Quelles sont les cibles de l’intervention de gestion du poids ?

By 7 May 2013

5.7 Quelles sont les cibles de l’intervention?
5.7.1 Les documents gouvernementaux

Si la section précédente s’intéressait à la question du « qui est mobilisé » pour agir, cette section porte sur le lieu de l’intervention.

Au cours de la période étudiée, le secteur de la santé a vu son ou ses sites d’interventions quelque peu changer ou à tout le moins se préciser. Ainsi, et bien qu’ils n’en disent rien, nous pouvons déduire que les premiers guides alimentaires, de par leur vocation d’éducation individuelle, avaient pour site d’intervention l’individu. Il faudra attendre le Rapport Lalonde pour voir ce site d’intervention, ainsi que d’autres, clairement évoqués. « Le progrès a été surtout attribuable à la modification des comportements et à l’évolution des milieux et c’est vers ces facteurs que nous devons surtout nous tourner si nous voulons poursuivre notre marche en avant » (Lalonde M 1974). Il est donc clairement question d’agir sur l’individu et sur son milieu, sans nécessairement le préciser.

Douze ans plus tard, la Charte d’Ottawa vient décrire un peu plus les différents sites d’interventions. Il y est notamment question de législation, de politiques fiscales et de changements organisationnels afin de favoriser « davantage la santé et des milieux plus hygiéniques et plus plaisants » (OMS 1986). Les mêmes outils sont mis de l’avant afin que les communautés participent davantage « à la fixation des priorités, à la prise de décision et à l’élaboration des stratégies de planification pour atteindre un meilleur niveau de santé » (OMS 1986). Il sera également question d’agir sur les ressources humaines et physiques des communautés « pour stimuler l’indépendance de l’individu et le soutien social et pour instaurer des systèmes souples et susceptibles de renforcer la participation et le contrôle public dans les questions sanitaires » (OMS 1986). De deux sites dans le Rapport Lalonde, il y en a maintenant trois : le milieu de vie, l’individu et sa communauté. À noter également que ces sites d’interventions sont élaborés avec la notion avouée de surveillance.

Par la suite, les sites d’action se précisent. Pour agir sur les individus, il sera notamment question de recourir à des « cliniques préventives et efficaces » et « renforcer l’accès à des aliments sains et à une offre d’activité physique » (Québec 2003). En même temps, il faudra « mobiliser l’ensemble des partenaires pour agir » (Québec 2003).

Puis, le site d’intervention qu’est l’individu se voit morcelé. Ainsi, la Stratégie pancanadienne ciblera particulièrement les enfants et les jeunes (Santé Canada 2005). On n’y parle plus seulement de communauté, mais aussi de familles. Ainsi, « les jeunes de 6 à 25 ans et leurs familles sont les premiers visés par les mesures à mettre en place » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006).

Le site d’intervention se spécialise également. Il ne concerne plus la personne susceptible de connaître un problème de poids. Le Plan d’action Investir dans l’avenir du gouvernement du Québec recommande aussi de « favoriser auprès des intervenants des milieux de santé, scolaire et sportif le transfert de connaissances sur les problèmes reliés au poids » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006).

Le milieu qui était devenu communauté se voit avec le Plan d’action Investir dans l’avenir du gouvernement du Québec lui aussi morcelé et spécialisé. Afin de favoriser la saine alimentation et un mode de vie physiquement actif, il sera notamment question de travailler avec l’industrie agroalimentaire, la restauration, les services de garde, le milieu scolaire et les municipalités (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006).

De deux sites d’actions généraux, l’individu et son milieu, il est dorénavant question de cibles d’actions plus précises, plus circonscrites, afin de rendre lesdits choix sains plus faciles, plus accessibles et afin également d’en faciliter la surveillance.

5.7.2 Les documents normatifs et guides de pratique

Quant aux médecins et aux diététistes, ils privilégient d’abord une approche dite comportementale afin de corriger le comportement des individus qui ont un problème de poids. « L’individu doit être motivé et comprendre le but et la modalité du traitement » (Corporation professionnelle des médecins du Québec 1988). Plus encore, l’Association médicale canadienne, dans sa norme d’intervention de gestion du poids, affirme qu’il faut mesurer le niveau d’intention avant d’entreprendre une action pondérocorrective. L’action ne devrait être faite que chez les individus qui ont une intention d’au moins 5 sur une échelle de 10 (Canadian Medical Association 2006).

L’intervention ne se fait pas seulement sur l’individu, elle s’élargit à son entourage immédiat. Il faut également « vérifier la présence d’un appui social, que ce soit l’implication du conjoint, des membres de la famille, des séances de counseling en groupe » (Chagnon-Decelles D 1997; Gélinas M. D. 1987; Gélinas M. D. 1991).

À compter de 2006, les médecins envisagent que le site d’intervention puisse être autre chose que l’individu. Ainsi, que le site d’intervention pourra être aussi la famille et l’école (Canadian Medical Association 2006).

5.7.3 Les écrits journalistiques

La question du site d’intervention est à peu près inexistante dans les écrits journalistiques. Seulement trois articles sur les quatre-vingts effleurent le sujet sans réels liens. On dira alors qu’il faut « agir à la maison où les parents servent de modèle, où l’encadrement est souvent négocié avec l’enfant »133. On dira également que « les thérapies de groupes sont préférables »134 aux actions dites individuelles. Enfin, il faudra « poser des gestes pour améliorer la qualité de la nourriture ».135

En résumé

Que ce soit du côté gouvernemental ou des professionnels de l’intervention, on assiste à une spécialisation du site de l’intervention. Ainsi, du côté des organismes gouvernementaux il n’est plus simplement question de l’individu et son milieu, mais d’une multiplication des cibles mieux circonscrites : les jeunes, les enfants, leurs parents, les professionnels, etc. Tout est mis en œuvre pour mieux mesurer et, par conséquent, mieux surveiller. Quant aux professionnels de l’intervention, il n’est plus question de seulement s’intéresser à l’individu. L’intervention se limite d’abord à seulement l’individu motivé. Puis, pour ce public mieux ciblé, il s’élargit à l’entourage immédiat de cet individu. Ici aussi s’observe un phénomène de spécialisation.

133 Guimond E. 2004/09/24. L’épidémie d’obésité. La Presse:Actuel Page 4
134 Brousseau-Pouliot V. 2005/06/18. Dix conseil pour venir à bout de l’obésité. Le Soleil
135 Venne M. 2006/02/03. Libre opinion: L’obésité, une responsabilité collective. Le Devoir:Page A 8

Compte tenu de l’absence quasi absolue des médias dans ce débat, il apparaît plus sage de ne pas en tenir compte.

La logique du continuum s’impose ici aussi. Il sera alors qualifié de continuum de la surveillance. Ainsi, ce continuum s’étend de l’individu en passant par sa famille, son milieu de travail, son milieu de formation, sa municipalité, ses services jusqu’à l’action politique. L’action prend place partout afin de rendre les « bons » choix, les choix sains faciles, accessibles et permanents. Le site de l’intervention facilite la surveillance, mais surtout s’avère mieux articulé pour favoriser une meilleure responsabilisation.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie