Pourquoi organiser une année de l’Algérie en France ?

By 3 May 2013

Une année de l’Algérie en France, pourquoi, comment ? – Deuxième partie :

Après être revenu assez lo nguement sur l’histoire de l’immigration algérienne coloniale et post- coloniale, il est important de s’intéresser maintenant à l’émergence de l’idée de consacrer l’année 2003 toute entière à la culture et aux artistes de ce pays. Décision politique prise au plus haut niveau, opération de relations publiques pour le pouvoir militaire algérien, véritable chance pour des artistes de montrer leur travail en dehors de leurs frontières, occasion d’un vrai dialogue et d’échanges entre les deux rives de la Méditerranée, tout a été dit sur cette Année de l’Algérie en France sans que le grand public ne s’intéresse véritablement à l’événement.

1- Pourquoi organiser une année de l’Algérie en France ? :

a- Les décideurs et les organisateurs :

La décision d’organiser une année de l’Algérie en France remonte à la visite d’état de l’actuel président algérien Abdelaziz Bouteflika à Paris, en juin 2000. On est alors en pleine période d’embellie diplomatique entre les deux pays et c’est avec enthousiasme que Jacques Chirac relaie l’idée d’organiser un tel événement.

Les deux présidents s’emploient alors à mettre sur pied le commissariat qui aura la lourde tâche d’organiser et de suivre l’ensemble des manifestations. Car les initiateurs de cette année ont été extrêmement ambitieux en décidant que les évènements exclusivement culturels et artistiques s’étendraient sur l’ensemble de l’année, avec une grande inauguration festive le 31 décembre 2002.

Côté français, ce sont les ministères des Affaires Etrangères et de la Cultur e qui pilotent l’organisation. Leur outil logistique sera l’AFAA, Association Française d’Action Artistique. Cette institution, dépendant des Affaires Etrangères, a pour mission de promouvoir les échanges artistiques internationaux afin de renforcer la présence française dans le monde. Ce qui lui confère une dimension extrêmement officielle très proche des orientations politiques du gouvernement français. L’AFAA est dirigée par Olivier Poivre d’Arvor et travaillera dans le cadre de l’Année de l’Algérie à la fois pour les autorités françaises et algériennes. La présidence de l’événement est confiée à l’ancien président du CSA,

Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, Hervé Bourges32, ami personnel de Abdelaziz Bouteflika. Le commissariat général est assuré par Dominique Wallon 33 qui présentera sa démission en décembre 2000, estimant qu’il ne dispose pas de moyens suffisants pour mettre en œuvre une manifestation d’une telle ambition. Il est remplacé par Françoise Allaire, ancienne directrice du Centre culturel Français d’Alger.

32 Collaborateur du ministre français de la justice Edmond Michelet de 1959 à 1961, il fut rédacteur en chef de l’hebdomadaire Témoignage Chrétien avant de devenir dès juillet 1962 un des rares Français haut fonctionnaire du nouvel état algérien. Après avoir obtenu la nationalité algérienne en 1963, il fut collaborateur du président Ben Bella puis, après le coup d’état de Houari Boumediene, membre du cabinet du ministre de l’information Bachir Boumaza. Il rentre en France en 1966 et publie un livre dans lequel il dénonce l’usage et l’institutionnalisation de la torture en Algérie.

Côté algérien, c’est un militaire qui devient commissaire général de l’événement, le colonel Hocine Senouci 34. Il est limogé quelques mois plus tard, officieusement pour des raisons budgétaires. Les véritables motifs de cette disgrâce ne seron t jamais rendues publics. C’est Mohamed Raouraoua 35, tout récent président de la Fédération Algérienne de Football, qui prend sa suite.

b- Les objectifs de l’Année de l’Algérie :

Sur le site officiel de l’événement 36, les différents responsables sont dithyrambiques en terme d’objectifs. « Permettre à l’Algérie de se montrer à nous dans toute la richesse et la complexité de son histoire, de sa culture et de sa création actuelle en veillant au respect de multiples équilibres d’ordre culturel et symbolique : entre création contemporaine et présentation du patrimoine, entre la légitime célébration de ceux, contemporains et disparus, qui participent déjà de la dimension universelle de l’art et de l’esprit et l’accueil des jeunes espoirs en quête de nouveaux publics et de nouvelles confrontations, entre les productions qui nous viendront de l’Algérie et celles des Algériens qui vivent ailleurs,… telle est l’ambition de cette année de l’Algérie… » pour Françoise Allaire.

« Pour la France et pour l’Algérie, cette année sera un recommencement… après de multiples rendez- vous manqués, après de multiples malentendus et des années de silence, d’oubli ou de douleur. 40 années passent, les cicatrices s’effacent peu à peu, d’autres difficultés, d’autres revers, d’autres plaies sociales ou historiques se sont ouvertes en Algérie comme en France, et l’effort nécessaire pour une main tendue réciproque n’a pas encore été fait… L’année 2003 sera passionnante, multiple, ouverte, fraternelle, contradictoire et libérée » affirme de son côté Hervé Bourges.

Mohamed Raouraoua n’est pas en reste : « L’année 2003 se présentera comme une immense scène ouverte à la création artistique et littéraire… L’événement permettra de valoriser les capacités créatives des Algériens engagés dans un rapport passionnant entre les références patrimoniales et les tendances actuelles… L’Algérie et la France, chacune fière de son legs historique et de ses espérances, esquisseront ensemble et à travers la culture, les contours d’un avenir débarrassé de toute ambiguïté. »

33 Etudiant, membre du bureau de l’UNEF, Union Nationale des Etudiants de France, il manifeste avec conviction contre la guerre d’Algérie, ce qui lui vaudra, cas unique, d’être interdit de candidature à l’ENA par Michel Debré. Il fut aussi directeur de la Maison de la Culture de Grenoble, directeur du développement culturel au ministère de la culture de 1981 à 1986, directeur du CNC, Centre National du Cinéma de 1989 à 1998 et directeur de la DMDTS, Direction de la Musique, de la Danse, du Théâtre et des Spectacles de sa création en 1998, jusqu’à sa démission, déjà, en janvier 2000.
34 Proche du président Chadli, il amassa une immense fortune à l’occasion de la construction de monuments et de programmes immobiliers. Il fut, avant sa nomination, patron de l’Office Riadh El Feth, un complexe commercial situé dans la région d’Alger.
35 Agé de 58 ans, sa carrière se partage entre le monde des médias et celui du football. Directeur général de la Télévision Algérienne puis de l’Agence Nationale d’Edition et de Publicité jusqu’en 1994, il fut aussi membre du comité de préparation de l’équipe algérienne de football pour le Mondial 1986 et membre du comité d’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations de Football en 1990.
36 http://www.djazair2.org

Olivier Poivre d’Arvor, qui avait déjà participé au « Temps du Maroc » en 1999, estime pour sa part que « la culture algérienne n’est pas une culture étrangère…Aujourd’hui, les liens sont encore très forts et l’Algérie a pris sur nous une belle revanche… On cite souvent des artistes comme Faudel ou Khaled dans le domaine de la création française. »

Tout le monde parle donc d’une seule voix et semble déterminé à réussir la gageure d’effacer des décennies de difficultés encore bien ancrées dans les deux pays grâce au talent d’une multitude d’artistes venus d’Algérie. Pour louables que soient ces objectifs, ils relèvent tout de même d’un discours politiquement correct et occultent totalement la réalité de la vie quotidienne de millions de personnes de part et d’autre de la Méditerranée. Et la belle unanimité va être rapidement perturbée par quelques accords dissonants.

c- Les empêcheurs de fêter en rond :

Malgré la présence de très nombreuses personnalités dans les médias pendant plusieurs mois avant le lancement des festivités, relayant le discours positif soigneusement policé par les initiateurs de l’événement, les opposants à cette initiative se font entendre.

Après les quelques fausses notes que constituent la démission de Dominique Wallon et le limogeage de Hocine Senoussi, le premier véritable faux pas se situe sur le plan diplomatique. A la fin de l’année 2001, l’Algérie signe un accord avec l’OTAN, Organisation du Traité de l’Atlantique Nord, qui fait grincer quelques dents du côté de la diplomatie tricolore, même si le porte -parole du Quai d’Orsay s’attache à dédramatiser cette décision. « Pour la France, affirme-t-il, les relations bilatérales entre les deux pays sont au beau fixe et les efforts consentis par l’ensemble des ministères français pour la réussite de l’Année de l’Algérie démontrent à quel point Paris souhaite relancer la coopération avec Alger. »

Le deuxième grain de sable dans la belle mécanique est déposé par un collectif d’ONG qui s’interroge : « L’Année de quelle Algérie ? ». Abdennour Ali Yahia, président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, pilote ce collectif dans lequel on retrouve de nombreuses organisations : Algérie, droits de l’homme pour tous, Collectif des familles de disparus en Algérie, Fondation Lounès Matoub37, Reporters sans frontières… Les participants à cette initiative s’indigne de l’image de cette Algérie rêvée par les supporters de Djazaïr 2003. «Sous une initiative culturelle d’envergure, le pouvoir algérien orchestre une énorme entreprise de relations publiques. Aura-t-on vraiment à cœur de célébrer cette Algérie de violences et de massacres à travers des manifestations organisée à l’initiative de ceux qui portent une lourde responsabilité. Si l’Algérie ne peut se résumer aux exactions qui la défigurent depuis dix ans maintenant, elle incarne, malheureusement, aussi cette réalité. » écrivent les membres du collectif. Et ils prennent l’engagement de présenter tout au long de l’année 2003 aux publics français et algériens une image plus complète de l’Algérie que celle offerte par les organisateurs de l’année officielle.

37 Auteur, compositeur, chanteur et musicien kabyle assassiné par le GIA, Groupement Islamique Armée, en 1998.

Troisième composante de la contestation et pas la moins virulente, la communauté kabyle. Areski Metref, éditorialiste de la revue « Actualités et cultures berbères » ne mâche pas ses mots dans le numéro paru à l’automne 2002 : « Cette Algérie dont il est question ne semble pas être celle de la communauté algérienne de France 38, dont le réseau associatif, dense comme on le sait, a été tenu à l’écart de tout cela… Mais les réserves à observer à l’égard de cette année officielle doivent être puisées dans l’évidence que le pouvoir algérien, qui n’a rien à faire de la culture, comme le montre la situation de cette dernière en Algérie même, comme il n’a rien à faire de l’immigration, trouve là une occasion de rêve pour blanchir une image qui a pris une sacrée couche de patine. » Pour autant, la revue et son éditorialiste ne vont pas jusqu’au boycott39, comme celui-ci l’écrit plus loin : « Nous invitons la communauté algérie nne en France, attachée à une Algérie tolérante, laïque et démocratique et nos amis français à faire connaître la culture algérienne… celle des petites gens qu’on ne verra sûrement pas dans les 2000 manifestations programmées…dont certains organisateurs ou producteurs sont sans doute de bonne foi. »

De son côté, l’une des grandes figures de la culture kabyle, l’auteur compositeur Idir explique publiquement pourquoi il refuse de prendre part aux manifestations officielles. Il écrit, notamment :

« Le problème de cette Année de l’Algérie réside dans son instrumentalisation par le pouvoir… Faire entendre la voix de l’Algérie en France nous sommes quelques-uns à essayer de le faire depuis plusieurs années… Comment célébrer l’Algérie des officiels sans renier celle que j’ai chanté hier à la mémoire des 123 jeunes de Kabylie tués par la gendarmerie dans des manifestations ? … J’appelle de mes vœux une manifestation généreuse qui réunirait artistes algériens et français pour chanter l’Algérie tournée vers son avenir et réconciliée avec ce qu’elle porte de meilleur au plus profond d’elle-même.40 »

D’autres encore émettront des réserves ou une forte hostilité à cette célébration. Citons les associations de rapatriés, les représentants de la communauté harkie et Amnesty International.

38 Plus de la moitié des Algériens venus s’installer en France s ont issus de Kabylie.
39 Un boycott auquel n’hésite pas à appeler d’autres composantes de la communauté kabyle : voir sur le site http://www.kabyle.com
40 Texte intégral de la déclaration de Idir sur le site http://www.bledconnexion.com

Lire le mémoire complet ==> (Mémoires d’Algérie : Année de l’Algérie en France)
Mémoire – DESS – Développement culturel et Direction de projet
Université Lumière Lyon 2 / ARSEC