La présence de l’Algérie dans l’histoire enseignée en France

By 3 May 2013

Comment le travail de mémoire peut-il s’effectuer aujourd’hui ? – Quatrième partie :

Comment transmettre aux générations futures, quels outils mettre en place pour éviter l’oubli ?

A partir des constatations faites en découvrant et en analysant les deux expositions évoquées plus haut et en gardant en point de mire la conviction que la mémoire de l’immigration algérienne en France est indissolublement liée à l’histoire coloniale et post-coloniale, il reste à s’interroger sur les moyens à mettre en œuvre pour éviter ce que Paul Ricoeur appelle « le trop de mémoire ici, le trop d’oubli ailleurs »63. Et découlant naturellement de cette question, celle de la transmission. Que veut-on transmettre et avec quels outils ?

1- La présence de l’Algérie dans l’histoire enseignée :

a- La colonisation telle qu’on l’enseigne :

Le premier contact avec l’histoire se noue naturellement dans le cadre scolaire. L’histoire contemporaine, celle des 19ème et 20ème siècles, concernent la plupart du temps les élèves de première et de terminale des lycées, même si certains épisodes de cette histoire récente ont été évoqués à l’école primaire et au collège. Mes souvenirs d’élève de section littéraire et mon expérience de parent d’élèves aujourd’hui étudiantes me conduisent à dire qu’on n’enseigne pas aux jeunes les réalités du système colonial. C’est à dire la négation absolue de l’être humain et des valeurs pourtant proclamée de la République 64.

C’est ainsi que dès l’école primaire on insiste sur l’aspect positif de l’occupation française en Algérie, création d’écoles où les petits « indigènes » écoutent avec attention la parole du maître, mise en valeur des terres par des colons courageux et souriants. Même chose au collège où en classe de 4ème, les livres insistent sur la formida ble aventure humaine et intellectuelle que représente l’exploration du monde par les Européens 65.

63 Paul Ricoeur La mémoire, l’histoire, l’oubli Seuil 2000
64 « L’utilisation perpétuelle du langage de la république a été longtemps pratiquée… Les principes reconnus (liberté, égalité, fraternité) appartiennent à la sphère dominante minoritaire mais n’arrivent pas à pénétrer en profondeur le reste de la société. La respectabilité démocratique semble utilisée comme argument majeur pour légitimer la persistance d’une domination coloniale » Benjamin Stora Algérie, Formation d’une nation Atlantica 1998.
65 « On privilégiera les aspects culturels de la colonisation : développement des sociétés de géographie, essor de l’ethnologie… » Extrait des instructions officielles de l’Education Nationale 1995.

La guerre d’Algérie n’est pas expressément mentionnée dans le programme de 3ème. Elle est incluse dans un chapitre intitulé « De la guerre froide au monde d’aujourd’hui ». La décolonisation à proprement parler ne représente plus qu’un paragraphe dans l’étude des relations internationales de 1945 à nos jours, sachant que outre la guerre d’Algérie, ce paragraphe aborde la décolonisation de l’Inde, de l’Indonésie et de l’Indochine, entre autres. « En Algérie, la répression et la guerre (1954-1962) répondent à la guérilla menée par le FLN » Extrait du manuel d’Histoire de 3ème publié par les éditions Bréal. Aucune explication sur les raisons de cette « guérilla ».

Arrivés au lycée, les élèves ne sont pas très sensibilisés à la question coloniale. Alors qu’on leur a en permanence appris que la métropole menait une véritable mission civilisatrice en Algérie, ils ne comprennent pas pourquoi les « musulmans » se révolte nt, sinon leur « fanatisme et leur ingratitude ». Ils ne saisissent pas davantage les raisons de la violence avec laquelle la France réprime cette volonté d’indépendance. Seul le manuel de terminale des éditions Bréal évoquent le racisme, les injustices, les inégalités économiques, sociales, politiques et culturelles dont sont victimes les Algériens.

La guerre d’Algérie n’est de toute façon présentée comme une guerre dans aucun manuel scolaire. Elle est, au mieux, étudiée comme exemple dans la rubrique « Emancipation des peuples colonisés », ou abordée en rapport avec la fin de la 4ème République, c’est à dire dans une perspective avant tout hexagonale. Et le vocabulaire utilisé n’aide pas vraiment à se faire une idée de ce que fut la décolonisation de l’Algérie. On n’hésite constamment entre les genres (le politique et le psychologique) comme dans le livre des éditions Magnard qui parle de « déchirements coloniaux ». Aux Européens sont confrontés des musulmans, des fellaghas, des terroristes, jamais des maquisards ou des patriotes.

Les massacres de Sétif sont absents de la plupart des manuels de terminale. La torture est évoquée et presque toujours justifiée. Par exemple, lorsque le mot torture est explicitement cité, dans la même phrase est spécifié qu’il s’agit de démanteler les réseaux du FLN afin d’éviter de nouveaux attentats. Discrets sur les raisons de la guerre, sur le déroulement des opérations de guerre et avares de chiffres, les livres scolaires n’évoquent quasiment jamais l’opposition française métropolitaine aux opérations militaires en Algérie. Pas un mot sur les saisies de livres et de journaux, les interdictions de films, les engagements des intellectuels…

Pas plus qu’ils ne s’intéressent aux conséquences politiques, et humaines, en France comme en Algérie, de la guerre : rien sur le nombre de morts, de villages détruits, pas davantage sur les harkis ou les rapatriés. Si bien que cette guerre qui n’en est pas une, commencée sans raison, s’achève après huit ans de combats sans laisser de traces.

Il faut attendre la fin du mois d’août 2001 pour qu’une université d’été, organisée par l’Inspection Générale d’histoire-géographie, à la demande de Jack Lang, alors ministre de l’Education Nationale se penche sur la question et propose aux participants de travailler sur le thème suivant : Apprendre et enseigner la guerre d’Algérie et le Maghreb contemporain.

Depuis de nouveaux programmes sont entrés en vigueur, mais chacun sait que les préoccupations et les priorités de l’actuel ministre ne sont pas particulièrement en faveur d’un meilleur enseignement de l’histoire.

b- L’histoire enseignée en Algérie :

En Algérie, ce que nous appelons la guerre d’Algérie est avant tout une guerre d’indépendance, une révolution, une guerre de libération. Dès les premières années de l’indépendance, il est important de légitimer un Etat neuf qui a triomphé de l’impérialisme français. Comme l’explique Benjamin Stora : « L’histoire slogan est reine. La propagande aussi, avec l’idée que la guerre a glorifié le combat nationaliste 66. »

De nombreuses figures du nationalisme algérien disparaissent de l’histoire officielle, Messali Hadj, Ferhat Abbas, Mohamed Boudiaf. C’est aussi le cas de tous les aspects francophones de l’histoire du pays, à commencer par la langue elle-même et la volonté d’arabisation du nouveau pouvoir. Certains épisodes de la guerre sont réécrits. Ainsi le bilan des massacres de Sétif est-il officiellement de 45.000 morts, martyrs de la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, alors que les historiens s’accordent davantage sur le chiffre de 15.000, déjà considérable.

Dans les années 1980, la guerre devient sujet d’études et de nombreuses thèses universitaires sont publiées. Les acteurs livrent peu à peu leurs témoignages et un colloque international se déroule à Alger en 1984, alors qu’historiens et géographes commencent à s’intéresser à l’émigration algérienne vers la France. Les premières dénonciations de la fabrication d’une histoire officielle à travers les manuels scolaires apparaissent au début des années 1990, alors que l’Algérie traverse à nouveau une période difficile de son histoire.

Les tabous demeurent importants concernant l’histoire des Pieds Noirs, des juifs d’Algérie ou des harkis. De plus, la majorité des ouvrages parus en langue arabe ne sont pas traduits en français de même que les traductions en arabe de travaux français sont rares.

On constate donc, que de part et d’autre de la Méditerranée, les volontés politiques ont été d’enfouir et de faire preuve de trop d’oubli, selon la terminologie de Paul Ricoeur, plutôt que de réaliser au fil du temps un réel travail de mémoire visant à la réconciliation des deux peuples. L’Année de l’Algérie, dont les objectifs martelés par les deux commissariats vont précisément dans ce sens, est-elle porteuse de projets susceptibles de les atteindre ?

66 Intervention de Benjamin Stora au cours de l’Université d’été « Apprendre et enseigner la guerre d’Algérie et le Maghreb contemporain » à l’Institut du Monde Arabe. Paris 29, 30 et 31 août 2001.

Oui, à condition de privilégier des évènements qui intègrent tous les éléments constitutifs de la mémoire de l’immigration algérienne. Si la France n’avait pas colonisé cette terre, il y a fort à parier que l’immigration serait pas ce qu’elle est. On décrit souvent notre pays comme s’étant construit à partir de flux migratoires successifs et c’est une réalité. Mais les habitants de ce pays n’ont jamais considérés les immigrés venus du Maghreb. de la même façon que les Belges, les Polonais, les Italiens ou les Espagnols. Même si des difficultés réelles, des manifestations xénophobes, des violences parfois graves 67 ont eu lieu à l’égard de ces populations là aussi.

Eviter la fragmentation de la mémoire est un devoir aujourd’hui. On ne peut pas se contenter d’aligner des faits successifs sans essayer de comprendre ce qui les relie. Le soulèvement de la Kabylie en 1870, la création de l’Etoile nord-Africaine en 1926, les massacres de Sétif le 8 mai 1945, la Toussaint 1954, le retour des rapatriés en 1962, les premières marches pour l’égalité en 1982, la présence constante du Front National dans tous les scrutins depuis les années 1980 jusqu’au 21 avril 2001 ne sont pas des évènements détachés les uns des autres. Ils ne sont compréhensibles qu’à la condition de les relier les uns aux autres et de transmettre aux générations futures toutes les clefs de lecture permettant de continuer à avancer. « Il n’y que quand on sait d’où on vient que l’on peut savoir où on va 68 ».

A cet égard il vaut mieux se rendre à Grenoble au Musée Dauphinois où l‘encrage dans un territoire des immigrés algériens est lisible et où les mémoires coloniales et post coloniales ne sont pas discontinues qu’à la Bibliothèque Municipale de Lyon où la succession de faits chronologiques sans cohérence ne contribue pas à une meilleure compréhension du fait migratoire venu de cette région.

67 Meurtres d’ouvriers italiens dans le s savonneries de Marseille dans les années 1920
68 Affirmation relevé dans la bouche d’un Algérien trentenaire de Rillieux La Pape dans le film de Jean-Bernard Andro « Les Algériens de Lyon » France Télévision.

Lire le mémoire complet ==> (Mémoires d’Algérie : Année de l’Algérie en France)
Mémoire – DESS – Développement culturel et Direction de projet
Université Lumière Lyon 2 / ARSEC