L’Algérie et la France: l’acceptation de l’autre

By 3 May 2013

2- Le travail de mémoire :

a- L’acceptation de l’autre :

L’un des objectifs qui aurait pu apparaître au fronton de tous les lieux accueillant aujourd’hui des évènements dans le cadre de l’Année de l’Algérie est de rendre présent ici celles et ceux qui ont franchi le pas de l’émigration vers une terre lointaine. Comme l’a souligné tout au long de sa carrière le sociologue Abdelmalek Sayad69, les immigrés souffrent d’une invisibilité dans leur pays d’origine, absents de leur famille et de leur village, et du même sentiment de ne pas exister sur leur terre d’ « accueil », exclu en tant que citoyen, considéré comme simple force de travail.

Ainsi l’histoire de l’immigration occupe-t-elle dans l’histoire officielle une place équivalente à celle des immigrés et de leurs enfants dans la société française : invisible, marginalisée, oubliée. Il faut dire que l’histoire de la colonisation et de la décolonisation de l’Algérie est une tache difficile à intégrer dans le tableau idyllique de l’histoire officielle, présumée pure et pleine des meilleures intentions du monde, surtout depuis la Révolution Française qui a donné au monde la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Le maintien pendant des siècles de millions d’indigènes peuplant les colonies de la première démocratie du monde moderne au rang de citoyens de seconde zone, insuffisamment évolués pour bénéficier pleinement des bienfaits de la République, puis la violence des répressions dont s’est rendue responsable l’armée de cette même République 70, ne correspondent pas à l’image de la patrie des Droits de l’Homme. D’où la tentation de l’occultation et de l’oubli collectif extraordinairement symbolisé par l’ignorance de nos concitoyens sur les manifestations du 17 octobre 1961 et sur leur répression. Lors de ma rencontre avec Nazim Benladj, chargé de mission à la Mairie de Grenoble,

Français d’origine algérienne, âgé d’environ 35 ans, j’ai évoqué ces manifestations qu’il a immédiatement confondues avec celle de Charonne en 1962. D’un côté, plusieurs centaines de morts algériens, victimes de la police avec la complicité indifférente de la population française, de l’autre 8 morts, français, militants du Parti Communiste victimes d’une bousculade suite à une charge des CRS. Et il ne s’agit pas simplement de comptabilité morbide, mais bien, encore une fois, de l’invisibilité des immigrés et de leur absence dans l’histoire officielle et enseignée.

Le recul dû au temps qui passe devrait permettre de reconstituer ce passé et cette présence réelle depuis près d’un siècle de ces hommes d’abord, puis de ces familles ensuite. Encore faudrait-il que l’Université, lieu épris d’exigence et de vérité scientifique se penche réellement sur cette histoire de l’émigration-immigration. Et que les enfants descendant des immigrés algériens disposent des moyens de connaître et de comprendre l’histoire de leurs parents.

69 Abdelmalek Sayad La double absence Seuil 1999
70 En Algérie, bien sûr, mais aussi à Madagascar en 1947 ou plus proche de nous en Nouvelle-Calédonie en 1988.

Il est frappant de constater que génération après génération les membres d’une même famille semblent avoir vécu des histoires différentes et que la communication entre parents et enfants, voire entre grands frères et petits frères est extrêmement difficile, sinon inexistante. Les plus jeunes ignorent totalement l’histoire de leurs parents. Ainsi les jeunes issus de l’immigration algérienne s’identifient-ils davantage aux Palestiniens, voire aux fondamentalistes musulmans, qu’aux héros de la guerre d’indépendance. Même s’ils ont souvent le sen timent d’être les descendants de ceux qui étaient du bon côté entre 1954 et 1962, même si le terme de harki est utilisé par eux comme une insulte dans leur ressentiment souvent légitime à l’égard de la France qui a méprisé leur père ou grand-père et qui les cantonne dans un rôle caricatural abondamment relayé par les médias.

L’acceptation de l’autre, la reconnaissance de sa culture, de son histoire, de sa religion, sont incontestablement des démarches, des cheminements indispensables à effectuer de la part des Français «d’origine » comme de celle des immigrés et de leurs enfants. Comment s’étonner de l’omniprésence d’un traditionalisme fort dans les familles maghrébines qui vivent depuis des décennies dans un pays où le conformisme est aussi prégnant ? La télévision diffuse en permanence des émissions, des films, voire des journaux d’information 71 où sont valorisées les petits métiers traditionnels, les produits fabriqués comme autrefois, les artisans d’un bon sens populaire affirmant que la vie quotidienne était bien plus facile avant… Avant quoi, on ne sait pas trop, mais c’est ainsi que les choses sont constamment présentées. Il n’y a donc aucune raison que cette tendance épargne une partie de la population française qui se réclame de sa propre tradition.

Lire le mémoire complet ==> (Mémoires d’Algérie : Année de l’Algérie en France)
Mémoire – DESS – Développement culturel et Direction de projet
Université Lumière Lyon 2 / ARSEC