La problématique du poids excédentaire et ses conséquences

By 8 May 2013

7.3.3 Nouveau cadre normatif?

Dans ce contexte, et compte tenu des graves conséquences qu’a le poids excédentaire sur la santé, il est important de répondre à l’appel de Crawford. C’est-à-dire oser revisiter le modèle de la dislocation de l’expérience qui caractérise l’actuelle culture médicale afin de se sortir du cadre normatif marqué par la spirale de l’anxiété.

Comme nous venons de l’évoquer, ce à quoi nous assistons tant dans l’évolution du poids moyen collectif que du processus disciplinaire, n’est pas tant la résultante de la disparition d’un cadre normatif, que l’émergence d’un nouveau. Il se déploie, sous nos yeux et dans nos corps, un nouveau cadre qui se veut en cohérence avec les valeurs de la société de consommation et qui sont devenues dominantes au cours des dernières décennies : travailler, produire, consommer et investir comme bon nous semble dans un environnement sans coercition ni contrainte à moins que ce soit requis afin de protéger cette liberté.

La clef afin de comprendre ce nouveau cadre normatif réside dans ce que Fischler (2001) nomme le principe d’incorporation. Il s’agit, dit-il, d’un processus qui consiste à faire sien quelque chose d’extérieur. Il dira que l’incorporation semble en fait traduire une caractéristique essentielle du rapport de l’homme à son corps.

« C’est elle qui semble fonder la tentative, constante dans la plupart des cultures, de maîtriser le corps et, à travers lui, l’esprit, la personne tout entière, donc l’identité […] L’incorporation est fondatrice de l’identité collective et de l’altérité […] L’incorporation marque un espoir : devenir davantage ce que l’on est ou ce que l’on souhaite devenir »(Fischler C 2001b).

Il est vrai que Fischler fait référence à ce principe dans un cadre essentiellement alimentaire afin d’expliquer notamment les variations observées dans la perception de ce qui constitue un aliment comestible ou non. Par contre, cette recherche d’accession identitaire par l’adhésion à des pratiques ne se limite pas qu’au seul cadre alimentaire. Fischler (Fischler C 2009) nous rappelle que le corps est un signe immédiatement interprétable par tous de l’adhésion au lien social, de la loyauté aux règles du partage et de la réciprocité. Ainsi, par le recours au principe d’incorporation à l’ensemble des pratiques qui influent sur l’apparence du corps, donc par une vision plus large et englobante, il est possible d’expliquer tant les disparités de poids entre nations qu’à l’intérieur d’une même nation.

La vie en société se fonde donc, entre autres choses, sur l’appartenance à une identité collective. Ce lien identitaire se construit notamment par l’intégration, l’incorporation de valeurs de la collectivité afin de les faire siennes et de les inscrire dans le tréfonds de notre intimité. Cette construction passe par une foule de gestes, certains mis en œuvre par des institutions (p. ex., l’éducation, la religion, la santé) alors que d’autres relèvent du geste du quotidien comme l’acte de s’alimenter. Le corps, tant par lui-même, dont le poids fait partie, que dans sa dimension de véhicule, viendra témoigner de la force de ce lien au tissu social.

Si nous sommes dans une société qui a notamment comme valeur cardinale la libre consommation, nous ne consommons pas tous de la même manière et en quantité similaire. Nous pouvons donc faire l’hypothèse que dans ce système complexe qu’est le monde de la consommation, les individus d’une société donnée marquent leurs appartenances et leurs positionnements dans cette société par des signes : ces signes pourront être des signes dits « extérieurs de richesse ».

De ceux-ci, selon le principe d’incorporation, découleront des choix (conscients ou non) faits par les individus afin de marquer dans leurs corps et au regard des autres, la nature de leur participation à la société où la consommation est élevée au niveau de droit fondamental. Cette dernière est marquée, tant dans l’alimentation que dans les autres dimensions de la vie quotidienne, par la liberté de choisir, de consommer, sans contrainte ni coercition. Cette liberté recherchée contribue au déploiement d’une individualité toujours plus marquée.

Dans un tel système, l’individu marquera vraisemblablement son appartenance, son adhésion à cette société consumériste par l’exhibition de son pouvoir d’achat. Ce pouvoir d’achat pourra être déterminé ou influencé par de nombreux facteurs, dont le statut socioéconomique, le niveau d’éducation, le genre et l’âge. À titre d’exemple, proposons une analyse de l’influence du statut socioéconomique.

Puisque le pouvoir d’achat est déterminé par le statut socioéconomique, des différences notables dans les signes extérieurs de richesse pourront être observées chez les individus de différents statuts. Chez les moins nantis, l’individu pourra porter son choix vers des biens qui symbolisent plus rapidement, dans l’immédiateté, l’urgence du geste, cette pleine et entière adhésion à la société de consommation. Dans ce contexte, les signes extérieurs de richesse seront moins variés et se concentreront plus autour des besoins de bases, dont l’alimentation. Celle-ci sera composée d’aliments qui symbolisent le mieux cette société de consommation. Il sera alors question d’aliments transformés, prêts à manger ou encore hautement transformés. Notons que ce sont tous des produits dits « à valeur ajoutée ».

On comprendra alors qu’en matière de poids, les individus qui ont peu la possibilité d’exprimer leur lien à la société de consommation seront également plus susceptibles de connaître des poids excédentaires, ce qui est en concordance avec les évidences statistiques actuelles. Contrairement aux affirmations des organismes officiels de la santé, les choix alimentaires des personnes issues des niveaux les moins favorisés ne sont donc pas le seul fruit d’un manque d’éducation. Ces habitudes de consommations sont aussi autant de manières de s’inscrire dans un tissu social mu par la liberté de consommation. Ce choix de produits en serait alors aussi un qui marque le désire, l’affirmation de liberté individuelle. Ainsi, contrairement aux dires des autorités de santé publique, loin d’être négatif, ce choix en devient un positif. Le poids excédentaire garde donc ici sa valeur positive qu’on lui attribuait avant le vingtième siècle.

À l’opposé, lorsque le pouvoir d’achat sera plus important, les individus pourront porter leurs dévolus sur un choix plus grand de biens, de services et de produits. On constatera ici que les biens s’ils sont moins transformés, ils requerront l’utilisation, voire l’acquisition d’équipements particuliers ou de manuels d’instructions tout aussi précis (p. ex., le livre de recettes). Ainsi, le signe extérieur de richesse n’est plus nécessairement le produit, mais la capacité de le transformer et de le montrer. Par contre, si le produit est transformé, il sera « labellisé ». La valeur dudit produit sera fonction de la valeur attribuée ou réelle du label.

Transposés à la problématique du poids, les individus qui ont de meilleures occasions de faire étalage de leur pouvoir d’achat seront moins susceptibles d’être en situation de surpoids ou d’obésité. D’ailleurs, on observe chez les mieux nantis et chez les scolarisés, des taux de prévalence de poids excédentaire (surpoids et obésité) inférieurs à la moyenne. On note cependant qu’au cours des dernières années, la prévalence est à la hausse. Par contre, si la prévalence des poids hors- normes est plus faible dans ce groupe c’est que les signes extérieurs de richesse sont bien plus nombreux et variés. S’ajouteront ici, par exemple, les voyages, l’inscription à un centre sportif, etc. En ce qui a trait à l’alimentation, la richesse à exhiber ne vient plus seulement du produit, mais aussi, voire surtout, de sa capacité à l’utiliser et à le transformer. Ce sont donc les personnes les plus susceptibles de se conformer aux recommandations des professionnels de la santé. Cette capacité de se conformer devient donc logiquement à son tour un signe extérieur de richesse.

De tels rapprochements pourraient se faire aussi en fonction du niveau de formation, du genre ou encore de l’âge des individus et des groupes d’individus.

Ce modèle qui repose sur un rapprochement avec le discours économique semble mieux rendre compte de la distribution des poids hors-norme dans la société et entre les nations. De fait, le modèle moralisateur laisse entendre que les individus ont le potentiel d’échapper à la norme, le poids en étant la preuve. Par contre, ce nouveau modèle rappelle que les individus souhaitent être en synchronisme avec les valeurs de leur société et que dans ce contexte, le poids en est une démonstration.

Face à l’emballement de la consommation qui caractérise notre société devenue néo-libérale et son époque, la seule parade qui s’est imposée jusqu’à maintenant est un renforcement constant du système disciplinaire. Or, le modèle de Crawford le souligne, ce type de réaction relève du cercle vicieux qui ne peut être que sans issue.

La problématique du poids excédentaire et ses conséquences souvent graves sur la qualité de vie méritent qu’on cesse d’alimenter cet emballement de la consommation et de la discipline.

Castoriadis (Castoriadis C 1998) notait avec grande justesse que, l’individu contemporain, supposé donner à sa vie le sens qu’il veut, « ne lui donne, dans l’écrasante majorité des cas, que le sens qui a cours, c’est-à-dire le non-sens de l’augmentation indéfinie de la consommation. Son autonomie redevient hétéronomie, son authenticité est le conformisme généralisé qui règne autour de nous.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie

Table des matières :

1 Introduction
2 Problématique
2.1 La prévalence : Le poids prend du poids
2.2 L’excès de poids comme facteur de risque
2.3 D’un facteur à une maladie à une épidémie
2.4 Conséquences économiques liées au risque
2.5 Le poids qui dérange
2.7 Le poids dans les sciences sociales
3 Le cadre conceptuel
3.1 Construction de l’identité
3.2 La surveillance du corps : une gestion du domaine privée vers la sphère publique
3.3 Une crise de moralité
4 Méthodologie
4.1 Choix de la méthode
4.2 Les sources à analyser
4.3 La grille de lecture
5 Résultats
5.1 Comment définit-on le poids problématique?
5.2 En quels termes parle-t-on du poids problématique?
5.3 Comment explique-t-on le poids problématique?
5.4 Quelles sont les raisons invoquées pour intervenir?
5.5 De quelle nature est l’intervention sur le poids?
5.6 Quels sont les acteurs de l’intervention?
5.7 Quelles sont les cibles de l’intervention?
5.8 À quel moment intervient-on sur le poids?
5.9 Synthèse de l’analyse
6 Analyse et discussion
6.1 Retour sur la finalité
6.2 L’évolution du discours des autorités de santé du Québec en matière de gestion du poids
6.3 Y a-t-il moralisation de la gestion du poids?
6.4 La moralisation : une construction en marche?
7 Conclusion
7.1 Les limites de cette recherche
7.2 Aux limites du processus disciplinaire ?
7.3 Vers un autre modèle explicatif?