Les digimas sont-ils interactifs ou réactifs

By 5 May 2013

Interactivité (1) : les digimas sont-ils « interactifs » ou « réactifs » ?

L’interactivité que permet les interfaces du Net engage un dialogue avec la machine, lointain de ce que permet le cinéma. Dans son mémoire Télénautes ou HyperTV , Nicolas Granon reprend la définition de l’interactivité de J.Jensen : « Une mesure, sur une échelle continue, de la capacité potentielle d’un média de permettre à l’usager d’exercer une influence sur le contenu et/ou la forme de la communication fournie par le média » et rajoute… « D’après cette définition, l’interactivité n’est pas une notion binaire mais bien une valeur sur une échelle. Cela implique qu’un média peut être plus ou moins interactif. Cette définition souligne également que c’est le média qui procure potentiellement l’interactivité, même si cette dernière n’est pas exploitée par l’usager. »

Les recherches sur le cinéma interactif ont débuté avec la vidéo et ont souvent abouti lieux à des installations utilisant cette dernière. Mais l’arrivée du Net a relancé les questions simples : le cinéma peut-il être interactif ? Le spectateur ne préfère-t-il pas rester passif et laisser libre cours à sa catharsis ? Aujourd’hui l’interactivité sur le Net se résume essentiellement à appuyer sur play, pause, stop, etc… au visionnage d’un film. Pourtant les possibilités offertes sont beaucoup plus vastes et très rarement exploitées avec succès. Parfois on découvre des objets étranges mi-jeux, mi-films interactifs sur le Web.

Sur le site www.pianographique.net on peut composer un clip à partir de son clavier d’ordinateur. À l’entrée du site il nous faut choisir un espace défini par un style graphique et une ambiance sonore. Dans chaque espace, chaque touche du clavier lance une boucle de notes et un calque de graphiques animés bien défini. C’est au spectateur de composer l’animation musicale qu’il souhaite. Les combinaisons sont infinies. Ensuite il peut enregistrer son morceau sur le site ou regarder ce qu’ont fait d’autres utilisateurs. Ce site permet au spectateur de transformer son clavier et son écran en un instrument de musique très riche. Des artistes sont invités à enrichir la collection de graphiques animés et de sons.

Les digimas sont-ils interactifs ou réactifs Les digimas sont-ils interactifs ou réactifs

L’interactivité proposée par le site Pianographique se résume à jouer d’un instrument qui produit des images et des sons, mais non une structure narrative que l’on pourrait attendre d’un film à proprement parlé bien que le résultat final soit une animation. On pourrait plutôt qualifier son interface comme étant « réactive » plutôt qu’interactive. En revanche le projet Volt (www.newvenue.com/archives/feature48/index.html) de la société de production canadienne Trapeze Media est un exemple encourageant de ce que peut être l’interactivité dans un film (trapeze.com). On a la possibilité de suivre une histoire selon trois points de vue, c’est-à-dire trois caméras : une caméra suit un couple qui commande un déjeuner dans un fast-food, une autre suit un preneur de son caché sous leur table et une autre est la vision subjective du serveur à côté de ses pompes. On peut zapper d’une vision à l’autre et comprendre des éléments différents de l’histoire en fonction du point de vue. Quand on zappe d’un film à l’autre, l’histoire et les dialogues continuent dans les deux autres univers et sont « manquants » à moins de recommencer depuis le début.

Au cours d’une interview accordée au site newvenue.com, les auteurs de ce film expliquent que « leur but est d’intégrer l’interactivité à [leur] histoire. Dès que nous avons une idée de nouvelle production nous nous demandons comment l’interactivité va-t-elle être utilisée pour faire partie de l’histoire. Nous ne sommes pas fans du style « choisissez votre propre aventure », de la narration ramifiée. Nous tentons de faire un récit interactif tout en donnant une histoire qui ait un début, un milieu et une fin. La tension créative entre toutes ces idées nous force à produire des relations excitantes entre interactivité, intrigue et personnages. » Ainsi, dans Volt, alors que le couple parle à table d’un voleur, nous comprenons (seulement si nous choisissons le point de vue du preneur de son) qu’il n’est autre que ce dernier. Si nous prenons le point de vue du serveur nous pouvons complètement manquer l’histoire du voleur, mais suivons les gestes bizarres d’un serveur un peu simplet mais tout aussi riche par l’univers instauré. « Alors que tous les points de vue ont toujours un même début et une même fin, le voyage dans l’intrigue est lui toujours différent, cela dépend du choix fait par le spectateur. » Trapeze Media a produit plusieurs épisodes selon ce principe d’abord diffusé sur un réseau de télévision multimédia à haut-débit (broadband TV) canadien, avant d’être mis sur le Net, mais toutes leurs productions restent orientées vers une diffusion pour le Net.

D’autres expériences interactives ont vu le jour sur le réseau, notamment des films à narration ramifiée où il est demandé au spectateur de décider à la fin de chaque séquence ce qu’il se passera ensuite parmi un choix limité de possibilités. Ce genre de films est bien moins riche que l’exemple ci-dessus où la volonté de donner un rôle complexe à l’interactivité est forte. Tous nos espoirs sont aujourd’hui tournés vers le webdocumentaire qui sait utiliser l’interactivité à bon escient. L’exemple de HomeMaker (members.rhizome.net) est explicite à ce sujet tout comme le travail de la société de production Plokker qui a prolongé deux soirées Thema d’Arte sur le web, l’une sur le legs de Freud à la psychanalyse, l’autre arborant le cinéma de Yasujiro Ozu (Rêveries et Ozu). Home-Maker de Jeanie Finlay explore ce qui fait d’une habitation un chez-soi et ce en quoi cela change quand on ne peut plus quitter son domicile. L’artiste passa du temps avec sept personnes âgées ne pouvant pas sortir de chez elles en Grande-Bretagne et au Japon afin de mieux les connaître et de réaliser des « portraits panoramiques » de chacune d’entre elles. Le site se présente comme une visite du salon de chacune de ces personnes et il suffit de cliquer sur certains des objets exposés pour que l’hôte des lieux raconte une petite histoire, ses préoccupations en relation avec l’objet. Nous devenons documentaristes à notre tour, et avons l’impression, par notre parcours des lieux de provoquer nous-même la parole de la personne et d’entrer en conversation avec elle.

 Volt, Trapeze Media
Volt, Trapeze Media

Dans Ozu, l’expérience est portée par la navigation très intuitive dans le site qui se résume en un immense paysage japonais au graphisme de toute beauté. Par endroits des liens nous sont proposés où nous pouvons voir entre autres des extraits choisis de films du grand réalisateur japonais (php.arte-tv.com/ozu/contenu_fr.htm). L’apport majeur de ces expérimentations est le temps donné à l’internaute pour découvrir le sujet, et l’ambiance instaurée par l’organisation du site. En effet, le graphisme et les possibilités de navigation offertes par le site, ainsi que sa conception sonore participent à plonger l’internaute dans le sujet et donner le ton du documentaire. Le rapport à l’image du spectateur est ainsi complètement chamboulé : il a le temps de fouiner, de découvrir, de « remarquer » et de s’interroger. Cette façon « participative » d’explorer le sujet aiguise la curiosité du spectateur qui n’est plus passif mais toujours actif et d’autant plus attentif. Pourtant les instruments de navigation continuent toujours d’orienter sa visite. Par exemple dans Ozu il suffit de cliquer glisser la souris pour avancer dans le paysage et découvrir ce qu’il y a derrière, et inversement pour reculer. Dans HomeMaker le paysage se déroule de façon panoramique, mais toujours au rythme du spectateur. De tels sites installent une dimension spatiale jusque là inexistante dans le cinéma classique : le spectateur navigue dans le webdocumentaire et compose lui-même sa visite, librement, selon ses envies. La création de tels espaces de « liberté » est encore plus significative dans les jeux en ligne, véritables expériences de réalité virtuelle, d’immersion cinématographique.

Lire le mémoire complet ==> (LES DIGIMAS)
Mémoire de fin d’études – Section Cinéma
ENS Louis Lumière