Le web-documentaire : l’entreprise impossible?

By 5 May 2013

Le web-documentaire : l’entreprise impossible?

Le webdocumentaire était à l’honneur cette année au Flashfestival qui a lieu au Centre Pompidou en mai 2006. Pourtant les exemples présentés n’étaient pas si convaincants. Où est la différence entre un site Internet traitant un thème en offrant pour l’illustrer des contenus médiatiques différents (vidéos, sons, textes, photos) et un « web-documentaire » ? L’exemple étudié à l’occasion du Flashfestival fut www.lacitedesmortes.net, site accompagnant le livre et le documentaire TV éponymes. Le sujet commun à ces œuvres est le terrible mystère qui règne autour des nombreux assassinats de femmes de Ciudad Juarez au Mexique. Le graphisme du site se situe à mi-chemin entre un film de détective et un western, donnant un côté mal-sain à ce travail car trop marqué « cinoche » de divertissement, il n’a pas su être « juste » par rapport à son propos. L’autre point faible du site est d’orienter l’internaute en fonction du média choisi et non du thème, ou d’un autre schéma moins « objectif » : une page pour les enregistrements sons avec une interface « fausse radio », une page pour les vidéos avec une interface « fausse télé »… Bref, rien de très original si ce n’est le côté léché de la présentation. Moins un web-documentaire qu’un produit de marketing pour le livre et le film. Expérience ratée en somme.

David Fernandes semble être du même avis: «“ Le documentaire a pour objectif ultime d’aider à mieux comprendre le comportement des hommes en société “. Cette définition ascétique, lancée par le père du « cinéma direct » Robert Drew, peine à trouver application auprès des modèles mis en ligne. Car si le web-documentaire, dans sa forme usuelle, se manifeste comme une transposition froide de son aîné présenté sur réseau hertzien, tout au plus le complète-t-il par quelques éléments multimédia. » Il soutient son analyse par l’exemple du site Asile de Nuit, écrit par le cinéaste Nicolas Klotz. Tout comme pour La Cité des Mortes, ce site ne reste qu’un lieu de promotion avec bonus pour ses deux productions sur le même sujet (réflexion sur l’exclusion sociale). Ainsi son forum ne fait que recenser les avis des spectateurs sur ses deux films diffusés sur Arte.

Bien qu’ils soient nombreux à croire à la possibilité de l’émergence d’un genre documentaire sur le Net, celuici n’a pas encore trouvé son écriture, ou plutôt : tout ou presque est un contenu documentaire sur le Net. Mais comme l’analysait finement André Rouillé lors d’une conférence du Flashfestival sur le web-documentaire, « l’Internet est un espace où le soupçon est devenu la règle ». Car l’origine de ses sources d’information sont vite perdues sur le réseau et donc difficilement vérifiables. Il ajoutait qu’aujourd’hui nous étions pleinement conscients (contrairement à une époque pas si lointaine) que « les documents ne sont plus l’expression des faits, mais les faits sont une combinatoire des documents. On a cru longtemps que le reporter apportait la réalité sur sa télévision ce qui est faux. La réalité est le document tel qu’on se le compose. Le fait apparaît comme une combinatoire des médias. On contribue soi-même à ces faits. » Ce qui est d’autant plus vrai sur le Net où l’information passe de main en main, de site en site, et prend des formes diverses en fonction de ses transferts. Nous reviendrons plus loin sur ce processus dans cette étude.

Pour l’heure, nous prendrons l’exemple d’un webdocumentaire plutôt réussi qui nous permet de voyager entre poésie et document. Réalisé avec un logiciel dit « d’écriture interactive », le système korsakow (www.kor-sakow.com) projet de fin d’étude d’un étudiant allemand, 7sons (www.7sons.com) est une œuvre de Florian Thalhofer et Mahmoud Hamdy, « documentaire non-linéaire et interactif, avec des chameaux, le sable, Sheik Suellim et ses sept fils. » Le système korsakow se vante d’être un logiciel de « montage » de films interactifs et génératifs contrôlés. Nous dirons plutôt qu’il permet de faire des films « réactifs» et les résultats sont tout aussi convaincants. L’auteur ne crée pas d’ordre fixe de déroulement des scènes de son film, le spectateur a plusieurs choix et compose son film en fonction de ses envies, des mots et images-clefs proposés, choix générés par le logiciel en fonction du parcours antérieur du spectateur dans l’œuvre. Bref, l’internaute doit participer à la construction du film, il est actif, ce qui peut aviver sa curiosité et engendre des émotions différentes à chaque vision. Cette forme convient parfaitement à un documentaire où la narration n’est pas majoritairement chronologique mais thématique.

Selon David Fernandes, c’est le genre web-documentaire qui semble le plus évolutif dans le monde du film pour Internet. « Il prend des risques, expérimente diverses combinaisons de médias, ce pour répondre au mieux aux exigences de l’internaute : l’informer, le divertir, l’associer au contenu. La société de production Plokker s’est ainsi unie dernièrement à Arte pour prolonger deux soirées Théma sur le web, l’une sur le legs de Freud à la psychanalyse, l’autre arborant le cinéma de Yasujiro Ozu. Rêveries et Ozu se présentent comme des parcours interactifs mêlant culture audiovisuelle et animations immer-sives, à l’intérieur desquels le spectateur va à la rencontre de l’information en suivant une trame non linéaire ; il fait office de cadreur. L’exercice atteint une certaine harmonie avec 360degrees.org. Conçu en janvier 2001 par le studio Picture Projects, ce web-documentaire plonge le spectateur au cœur du système carcéral américain. Tourné avec la technologie QuickTime VR (offrant des panoramiques à 360°), il habilite ce dernier à partager, avec une impression de 3D, l’univers des huit détenus, sujets du doc. »

La citée des Mortes
La citée des Mortes
La citée des Mortes

Les meilleurs web-documentaires sont peut-être les vidéo-blogs. Souvent témoignages intimes, mais aussi nombreux sites réactualisés jour après jour traitant de sujets bien précis. Le site de David Kidman n’est pas un viéo-blog mais prend la forme d’un journal intime tenu chaque jour d’un tournage le long du 36ème parallèle. D’après son auteur, « Hot Society revisite l’histoire des Etats-Unis sous une forme orale et visuelle, en traversant le pays d’Est en Ouest le long du 36ème parallèle. En roulant en voiture à la vitesse maximale autorisée (55 m/h soit environ 90 km/h) on parcourt 1 degré de longitude par heure, donc 1 minute par minute. Il s’avère qu’à cette latitude nous trouvons une histoire raccourcie, peut-être sélective, partant de la première colonie (perdue) anglaise et arrivant à Hearst Castle, modèle de Xanadu dans Citizen Kane. Cet essai tente de montrer comment les sociétés s’organisent et se désorganisent, confrontées au problème constant de tout mythe, et de tout documentaire : la définition même du Réel. »

Lire le mémoire complet ==> (LES DIGIMAS)
Mémoire de fin d’études – Section Cinéma
ENS Louis Lumière