Le surpoids et l’obésité dans les sciences sociales

By 6 May 2013

2.7 Le poids dans les sciences sociales

Ainsi, les écrits issus des sciences de la santé, de manière quasi unanime, illustrent avec grande efficacité, l’accroissement de la prévalence de l’obésité dans nos sociétés occidentales. Cette même littérature fait grand état des risques, voire les périls à la santé que représente cette épidémie. Selon les tenants de ce discours, il n’y a aucun doute que l’épidémie d’obésité est essentiellement causée par des habitudes de vie inactive, la culture du fast-food et le changement de nos habitudes alimentaires (Rich E & Evans J 2005). Enfin, cette littérature insiste sur l’urgence d’intervenir, mais surtout de prévenir l’obésité, bien que, dans un cas comme dans l’autre, l’inefficacité des interventions (95 % d’inefficacité) (Aphramor L 2005b) proposées est reconnue.

Ceux-ci ne représentent cependant pas la seule perspective développée sur le sujet. Un autre pan de la littérature regroupe des écrits issus des sciences sociales et qui développent une perspective critique, soit de l’action soit de l’intention, du discours des sciences de la santé en matière de normalisation du poids et en particulier celui des professionnels, identifient ses apparentes contradictions et les mettent en exergue.

La littérature critique de l’action argue que les liens entre l’excédent de poids et la santé ne sont pas aussi clairs que ce que les autorités en santé l’affirment. Certains vont jusqu’à dénoncer les positions et les discours selon lesquels l’Occident vit une crise ou une épidémie d’obésité. Plus encore, ils prêtent des intentions morales, politiques et culturelles aux tenants de la normalisation pondérale.

Cette réflexion, vieille d’à peine plus de vingt ans, est menée par un nombre grandissant de chercheurs provenant de divers champs d’intérêt (médecine, nutrition, sociologie, droit, etc.). Elle repose sur un paradoxe clairement établi et reconnu par les autorités de santé quelles qu’elles soient : Est-il nécessaire, voire éthique, d’intervenir pour normaliser le poids, alors que tous les modes d’intervention se révèlent inefficaces, voire dangereux (Aphramor L 2005a)?

Les auteurs vont jusqu’à questionner les fondements mêmes de la soi-disant crise de l’obésité. Bien que les statistiques soient édifiantes, ils osent observer que ce gain de poids, tant dénoncé par les autorités de santé publique, correspond, chez les Américains, à un excédent de 10 calories par jour (soit l’équivalent d’un « Big Mac » tous les deux mois) ou encore à quelques minutes de marche en moins quotidiennement. Les liens entre le poids, en particulier l’excédent de poids, et la morbidité ou encore la mortalité seraient, de l’avis de ceux-ci, hautement spéculatifs (Campos P et al 2006) (Aphramor L 2005b).

Les limites de la démonstration scientifique justifiant une intervention en obésité seraient, selon eux, fort bien étayées. De plus, il est difficile de prétendre que les habitudes de vie (alimentation et activité physique) soient responsables de la situation dénoncée. Ainsi, plusieurs études (Rich E & Evans J 2005), (Campos P et al 2006), (Ernsberger P & Koletsky RJ 1999) suggèrent que l’actuelle rhétorique au sujet de la crise de l’obésité est davantage motivée par des questions de culture et de politique que par le risque réel de l’augmentation du poids représente pour la santé publique.

D’autres auteurs vont encore plus loin. De longue date déjà, il est connu que l’obésité est fortement reliée au statut socioéconomique (Ernsberger P & Koletsky RJ 1999). Il n’est donc pas surprenant que le phénomène de l’obésité se manifeste aux États-Unis d’abord et surtout au sein des populations défavorisées économiquement, mais également chez les immigrants. Plusieurs voient dans le

« traquage » de l’obésité une tentative de non seulement renforcer les frontières de la moralité à l’endroit des minorités et des défavorisés (Beisel N. 1997) (Oliver JE & Lee T. 2005), mais aussi de maintenir une discrimination sociale (Carr D & Friedman MA 2005). D’autres y perçoivent le déplacement de l’anxiété liée aux changements des rôles entre les hommes et les femmes (Beisel N. 1997) (Morone J. 2003) et un moyen de culpabiliser les femmes qui ont fait le choix de travailler au lieu de s’occuper uniquement des enfants.

Ernsberger et Koletsky (Ernsberger P & Koletsky RJ 1999) se sont intéressés aux chefs de file en matière de prévention et de traitement de l’obésité aux États-Unis. Dans une étude publiée en 1999, ils ont démontré que les membres du « National Task Force for the Prevention and Treatment of Obesity », un comité gouvernemental, avaient tous des liens d’emploi avec des programmes de perte de poids liés à des modifications des habitudes de vie. De plus, ils étaient tous membres de conseils consultatifs d’entreprises (pharmaceutiques ou de perte de poids) qui ont à gagner à voir l’intervention sur le poids s’intensifier. En regardant les avis et les prises de position de ce comité, les auteurs notent qu’il y a, en effet, un à priori favorable à l’intervention pour corriger le surpoids et l’obésité.

Par conséquent, il n’est pas surprenant que Campos et al. (Campos P et al 2006) observent que le climat qui prévaut en matière d’obésité s’apparente à la panique morale qui caractériserait les périodes marquées par les changements sociaux rapides. Ceci impliquerait exagération, fabrication des risques, recours aux analogies liées aux désastres et projection des anxiétés sociales sur des groupes stigmatisés (femmes, immigrants, pauvres) (Cohen Stanley 1972) (Goode E & Ben-Yehuda N. 1994).

Si Crossley (2004) note que l’obésité est un sujet d’intérêt évident pour la sociologie, il demeure que rares sont les écrits qui vont au-delà de la seule critique de l’action pour scruter les dispositifs à l’œuvre. Ceux qui le font s’intéressent à l’intention, à la motivation, qui sous-tend l’action des autorités.

Parmi ceux-ci, il y a ceux qui ont abordé spécifiquement le sujet de la moralisation de l’intervention sur le poids. Selon Austin (Austin SB 1999), en refusant de considérer que le corps, l’alimentation, la diète et la culture se croisent dans une intersection complexe, la santé publique rend légitime l’obsession de nos sociétés pour les régimes amaigrissants et l’asservissement au gras, et crée les conditions nécessaires pour le développement des désordres alimentaires.

Rich et ses collaborateurs (Rich E & Evans J 2005) observent que la santé publique considère de manière différente d’une part le cancer et le Sida et d’autre part l’obésité. Dans le premier cas, la piste de la moralité et de la dimension éthique serait rapidement abordée. Ce lien serait nettement plus flou lorsqu’il est question d’obésité. Il serait donc sous-jacent au discours sur l’intervention. Néanmoins, et parce que l’obésité est considérée comme une problématique qui nécessite l’intervention médicale, elle s’inscrit aussi dans un ordre moral et politique (Saguy A & Almelding A 2005).

S’il y a peu d’écrits qui portent directement sur le thème de l’obésité en sociologie, la question s’inscrit d’emblée dans la perspective d’analyse du discours de la santé publique et de la moralisation. Les chefs de file de cette perspective sont notamment Lupton, Coveney, Turner et Poulain. Ces derniers s’attardent à comprendre le sous-texte derrière l’intervention des autorités de santé et de santé publique en matière de médecine et de nutrition. Ils effleurent certes la question du poids et de l’obésité. Cependant, rares sont les écrits qui en font leur objet central d’analyse. Ce sera donc l’objet de ce mémoire.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie