Quels sont les acteurs de l’intervention sur le poids au Canada ?

By 7 May 2013

5.6 Quels sont les acteurs de l’intervention?

5.6.1 Les documents gouvernementaux

Pour intervenir sur le poids, selon les documents qu’ils ont produits, les organismes officiels de la santé misent sur une approche qui fait appel à toute une gamme d’intervenants et non pas seulement l’individu aux prises avec un poids problématique.

Seuls les premiers documents font état de l’individu comme seul acteur de l’intervention. Ainsi, les tout premiers guides alimentaires étaient accompagnés d’une fiche de pointage afin de notamment « suivre ce qui est mangé d’un jour à l’autre » et « consigner tous les repas de la semaine afin de constater les progrès et établir des comparaisons » (Santé Canada 2007b). Puis, ils sont devenus des répertoires de recommandations et d’actions à mettre en œuvre par l’individu « sous les conseils d’éducateurs et de communicateurs » (Santé Canada 2007, 1998).

Cette transition de l’individu seul vers l’individu soutenu se retrouve au cœur de la Charte d’Ottawa. Ainsi, la promotion de la santé y est présentée comme « un processus qui confère aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé et d’améliorer celle-ci ». « Les individus constituent la principale ressource sanitaire à […] soutenir » et à qui « donner les moyens de demeurer en bonne santé » (OMS 1986).

Pour renforcer le « potentiel des personnes », (Direction nationale de la santé publique 2003) à demeurer en bonne santé, la promotion de la santé « exige l’action de tous les intervenants » (OMS 1986), des gouvernements nationaux aux élus locaux, des professionnels de la santé aux acteurs économiques, des enseignants aux médias. Dans l’ensemble, les programmes de santé publique, qu’ils proviennent de Québec ou d’Ottawa, reprennent à leur compte cette idée de l’action globale par tous et pour tous afin de contribuer significativement à l’amélioration de l’état de santé général de la population.

Il en va de même pour la promotion des saines habitudes de vie et donc de la prévention des problématiques liées au poids. En 2006, le gouvernement du Québec, dans son Plan d’action Investir pour l’avenir, rappelle que « l’amélioration des habitudes de vie et la création d’environnements facilitant leur adoption ou leur maintien sont l’affaire de tous. Elles nécessitent la contribution de nombreux acteurs gouvernementaux, communautaires, associatifs et individuels » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006).

Dans ce cadre, le rôle dévolu aux professionnels de la santé, bien qu’important, est rarement décrit de manière spécifique. Plutôt, on dira que « les professionnels de la santé sont visés par le plan » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006) ou encore on leur indiquera de donner « une information professionnelle initiale claire et continue en nutrition » et de « fournir des messages clairs et cohérents en faveur de l’activité physique ».

5.6.2 Les documents normatifs et guides de pratique

Sans surprise, les professionnels de l’intervention font appel d’abord à l’individu lui-même. Les normes d’intervention en nutrition (de 1987 à aujourd’hui) et en médecine sont bien plus équivoques. Pour le CMQ, « la personne doit acquérir de nouvelles habitudes de vie » (Corporation professionnelle des médecins du Québec 1988). Soit, mais selon les diététistes, « il faut d’abord vérifier les raisons et les motivations de l’individu » (Chagnon-Decelles D 1997; Gélinas M. D. 1987; Gélinas M. D. 1991).

D’ailleurs, en 2002, dans sa position officielle sur la question, l’American Dietetic Association rappelait que peu d’interventions étaient aussi frustrantes que celle qui vise la normalisation du poids. Face à cette grande difficulté, il importait, par- dessus tout, d’attester l’intérêt réel de la personne à vouloir perdre du poids. La dimension de la responsabilité de l’individu est donc centrale dans l’intervention de ces professionnels (American Dietetic Association 2002).

L’exercice de la gestion du poids n’est pas exclusif à l’individu. Cette responsabilité est partagée entre la personne traitée et un ou des intervenants (Douketis JD et al 1999). Le CMQ précise que ces derniers peuvent être notamment médecin, diététiste, psychologue ou autre (Corporation professionnelle des médecins du Québec 1988). Elle peut aussi être partagée entre les personnes traitées elles- mêmes à travers de petits groupes d’entraide (Chagnon-Decelles D. 2000a).

Le texte normatif le plus récent en matière de problématique du poids, celui de l’Association médicale canadienne, rappelle qu’il « est question ici essentiellement de l’individu, de l’équipe de professionnels de la santé et de psychologues » (Canadian Medical Association 2006). Du même souffle, l’AMC souligne l’importance qu’il y ait une chaîne de leaders politiques, locaux et nationaux, afin de mieux disséminer le message du traitement et de la prévention des problèmes liés au poids (Canadian Medical Association 2006).

5.6.3 Les écrits journalistiques

Si les reportages sélectionnés ont beaucoup à dire sur la présentation de la problématique, comment on l’explique et sur la nature de l’intervention, ils sont très discrets lorsqu’il est question de déterminer à qui faire appel pour intervenir sur le poids. Sur 80 articles, 11 traitent de la question.

Ces 11 articles soulignent unanimement que l’intervention sur le poids doit faire appel aux individus en partage avec tous les acteurs de la société. On dira que « tout le monde doit participer à la réflexion qui nous mènera à revoir l’organisation de villes »125 ou encore que « l’industrie agroalimentaire doit s’attabler avec l’OMS et d’autres pour aborder sérieusement le problème (de l’obésité) »126. Mais « une participation importante des pouvoirs publics » 127demeure centrale pour que « la population perde ses kilos en trop »128. L’obésité est « devenue une responsabilité collective »129.

125 Collard N. 2002/05/27. Obésité: Le québec sous surveillance. La Presse:Actuel Page B 1
126 Associated Press. 2003/03/16. Lutter contre l’obésité; Moins de 10% des calories devraient provenir du sucre. Ibid.:Actuel Santé Page B 3
127 Lévesque L. 2004/02/10. L’industrie et le gouvernement sont invités à lutter contre l’obésité.
128 Caouette M. 2004/02/29. Un projet pour contrer le problèmne de l’obésité. C’est devenu un mal de société qui serait pire que la malnutrition et le tabagisme, croient les experts. Le Soleil:Santé Page A 11
129 Noël K. 2006/12. Obésité Collective. Commerce vol. 107 Page 40

La différence entre les articles, s’il y en a une, tient dans le ton. Tous les articles font état de la nécessité de l’action ou encore mentionnent que « l’état doit jouer un rôle prépondérant »130. Par contre, dès que le discours médiatique dépasse la seule intervention des paliers gouvernementaux, il se fait bien plus insistant. On lira que « l’industrie agroalimentaire doit s’attabler »131 ou qu’il devient « urgent de mettre sur pied une stratégie qui mobilisera »132 tous les acteurs de la société.

En résumé

Quel que soit le regroupement étudié, il ressort clairement de cette analyse qu’il y a progressivement un déplacement, un élargissement de la notion d’acteur de l’intervention. De l’individu seul intervenant capable d’agir sur son poids, cette responsabilité s’est partagée par un ensemble d’acteurs. L’action de l’individu est non seulement soutenue, mais elle ne peut avoir lieu sans ce soutien.

Il y a ici aussi un continuum de la responsabilisation. D’un côté, il y a l’individu et de l’autre, la société en son entier. Par contre, ce continuum est nettement déséquilibré et en faveur de la responsabilité collective.

130 Venne M. 2006/02/03. Libre opinion: L’obésité, une responsabilité collective. Le Devoir:Page A 8
131 Associated Press. 2003/03/16. Lutter contre l’obésité; Moins de 10% des calories devraient provenir du sucre. La Presse:Actuel Santé Page B 3
132 Breton P. 2005/09/29. 400 millions pour combattre l’obésité. L’ancien magnat de Videotron promet une somme colossale…si Québec égale la mise. La Tribune:Actualités Page B 1

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie