La prévalence de surpoids et d’obésité chez les enfants canadiens

By 8 May 2013

7.2 Aux limites du processus disciplinaire ?

Par la multiplication des initiatives de surveillance et des moyens souhaités par certains groupes, nous assistons à l’émergence d’un nouvel usage pour le poids. Au cours des dernières années, nous assistons à l’instrumentalisation sans précédent du poids par l’appareil médico-scientifique.

Lupton (2003) explique que dans la foulée des découvertes entourant le code génétique et le fonctionnement de l’ADN, on assiste à une multiplication des métaphores cherchant à réduire le corps à sa dimension génétique. Si nous transposons cette observation au poids, nous pourrions affirmer qu’avec l’abondante littérature épidémiologique, le corps a été en quelque sorte réduit à sa seule dimension pondérale. Cette réduction n’est pas sans intérêt.

Le corps réduit à la dimension isolée et ciblée qu’est le poids offre tous les avantages de la rigueur du traitement scientifique. Le poids devient à son tour miroir de l’âme et un site incontournable du mode de régulation médico- scientifique tant individuel que des populations. Ceci s’observe notamment dans le déplacement du site de l’intervention, d’une sphère strictement privée, vers une sphère publique où tout est soumis au regard de l’autre et des autres.

Le poids, pour les autorités publiques et professionnelles, par les avantages documentaires et statistiques qu’il offre, permet d’attester du maintien d’un certain ordre social. Cet ordre repose essentiellement sur un appareil économique qui se dit menacé par l’explosion des coûts de soins de santé et en particulier ceux associés aux maladies pour lesquels un poids excédentaire serait un facteur aggravant. Le tout s’inscrit dans un contexte de vieillissement de la population.

Le présent exercice démontre que la gestion du poids pratiquée par les instances officielles, fût-elle gouvernementale ou professionnelle, s’inscrit dans un objectif de responsabiliser les individus et tous les acteurs de la société, à faire des choix sensés pour rester en santé, l’entretenir ou encore pour la retrouver. L’élargissement du champ d’action à l’ensemble de la société, s’inscrit dans un mouvement d’intensification et de complexification des actions à poser au niveau de l’individu pour le discipliner afin de préserver un poids optimal dans une perspective de protection de la santé. Cette responsabilisation s’opère essentiellement par des activités d’éducation et de formation. Cette pratique s’inscrit parfaitement dans le courant idéologique de la responsabilité individuelle qui s’observe dans le mode de la santé et qui aurait pris son essor dans les années 1970 et 1980 (Crawford, 2004).

Pourtant, malgré cette complexification et son élargissement, cette discipline vise toujours à équilibrer la balance énergétique. Or, ce processus disciplinaire, à l’échelle individuelle, n’a été essentiellement marqué que par des échecs. Il est difficile d’imaginer que de le transposer à un niveau public, voire populationnel, qu’il puisse contribuer à renverser la pandémie d’obésité.

Tout se met donc en place comme si la population dans son entier démontrait des aptitudes égales face à l’apprentissage. Pourtant, il en est autrement. À titre d’exemple, prenons le cas de l’Enquête internationale sur l’alphabétisation et les compétences des adultes (EIACA) menée auprès de plus de 23 000 Canadiens.

Tous conviendront que la capacité d’utiliser et de comprendre de l’information est fondamentale pour la vie au travail, à la maison, dans les collectivités, et ce, au quotidien. Pourtant, malgré une législation qui rend l’instruction publique obligatoire152 depuis 1943, près de 800 000 Québécois, âgés de 16 à 65 ans, se situent au plus bas niveau de l’échelle des capacités de lecture (EIACA 2003). Toujours selon cette enquête, si parmi les adultes canadiens âgés de 16 à 65 ans, environ 42 % ont obtenu un score inférieur au niveau 3 en compréhension153 de textes suivis, ce chiffre passe à près de 55 % au Québec.

Cet exemple illustre les limites de l’approche individuelle de la responsabilisation qui mise essentiellement sur l’éducation. Crawford (2004) suggère que ce type d’idéologie qui limite la responsabilité à l’effort individuel uniquement est une stratégie poreuse qui mène à un cercle vicieux où l’anxiété génère du contrôle et ce contrôle produit à son tour plus d’anxiété. Cet excès d’anxiété pouvant mener à de mauvaises décisions quant aux moyens de contrôle, il estime qu’il y a une menace réelle à la cohésion de nos sociétés. Il nous invite à sortir de cette spirale d’autant plus que les anxiétés de la vie contemporaine, comme le poids, sont légions et ne peuvent pas être contenues à l’intérieur des domaines segmentés de l’expérience. Il nous convie alors à revoir la dislocation de l’expérience qui caractérise l’actuelle culture médicale.

Les limites du processus disciplinaire qui mise sur la seule responsabilisation de l’individu décrite par Crawford ne semblent plus être que théoriques. En effet, dans son sixième rapport annuel intitulé « F as in Fat : How obesity policies are failing in America », le Trust for America’s health indiquait qu’au cours de la période 2008-2009, la prévalence de l’obésité au sein de la population adulte avait augmenté dans 23 États et aucun État n’avait connu de diminution de cette prévalence. Dans 16 États, ce taux de prévalence aurait crû au cours des deux dernières années. Onze États auraient trois années de hausse de prévalence consécutive. Pire, toujours selon ce rapport, la prévalence de surpoids et d’obésité chez les enfants est maintenant supérieure à 30 % dans 30 des 50 États des États-Unis (Levi J 2009).

152 Au Québec, en 1943, est instaurée la fréquentation scolaire obligatoire pour les jeunes âgés de 6 à 14 ans. La Loi sur l’instruction publique remplace, en 1988, la vieille législation qui portait ce nom. La nouvelle loi prolonge notamment la fréquentation scolaire obligatoire jusqu’à 16 ans. http://www.mels.gouv.qc.ca/veille/contenu_veille/veille/Agescolaire/Scolarite.htm
153 L’enquête comptait 5 niveaux. Que ce soit en littératie ou en numératie, le niveau 1 est le plus faible et le 5 le plus fort. Rappelons que pour répondre aux demandes minimales de compétences sans cesse croissantes d’une société du savoir, le niveau minimal de 3 est requis. Ainsi, une majorité de Canadiens et de Québécois seraient incapables de comprendre l’information, quelle qu’elle soit, qui apparaît tant sur les emballages que sur les étiquettes.

Ce constat se fait dans un contexte où il y a pléthore de programmes (peut-être avec un financement inadéquat) de lutte et de prévention des problématiques du poids. Parmi ceux-ci, dix-neuf États ont adopté des politiques alimentaires plus strictes que la recommandation gouvernementale de la USDA. Vingt-sept États ont des politiques alimentaires qui couvrent non seulement les repas, mais l’ensemble de l’offre alimentaire dans leurs réseaux scolaires. Tous les États ont élaboré des normes minimales d’activité physique. Vingt États ont adopté des lois imposant le dépistage de l’indice de masse corporelle chez les enfants et les adolescents ou ont légiféré en faveur d’une forme de mesure du poids en milieu scolaire. Enfin, vingt-quatre États ont maintenant une loi limitant la possibilité de poursuivre en responsabilité une entreprise dont les actions pourraient être liées au développement de l’obésité.

Les limites du processus disciplinaire observé aux États-Unis apparaîtront probablement aussi au Canada et au Québec, mais dans une mesure moindre étant donné que la prévalence des problèmes de poids est plus faible au Canada, notamment au Québec. Il y aura des succès. Mais dans l’ensemble, il y a fort à parier que les objectifs de réduction de la prévalence de l’obésité et du surpoids ne seront pas atteints dans les délais prévus.

Certes, et pour les raisons énoncées plus tôt, l’atteinte des limites appréhendée vient notamment du fait que toute la stratégie d’intervention repose sur un processus disciplinaire toujours plus invasif de la responsabilité individuelle afin d’influer sur la mécanique biochimique de l’équilibre de balance énergétique pour obtenir un poids sain.

D’autre part, ce processus disciplinaire fait abstraction du fait que l’alimentation et l’activité physique sont plus que de simples éléments soumis à l’exercice seul du choix éclairé et rationnel. Ils sont aussi des éléments porteurs de valeurs, de sens, de connotations sociales. Ils sont liés à la position des individus dans la hiérarchie sociale. Nos choix alimentaires et d’activité physique traduisent qui nous sommes et comment nous participons, nous contribuons et comment nous nous identifions à notre société et à quel niveau nous nous situons dans celle-ci.

Ce pourrait-il que nous fassions fausse route à persister à mettre en œuvre seulement un processus disciplinaire qui mise sur responsabilité individuelle pour influer sur la balance énergétique et corriger la crise du poids?

La problématique pondérale actuelle et ses conséquences négatives sur la santé touchent, à des degrés divers, l’ensemble de la société. En tel cas, Durkheim (Durkheim E. 1952) affirmait qu’un changement au niveau social, collectif, tel le changement observé en matière de poids, ne peut s’expliquer que par des changements qui touchent la collectivité dans son ensemble ou dans de larges parts de celle-ci. Par conséquent, la problématique du poids, telle que décrite par les organisations médicales, pourrait fort bien avoir ses racines ailleurs que dans le seul cadre mathématique de la balance énergétique. Mais où?

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie