La rationalisation de l’alimentation et le surpoids corporel

By 6 May 2013

La rationalisation de l’alimentation

Dans la foulée du Siècle des lumières et des grandes découvertes scientifiques notamment en biologie puis en médecine, une certaine rationalité en matière d’entretien corporel émerge. Le fruit de ces premières recherches a servi d’assise à un nouveau mouvement aux États-Unis, les « New England food reformers ». Leur objectif était de rationaliser les pratiques alimentaires de la classe ouvrière américaine (Fischler C 2001a) et d’intégrer les masses immigrantes à la société américaine.

Ce mouvement est à l’origine des départements de « Home economics » qui deviendront, pour l’essentiel, les départements de Nutrition d’aujourd’hui, et qui ont formé les premières diététistes modernes. C’est à ces départements qu’on doit les premiers guides alimentaires fondés sur des principes scientifiques, dont l’Américain qui remonte à 191712.

Si la manière de manger permet d’entretenir le corps, de l’inscrire dans une identité précise et de le préserver, encore faut-il s’assurer d’un approvisionnement nécessaire à cette fin. Les Égyptiens avaient compris l’importance d’assurer à chacun une quantité suffisante de nourriture afin de garantir l’ordre social.

« L’homme qui a le ventre vide est un potentiel accusateur »13 (Bresciani E 1996).

Marquée par des cycles de famines et d’abondance, une des principales préoccupations des nations aura été d’abord d’assurer leur autonomie alimentaire. L’idéalisation de cette quête se constate par une représentation du corps qui, jusqu’à récemment, valorisait l’« embonpoint ».

Lupton, en se référant à Élias (Lupton D 1996), note que le processus progressif de civilisation des appétits émerge au 18e siècle, période au cours de laquelle l’approvisionnement alimentaire se sécurise, que les pratiques culinaires se développent et que les différentes cours adoptent des pratiques qui les distinguent des classes inférieures. Les innovations du 19e et le 20e siècle en matière de production, de distribution et de conservation des aliments ont notamment permis à l’occident de se soustraire au cycle des privations alimentaires. Avec l’accès à une nouvelle richesse et à un approvisionnement alimentaire stable, voire en croissance, le corps « embonpoint » idéalisé depuis des générations se démocratise. Il devient accessible au plus grand nombre.

12 Ce guide visait non seulement l’amélioration de la santé des Américains, mais également l’amélioration de la productivité de la force ouvrière. Près d’un siècle plus tard, le discours s’est certes renouvelé, mais demeure fondamentalement le même. Ainsi, la mission de Santé Canada est d’aider « les Canadiennes et les Canadiens à maintenir et à améliorer leur état de santé » et que l’atteinte de cet objectif peut être attesté par la longévité, les habitudes de vie et l’utilisation efficace du système public de soins de santé (Santé Canada. 2006.). Sans le dire, on souhaite préserver la force productive du pays. Un des moyens mis en œuvre par Santé Canada pour atteindre cet objectif est le Guide alimentaire canadien (GAC) dont la dernière mouture a été rendue publique en février 2007.
13 Maxime de Ptahhotep

Si à une certaine époque, la réalité dure et biologique du corps était éludée par les sciences humaines, il appert qu’aujourd’hui, il en va autrement : le corps ne peut plus être considéré seulement comme une réalité donnée. Le corps est aussi, comme on vient de le constater, le produit d’un certain savoir et d’un certain discours qui sont l’un et l’autre en perpétuel changement. Dans cette perspective, la médecine dite scientifique est un important dispositif de savoir et de discours qui contribuent efficacement à l’exclusion d’autres modes explicatifs du fonctionnement du corps et des maladies (Lupton D 2003).

Turner, en 1992, développait la notion de société somatique pour laquelle le corps est une métaphore de l’organisation sociale et de ses anxiétés. Ainsi, le recours à la culture et aux activités politiques, activités centrales des sociétés somatiques, permet la régulation, la surveillance et le contrôle de ces corps. Le corps peut donc être vu comme des collections de pratiques ou de techniques corporelles qui sont autant de manières de réguler le corps tant dans le temps que dans l’espace. Le corps n’est plus simplement formé par les relations sociales, mais il entre dans la construction de ces relations, facilité et limité à la fois par des facteurs historiques, culturels et politiques. La manière dont l’État met en œuvre la surveillance et le contrôle des corps et la façon dont les individus intègrent les notions d’autorégulation et de discipline du corps sont au cœur de la sociologie de la médecine (Lupton D 2003).

Selon Lupton, le corps civilisé est une construction où le corps se contient, socialement déterminé et conforme aux dominantes de comportement et d’apparence. À l’opposé, le corps grotesque se manifeste par l’absence de contention, de règles ou de contrôle le rendant ainsi « animal ». La distinction entre l’un et l’autre se manifeste par la capacité d’exposer son niveau d’incorporation des valeurs dominantes à savoir, en Occident, le savoir et le contrôle individuels (Lupton D 1996).

Si les tatouages et les perçages sont des marques évidences d’une culture sur le corps, il y en a d’autres qui sont telles des inscriptions dans le corps. Ainsi, la manière de se tenir, de se mouvoir et de paraître requiert des années de travail et de pratique (Mauss M. 1950). La dimension du corps n’échappe pas à cette logique. Le poids est donc lui aussi un marqueur social.

De fait, des études récentes démontrent qu’aux États-Unis, 46 % des femmes sont au régime contre 33 % des hommes (Bish CL et al 2005). Ces études indiquent que le poids traduit ou trahit certaines valeurs. Les grosses personnes symbolisent l’indulgence, la gloutonnerie, et la débauche dans l’esprit de plusieurs Américains (Schwartz MB et al 2003). Toujours selon Schwartz et al, les enfants gros donnent une mauvaise image de leurs parents (si ces derniers sont gros, ils seraient de mauvais modèles; s’ils sont minces, ils sont négligents). Il est clairement établi que chez les enfants, les corps gros (hors-norme) sont associés à la solitude, la paresse, la tristesse, la stupidité, la laideur et la saleté. L’obésité est présentée comme un signe de mauvais caractère et de personnalité faible.

La société de consommation contribue à son tour à assigner des qualités, des vertus au corps. Ainsi, la minceur et la fermeté sont devenues fortement liées au contrôle moral, à l’autocontrôle, à l’autodiscipline et au soin de soi. En contrepartie, l’absence de contrôle, le manque d’exercice, le surpoids, que ce soit chez l’homme ou chez la femme, sont devenus grotesques, sources de moquerie et de honte.

Le poids corporel symbolise le lien particulier à l’autorestriction : le corps mince fait foi de contrôle alors que le corps en surpoids est associé au manque de volonté et à la faiblesse individuelle (Lupton D 2003).

Pour Crossley, l’accroissement de la prévalence de l’excès de poids est contraire aux idées sociales dominantes (Crossley N 2004). La théorie de la corporalité ou encore de la conscience corporelle pour expliquer l’engouement pour la minceur ne peut être que superficielle. D’autres forces sont à l’œuvre.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie