Projet d’un WebDocumentaire : le petit foyer

By 6 May 2013

Projet d’un WebDocumentaire : “le petit foyer” – Chapitre 5 :
Partie A Rappel sur les figures du langage multimédia?

Pour accompagner ce mémoire il m’est paru judicieux de revenir sur la notion de « langage multimédia ». Utiliser le « langage cinématographique » pour réaliser des digimas revient à ne considérer l’Internet que comme un moyen de diffusion. Ce qui est courant lorsque l’on souhaite produire un document vidéo pour le Web sans avoir de connaissances en programmation et donc en interface « interactive ». Nous avons rappelé au début de ce mémoire que l’unité du langage multimédia est spatiale : c’est la fenêtre affichée sur l’écran d’ordinateur. Au cinéma, cette unité est temporelle et se nomme le « plan ». En quoi la dimension spatiale du langage multimédia modifie-t-elle le discours par rapport au langage cinématographique ?

À partir de tout ce que nous avons étudié préalablement et de nos savoirs en théorie du multimédia, il nous est possible de répondre à cette question. Tout d’abord la linéarité temporelle d’un film n’est plus le pilier du discours. Un site Internet, s’il peut avoir une fenêtre d’introduction, a rarement un début, un milieu, une fin, visible dans un seul ordre prédéfini. Aussi les enchaînements de type hypothético-déductifs, qui s’appuient sur un ordre chronologique, ne sont pas adéquats à une écriture multimédia, sauf s’ils sont présentés « enchaînés » dans un élément d’un seul tenant. Nous n’avons plus une « Time-Line », une ligne porteuse du discours mais une carte présentant des « morceaux », les morceaux d’un tout, morceaux qui ont plusieurs niveaux de « dissociabilité ». En effet, ces morceaux peuvent être par exemple soit des flux d’images montées selon un discours cinématographique préexistant et donc être « indissociables », soit des combinaisons softvideographiques (cf parties 2 et 3) malléables. Par conséquent, il existe plusieurs discours possibles dans une œuvre multimédia selon la navigation effectuée entre tous ces morceaux choisis. Dans le cas d’œuvres utilisant une forme de « narration émergente », c’est-à-dire un programme prenant en compte les usages de la navigation faite par l’utilisateur, il peut y avoir un effet rétro-actif du « discours » créé par l’utilisateur sur l’œuvre. Un exemple archi-basique est le site pianographique.org, où l’utilisateur peut composer son propre « clip » à partir des éléments fournis puis l’enregistrer sur le site, ajoutant un morceau supplémentaire à sa carte. Mais cette intervention du spectateur est possible car « prévue » en amont par l’auteur. Il n’existe donc pas d’œuvres complètement et librement « ouvertes » à moins de s’introduire de façon « pirate » dans un site déterminé.

Nous essaierons dans cette partie pratique de mémoire, de créer un web-documentaire en expérimentant les enchaînements possibles entre « morceaux » multimédia du documentaire, afin de dégager les « figures » porteuses de sens du langage multimédia utilisé dans ce cadre précis. Le projet restera inachevé, il est un prétexte à expérimentation. Pourquoi un web-documentaire ? Car cela nous évite d’ajouter une difficulté supplémentaire : la création d’une fiction de toutes pièces (la difficulté à concevoir un « monde fictif ») et les lourdeurs de tournage que cela engendre.

Partie B Analyse de 360degrees.org : une ex-périence prometteuse

Le site 360degrees.org est un « web-documentaire » sur le système de la justice criminelle des Etats-Unis. La page d’accueil, sobre avec un fond d’un gris déprimant, propose un jeu de cercles (ce qui permet de filer la métaphore du 360°) qui se démultiplient, ou sont concentriques…

Le site comporte six rubriques. Le cœur du site est la rubrique « stories », proposant 8 sous-rubriques où l’on peut écouter des témoignages de prisonniers et de personnes en rapport avec eux (famille, matons, victimes…) et des personnes qui ont eu affaire de différentes façon avec le système judiciaire américain. Chaque rubrique aborde un même thème, raconte une histoire. Il propose, en relation avec les enregistrement sonores, des panoramiques à 360° dans les lieux qu’il fréquentent (cellule, cour, chambre de la victime, salon de la mère…) et où apparemment se sont réellement déroulées les interviews. À l’aide de notre curseur on peut faire panoter l’image et ainsi découvrir le décor en entier alors que la personne interviewée y fait bien souvent référence. C’est la seule rubrique richement multimédia où images, textes et sons sont mêlés. Les autres rubriques composent plus des « informations » complémentaires. La rubrique « dynamic data » propose des tests comme par exemple connaître qu’elle est notre conception de la « responsabilité du criminel » selon les différentes théories sociologiques. Il en profite ainsi pour expliquer ces thèses. Dans cette rubrique on demande au spectateur de « faire des choix » qui vont permettre au programme d’en faire un portraitrobot. La rubrique « Timeline » propose un historique de l’évolution du système judiciaire américain. « Dialogue » propose un forum pour que les internautes puissent échanger leurs impressions. « Resources » est une base de données sur toutes les institutions ou associations ayant une action en relation avec le milieu carcéral. « About » explique le pourquoi et le comment du projet, donne le « générique » et contacts.

La page d’accueil, sobre avec un fond d’un gris déprimant, propose en liens un jeu de cercles qui se démultiplient, ou sont concentriques… Ce qui permet en même temps de filer la métaphore du tour à 360° et de l’enfermement. Il en ressort une certaine pesanteur adéquate avec le sujet traité : un son type « code morse » est émis lorsque le curseur survole les liens vers les différentes rubriques composant presqu’ un SOS et une fois le lien cliqué, le son est celui d’une porte de prison qui s’ouvre, un son très métallique. Ce site est un lieu qui respire la détresse, la colère, le remords… ce à quoi nous renvoie la grande majorité des entretiens. Il est encore en construction puisqu’il est prévu que d’autres témoignages soient mis en ligne par la suite.

Ce web-documentaire ne propose pas de digima à proprement parler puisqu’il ne contient aucun contenu vidéo. Les seules images animées sont les photos panoramiques dans lesquelles on peut se déplacer grâce au curseur. Chaque lien amenant à une interview est une photo de la personne interrogée accompagnée d’un texte expliquant brièvement qui elle est par rapport au sujet de l’interview, ce qui nous permet de contextualiser l’entretient. De même, chaque sujet des sous-rubriques de « Stories » est introduite par un texte nous présentant brièvement les faits principaux de l’histoire qui nous sera comptée. Finalement, chaque sujet nous est racontée plusieurs fois, de façons différentes selon le point de vue de la personne interviewée. C’est au spectateur de choisir son parcours dans ce dédale d’informations et de témoignages.

La force de ce web-documentaire vient de la relation entre l’interview sonore et la navigation dans la photo panoramique : on est au centre de son paysage, on voit ce qu’il voit au moment de ses paroles et l’on se meut dedans (certes de façon contrôlée) mais cela provoque une intimité avec la personne que l’on sent présente. Elle prend corps dans ce lieu, elle est symbolisée par cet espace qui est un reflet de sa personnalité. On vit ce témoignage comme une invitation à partager ce qu’elle vit ou endure. C’est pour cela que ce web-documentaire est qualifié d’« immersif ».

En navigant seul face à son écran d’ordinateur, la relation est tout autre qu’avec un documentaire de facture classique visible à la télévision ou en salle. Nous allons ici analyser ces différences en plusieurs points.

1. Un site est un format potentiellement en perpétuel devenir, il peut à tout moment être modifié par ses auteurs car il n’a pas de support matériel. Aussi, il est facile de traiter des « sujets de fond » qui peuvent être régulièrement enrichis par des informations complémentaires. La relation au temps historique est différente d’un film documentaire car les documents pourront toujours être complétés par des mises à jour.

2. Ce n’est pas seulement le rapport au temps historique qui est chamboulé, mais aussi le rapport au temps « diégétique » celui du film. La durée du film correspond grosso modo ici à la durée que l’internaute passe devant le site tout en spécifiant qu’il peut choisir de visionner plusieurs fois un même document et en omettre d’autres. Il crée sa propre trame temporelle dans le sujet selon ses émotions et ses intérêts. Il adapte ainsi les contenus à son ressenti, préférant « zapper » un sujet et s’attarder sur un autre. Plus que la façon de faire un film, c’est la façon dont on le regarde qui est chamboulée.

3. On peut avoir l’impression que les documents proposés sont des documents bruts (comme c’est le cas de nombreuses vidéos mises sur les sites d’information tel lemonde.fr qui sont du type « no comment »), des données ne subissant que très peu de déformations de la part de leur auteur. Or le discours reste subjectif : la conception du site, le choix des documents proposés, rien n’est le fruit du hasard, cela reflète le point de vue des auteurs, tout comme dans un projet de film documentaire.

4. La navigation dans l’espace du site et dans le cas étudié, la possibilité de s’immerger dans l’image, de la faire sienne, est la différence principale d’avec les films « classiques ». Ceci est renforcé par le rapport personnalisé qu’entretient le spectateur avec le sujet du fait de sa proximité avec l’écran d’ordinateur, de la petitesse de ce dernier et du visionnage « en solitaire » du film.

5. En revanche, les « liens », les « rubriques » qui orientent la navigation dans un site restent très conformistes et pragmatiques. Or ces subdivisions en rubriques sont le schéma de la carte du site, sa topographie, topographie pensée soit de manière thématique (rubrique sur l’histoire, rubrique sur les témoignages…) soit en fonction du medium proposé (galerie de photos, bouts de vidéo…). La topographie de nombreux sites reste encore assez peu imaginative.

6. Le montage. Dans un film « classique » de documentaire qui a été monté, il existe des collures, des « sauts » signifiants de plan à plan. Dans un site, ces sauts d’une unité à l’autre du langage multimédia sont souvent plus d’ordre « plastique » et moins signifiant que dans un film. Pourtant dans 360° l’association des vues panoramiques et des interviews, celle de sons relatifs au milieu carcéral et du passage du curseur sur un lien, sont un type de « montage » signifiant. Si dans le premier cas la signification est forte comme nous l’avons vu, dans le second cas il ne s’agit que d’épaissir le sentiment d’enfermement du site. Il reste encore à inventer un type de « montage » d’unités multimédia plus créatif, plus porteur de sens et à le libérer des « tics » des logiciels utilisés pour faire ces sites.

Lire le mémoire complet ==> (LES DIGIMAS)
Mémoire de fin d’études – Section Cinéma
ENS Louis Lumière