Les écrits journalistiques au Canada et le poids problématique

By 7 May 2013

5.2.3 Les écrits journalistiques

Quand vient le temps de présenter la problématique du poids, les reportages retenus se regroupent autour de deux pôles majeurs, et ce, de manière assez stable au cours des dix dernières années.

Le premier pôle est celui où le poids problématique est un facteur de risque associé à une ou plusieurs pathologies ou encore que « l’obésité a des conséquences importantes sur notre état de santé »24. Comme dans les documents gouvernementaux, il est essentiellement question, tous médias confondus, du fait que l’obésité cause notamment « une série de maladies qui font courir un risque accru de diabète, de maladies cardiaques, d’hypertension et d’autres problèmes de santé courants »25. Ainsi, ce discours du facteur de risque se voit régulièrement jumelé à un autre qui porte sur les conséquences de ces maladies.

La description de ces conséquences fait toujours usage d’un discours prudent. Ainsi, cette conséquence de l’obésité va du « risque plus élevé de mettre au monde des bébés affectés de malformités [sic] cardiaques ou autres déficiences [sic] congénitales » chez « les femmes obèses ou ayant tendance à l’embonpoint »26, au fait que les « maladies chroniques qui sont souvent causées par l’obésité, seront (d’ici 15 ans) responsables de presque 75 % des décès dans le monde »27 et que les maladies associées à l’obésité « affectent aussi l’espérance et la qualité de vie »28. Cette dernière conséquence semble réversible.

Par exemple, « la vie sexuelle des hommes obèses souffrant de troubles de l’érection s’améliore lorsqu’ils font de l’exercice et perdent du poids »29.

L’obésité présentée comme maladie apparaît très tôt dans le recueil de reportages. Ainsi, dès 1999, un groupe de médecins souhaite que « l’obésité soit reconnue comme une maladie et traitée comme telle »30. On dira d’elle qu’elle est « un problème de société au même titre que la cigarette et l’alcool au volant »31.

Puis, en 2004, on rapporte que « le service de santé publique américain, Medicare, reconnaît désormais l’obésité comme une maladie »32. Par la suite, on lit de l’obésité qu’elle « est un tueur silencieux »33.

En y regardant de plus près, on constate que les articles où l’obésité est présentée comme une maladie ont recours à un discours catastrophe. Par exemple, parlant de l’obésité, il sera question d’un problème « pire que la malnutrition et les maladies infectieuses »34. Par conséquent, il faut « enrayer la montée de l’obésité »35. S’il est question des conséquences de l’obésité, on lit que « la génération qui suit risque d’être globalement en moins bonne santé que la génération actuelle »36.

Or, ce discours catastrophe est caractéristique de ce qui constitue le deuxième pôle, celui de la problématique du poids à titre d’épidémie, de crise. 50 % des articles y font référence. Au début de la période recensée, « un nouveau regroupement de médecins veut que l’obésité soit reconnue comme une maladie et traitée comme telle »37. Plus encore, ces médecins affirment que « l’épidémie d’obésité cause actuellement une série de maladies qui font courir un risque accru de diabète, de maladies cardiaques, d’hypertension et d’autres problèmes de santé courants »38. Le « fléau de l’obésité est en voie de devenir la principale cause de mortalité »39.

Rapidement, le ton et le vocabulaire catastrophe et militaire sont associés au thème de l’épidémie. En 2006, Michel Venne souligne qu’il est « urgent de combattre l’obésité »40. Cette urgence d’agir s’inscrit dans un contexte où quelque temps auparavant, on entendait dans un reportage de la SRC télévision, au sujet d’un nouveau médicament, que « la guerre à l’obésité est déclarée »41. Puis, en 2007, à l’occasion de l’annonce de la mise en œuvre de sa politique-cadre pour la promotion des saines habitudes de vie en milieu scolaire, c’est au tour du gouvernement du Québec de déclarer la guerre à l’obésité42.

D’extrêmement préoccupant qu’il était à l’hiver 2006, il devient, à l’hiver 2007, (Progrès dimanche) « une épidémie qui dépasse l’individu »43. Plus encore, dans le Devoir, le lecteur apprend que « le surpoids des jeunes risque de conduire tout droit vers la catastrophe »44.

24 Côté J. 2003/12/14. Lutte à l’obésité: Du pain sur la plache. Ibid.:Page Actuel 4
25 Presse Canadienne. 1999/04/13. L’obésité une maladie. Le Devoir:Page A 4
26 AP P. 2003/05/04. L’obésité augmenterait le risque de malformité à la naissance. La Presse Canadienne
27 Krol A. 2005/06/02. Organisation Mondiale de la Santé – L’Obésité entraîne une forte progression des maladies chroniques. La Presse:Page A 15
28 Presse Canadienne. 2005/09/30. Une crise de santé publique. Au Québec, un jeune sur quatre âgé de 6 à 16 ans présente un surplus de poids (embonpoint ou obésité). Ibid.:Page A 19
29 Agence France Presse. 2004/06/27. Obésité: Poids moindre, meilleure vie sexuelle. Le Soleil Québec:Page A 13
30 Presse Canadienne. 1999/04/13. L’obésité une maladie. Le Devoir:Page A 4
31 Presse Canadienne. 2004/03/01. L’Institut national de santé publique part en guerre contre l’obésité. La voix de l’est:Santé Page 10
32 Agence France Presse. 2004/07/17. l’Obésité classée comme maladie. La Presse:Page A7
33 Robin J. 2006/07/14. L’Obésité chez les jeunes. Le Droit:Page 15
34 Ricard-Châtelain B. 2004/04/08. Le centre de recherche sur l’obésité prend de l’expansion Investissement de 12,5 millions pour devenir un chef de file dans le domaine. Le Soleil:Page A 9
35 Presse Canadienne. Accord à l’OMS sur une stratégie mondiale contr l’obésité. Le Quotidien Page 28
36 Beauchemin M. 2007/06/07. Québec entreprend sa lutte contre l’obésité; Adoption de la Loi du Fonds pour la promotion des saines habitudes de vie. La Tribune:Page 15
37 Presse Canadienne. 1999/04/13. L’obésité une maladie. Le Devoir:Page A 4
38 Ibid.
39 Associated Press. 2004/05/11. L’obésité s’étend dans le monde. La voix de l’est:Page 28
40 Venne M. 2006/02/03. Libre opinion: L’obésité, une responsabilité collective. Le Devoir:Page A 8
41 Kovacs C. 2004/11/10. La guerre contre l’obésité: Un nouveau type de médicamment alimente tous les espoirs. Montréal: Société Radio-Canada Télévision
42 Presse Canadienne. 2007/09/13. Québec déclare la guerre à l’obésité. Le Droit:Actualités Page 8
43 Bergeron C. 2007/03/18. Des statistiques inquiétantes pour la région. L’obésité frappe la moitié des adultes. Progrès-Dimanche:Page A 17
44 Rioux Soucy L-M. 2007. Les enfants vivront moins vieux que leurs parents. Le Devoir:Page A 5

En résumé

À la lumière des documents consultés, officiels, normatifs et médiatiques, on pourrait considérer que le poids problématique est apparu tardivement comme une véritable préoccupation médicale. La manière d’en parler, de le présenter, a bien changé en peu de temps.

D’une dimension plus esthétique, le poids problématique a d’abord été présenté comme un facteur de risque associé à des pathologies. Puis, il est devenu maladie « par lui-même et non plus seulement à titre de manifestation secondaire d’un autre dérèglement tel l’hérédité, les maladies mentales, etc. »(Corporation professionnelle des médecins du Québec 1988).

Observons aussi qu’avant 1999, le poids problématique était associé à une série de pathologies. Or, depuis, ces mêmes pathologies sont qualifiées de maladies chroniques ou encore de civilisation (Québec 2003).

La croissance de la problématique du poids, dans les pays industrialisés comme ailleurs, inquiète à ce point que la présenter uniquement à titre de maladie ne suffit plus. À la même époque où les médecins en parlent en tant que maladie, le poids problématique et en particulier l’obésité acquiert le statut d’épidémie. En 2000, ce sont aussi les diététistes qui affirment que la prévalence du poids problématique atteint des niveaux épidémiques. En 2006, le gouvernement québécois dira, dans son plan d’action, que « la fréquence de l’obésité est en augmentation à tel point que l’OMS a qualifié la situation d’épidémie, voire de pandémie » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006).

Au cours des ans, la présentation du poids problématique a donc évolué. Sans contredit, le sens étymologique du poids problématique et de ses synonymes, dont l’obésité et le surpoids, s’est enrichi. Il s’accompagne plus que jamais de la nécessité d’une intervention urgente et importante.

Si l’évolution de la présentation de la problématique du poids chez les trois types de sources se ressemble, des différences de ton s’observent. Les documents gouvernementaux présentent ce poids comme un objet de surveillance et avec la progression du phénomène, le ton prend un sens d’urgence. Ce sens de l’urgence est plus important au Québec qu’il ne l’est au fédéral, peut-être parce que la responsabilité de la prestation de service en santé est du ressort du Québec. Chez les professionnels, le caractère urgent qu’on observe tient probablement ici à la complexité de la problématique, à la faible efficacité de l’intervention et à l’augmentation du nombre de personnes qui pourraient bénéficier d’une intervention. En ce qui a trait aux médias de masse, en écho de ce qui se dit dans les milieux interpellés par la problématique, ils tiennent un discours catastrophe où le poids excédentaire est devenu un ennemi à abattre.

Quel que soit le pôle retenu, notons que l’obésité a toujours une conséquence, un effet, important ou très grave, quelques fois réversible. Peut-être pourrions-nous dire que la problématique du poids est présentée dans l’ensemble des documents sur un continuum, un gradient de danger dont les conséquences ne cessent de s’aggraver.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie