenêtres peuvent constamment varier dans leurs dimensions et être multiples ; l’œuvre n’a plus nécessairement un premier plan, un second plan et un arrière-plan strictement définis; le contenu peut être modifié à volonté (…); une œuvre peut avoir des architectures narratives multiples et simultanées; et l’on doit être incapable de représenter et distribuer cette œuvre sous une forme « hardcopy » quelle qu’elle soit sans atteindre à l’intégrité de l’œuvre. »

Ces caractéristiques énumérées ci-dessous ne sont pas le seul apanage d’une œuvre hypertextuelle destinée au Web, mais peuvent aussi être celles d’une œuvre hypermédiatique utilisant de la vidéo. C’est pourquoi Adrian Miles a créé le terme « softvideography » pour permettre de différencier le travail sur la vidéo destiné à être visualisé de façon volatile sur un écran d’ordinateur et uniquement sur ce support, du travail de numérisation du contenu filmique en vue de sorties « hardcopy » (DVD, retour sur film, diffusion télévisuelle…) comme cela se fait couramment dans les chaînes de traitement des films de cinéma. La caractéristique principale de ces systèmes « hardcopy » est d’envisager un « montage » sur une base de temps linéaire, symbolisée par la « Time Line » d’un logiciel de montage. Par opposition, la logique softvideographique ne se résume pas à une solution de narration multilinéaire, mais représente une nouvelle « poétique » de la vidéo. Les logiciels de création utilisés (tel QuickTime Pro) doivent permettre de traiter la vidéo numérique dans une architecture de création plastique et non tel un simple format de diffusion.

Nous avons vu précédemment l’arrivée de formats « intelligents » tels le MPEG4 et le MPEG7. Ces derniers seront des atouts de première importance pour le développement de la « softvideographie » car ils permettront de visualiser un fichier contenant des pistes vidéos, des images fixes, des pistes sons etc… de multiples façons : choisir de montrer une seule ou plusieurs pistes vidéo, d’écouter une ou plusieurs pistes sons et à partir de tel ou tel moment, à tel ou tel endroit. Ces formats utilisés dans une logique « softvideographique », permettront « d’obtenir des formes vidéographiques variées de collage et de montage à partir d’un unique travail, ce que Lev Manovich décrit comme un montage spatial. »

I wish I was born in a Hollywood Movie
I wish I was born in a Hollywood Movie

Nous pensons que l’œuvre en ligne de l’artiste yougoslave Maja Bajevic , I wish I was born in a Hollywood Movie (2006) est un bel exemple de travail softvideographique. Bien que les images soient essentiellement des photographies, celles-ci sont animées : nuances de la luminosité des clichés selon la position du curseur, apparition puis disparition d’une silhouette dans une scène, et déplacement sur l’écran des photographies. Il s’agit dans cette œuvre de naviguer dans l’ univers glauque des ruelles et hôtels minables d’un hypothétique film noir. Les clichés ont été pris à Mexico, Paris, Venise, Stockholm… Montage Koulechov, ils représentent une vie morose loin du glamour de Hollywood. Maja s’attarde sur des murs suintants, un fond de baignoire salle, des cages d’escaliers crasseuses, des lumières blafardes… La trame narrative n’est pas indiquée et le spectateur se laisse prendre au jeu de son imagination. Une image en renvoie à une ou plusieurs autres, et l’internaute se perd, vagabonde, tourne en rond dans cette ville irréelle (et pourtant si vraie) en songeant aux films noirs qu’il a pu visionner, souvenirs périodiquement rappelés par des sons étranges (coup de feu, avion au-dessus de nos têtes, verre brisé …) bercé par une musique nostalgique et lancinante. Selon l’artiste, les photos mises en scènes « sont à la fois des fenêtres Internet et des images de fenêtres qui font se superposer réalité et fiction, comme les calques à la fois réels et filmiques du site web ».

wish I was born in a Hollywood Movie
wish I was born in a Hollywood Movie

Avec I wish I was born in a Hollywood Movie, la continuité temporelle et narrative du cinéma classique ne nous semble plus primordiale. Cette œuvre est tout aussi forte et obsédante qu’un film. Ici aussi il y a « une histoire » à conter. Cette ville recréée est l’endroit du drame, un décor où l’événement a eu lieu ou va avoir lieu. Une tension est là qui nous porte dans ce lieu de suspens. Il manque bien sûr le dénouement, mais on peut l’imaginer seul, sans aucune certitude, et rester plongés dans le doute et le mystère. Maja Bajevic a créé un espace morcelé et un temps non linéaire. C’est au spectateur d’assembler ces morceaux selon sa sensibilité et ce qu’il cherche. Il doit faire des choix et ressentir la résistance que l’œuvre peut lui opposer tout comme la liberté qu’elle lui propose. Tout ceci est variable. Jamais on ne se lasse d’ouvrir et fermer ces fenêtres, de chercher à confirmer ou non le sens qu’on donne à notre cheminement. Plus réaliste qu’aucun autre film « réaliste », son œuvre ne cherche pas à raconter une histoire, mais à recréer la complexité du monde qui nous entoure, les doutes et les repentis, les surprises et moments de latence, les chemins du hasard et ceux de notre volonté, à générer la réalité en somme.

Lire le mémoire complet ==> (LES DIGIMAS)
Mémoire de fin d’études – Section Cinéma
ENS Louis Lumière