Harkis, rapatriés et immigrés 1962-1990

By 2 May 2013

4- Harkis, rapatriés et immigrés (1962-1990) :

a- Des centaines de milliers d’exilés (1962-1970) :

Dès l’annonce des accords d’Evian, les familles européennes vont massivement quitter le pays. Entre janvier et décembre 1962, 650.000 personnes arrivent dans un pays mal préparé à les accueillir. Alors que les accords prévoyaient des garanties pour la population européenne, plusieurs mois d’affrontements terroristes ont eu raison de la patience de ces familles qui quittent tout pour rejoindre la métropole.

Les autorités créent un secrétariat d’Etat aux Rapatriés, qui organise l’accueil et les moyens de subsistance de celles et ceux qui décident de revenir. Mais les prévisions des pouvoirs publics se situent bien en deçà de la réalité : on attendait 400.000 retours étalés sur 4 ans. Or pour le seul mois de juin 1962, 355.000 personnes ont débarqué dans les ports de la Méditerranée en provenance d’Algérie 25.

« Sinistrés de la décolonisation » comme ils se baptisent eux-mêmes, ils ne sont pas les seuls à souffrir de la situation. Plus dramatique, en effet, est le sort réservé aux Harkis. Ces supplétifs de l’armée française, abandonnés et désarmés, vont être victimes de la vengeance des nouveaux dirigeants de l’Algérie. Beaucoup vont être massacrés sans autre forme de procès, alors que ceux qui parviendront à s’échapper vivront en France pendant des années dans des conditions indignes 26.

L’immigration de travailleurs venus d’Algérie s’est intensifiée depuis la fin de la capitulation de l’Allemagne. Jusqu’à présent, ils étaient considérés comme des ressortissants français et ne faisaient pas partie des statistiques sur les étrangers résidant en métropole. Paradoxalement, leur situation légale était moins favorable que celle des non français. Et pendant toute la durée du conflit en Algérie, ils ont continué à venir en nombre pour satisfaire les besoins grandissants de l’économie française en cette période de boom économique. Avec l’indépendance, la donne change et le 10 avril 1964, un accord est signé entre la France et l’Algérie, fixant le nombre d’Algériens pouvant entrer en France chaque trimestre. Leur contingent atteint en 1964 le nombre de 500.000, des travailleurs qui restent sous le contrôle du FLN par l’intermédiaire de l’Amicale des Algériens en France.

Le 19 juin 1965, un coup d’état renverse le président Ben Bella et porte au pouvoir un militaire le colonel Houari Boumediene, ancien ministre de la Défense et vice-président du Conseil. Entouré de ses fidèles de l’ALN, il prend le contrôle du FLN et affirme vouloir sauver le pays « livré aux intrigues et à l’affrontement des te ndances et des clans ».

25 Le retour des rapatriés débute 3 ans avant l’indépendance. De 1959 à 1962 ils sont 95.000 à regagner la France. Entre mai et août 1962 513.000 personnes débarquent en métropole.
26 Boussad Hazni Harkis crime d’état, généalogie d’un abandon Ramsay 2002

Après la première vague d’émigration des rapatriés d’Algérie vers la France, on assiste à partir de 1966 à un second mouvement interne au territoire français des régions parisiennes et du Nord vers le sud du pays. Après s’être installé un premier temps en Ile de France ou en Lorraine pour des raisons d’emplois et de logement, les familles pied noir redescendent en masse vers le sud et le soleil.

120.000 d’entre eux vivent déjà dans les Bouches du Rhône et 300.000 soit un tiers des rapatriés se répartissent le long de la Méditerranée, de Perpignan à Menton. Le 26 août 1966, la petite localité de Carnoux, à côté de Marseille, entièrement habité par des rapatriés (1.360 habitants), accède par décret au statut de commune. Des élections municipales seront organisées avant la fin de l’année.

Après les manifestations de mai 1968 au cours desquelles certaines réminiscences de la guerre d’Algérie sont apparues, le Parlement majoritairement gaulliste vote une loi, le 24 juillet, qui amnistie toutes les condamnations pénales liées aux évènements d’Algérie. Le 27 décembre un nouvel accord franco-algérien fixe des dispositions plus restrictives sur les conditions de circulation, d’emploi et de séjour en France des ressortissants algériens et de leur famille. Le nombre de travailleurs algériens autorisés à venir travailler est fixé à 35.000 pour les trois prochaines années. D’autre part les contrôles de cette immigration se renforcent. Il faudra désormais, à compter du 1er janvier 1969, être titulaire d’une carte de séjour de 5 ou 10 ans délivrés par les autorités françaises. En Algérie, l’Office National de la Main-d’œuvre délivre les autorisations aux candidats au départ.

A la fin de l’année 1968 la population algérienne en France compte 562.000 personne selon le ministère français de l’Intérieur. Masculine à 74% elle se concentre dans les grandes régions urbaines, Lille, Paris, Lyon et Marseille, et travaillent dans l’industrie à 43% dont 36% dans le bâtiment. Avec un taux de 19% de la population, les Algériens constituent le troisième contingent de travailleurs immigrés derrière les Espagnols (25%) et les Italiens (23,5%).

Le 28 septembre 1969, une vague d’attentats racistes aux cocktail Molotov touche des établissements, commerces ou cafés, tenus par des Maghrébins. Il s’agit de la recrudescence de faits qui se sont déjà produits, depuis le mois de mai 1969 selon un déroulement semblable, qui laisse penser à des actions concertées par des groupuscules racistes. L’opinion publique et les autorités ne s’émeuvent pas particulièrement, quand la presse n’hésite pas à qualifier ces évènements de règlements de comptes interne à la communauté maghrébine.

b- L’émergence de la génération beur (1970-1990) :

Le début des années 70 est marqué par le succès du film « Elise ou la vraie vie »27 avec Marie-José Nat, dans lequel on évoque l’activité du FLN en France métropolitaine pendant la guerre d’Algérie. Le 15 juillet 1970, une loi est votée concernant l’indemnisation des rapatriés de la perte de leurs biens en 1962.

A l’occasion du dixième anniversaire de la fin du conflit, une profusion de livres sur le sujet occupent les devantures des librairies, alors que les premiers documentaires pour la télévision sont présentés au public. Certains d’entre eux provoquent la mauvaise humeur du gouvernement et parfois les réactions très vives de la communauté pied- noire. En mai 1972, le film de René Vautier, « Avoir 20 ans dans les Aurès »28, reçoit le prix de la critique internationale au Festival de Cannes.

L’année suivante, après l’assassinat d’un traminot marseillais par un Algérien souffrant visiblement de déséquilibre mental, une vague d ‘agressions xénophobes embrase, d’abord la cité phocéenne, puis l’ensemble du midi de la France. Sept maghrébins seront tués en 3 jours à Marseille, tandis que des ratonnades se déclenchent dans le sud du pays. Le 14 décembre, une bombe explose dans le centre de la cité phocéenne au Consulat d’Algérie, faisant 4 morts et une vingtaine de blessés. Face à ces actes, le gouvernement français fait preuve de fermeté dans le discours, alors que les autorités algériennes annoncent la suspension de l’émigration vers la France. Des manifestations anti-racistes s’organisent après l’attentat de Marseille mais la tension reste vive.

Le 3 juin 1974, Messali Hadj, fondateur de l’Etoile nord-Africaine et leader du PPA jusqu’au déclenchement de l’insurrection en 1954, meurt à l’âge de 76 ans. De retour à Tlemcen, sa ville natale, pour y être inhumer, la figure de proue du nationalisme algérien radi cal est accompagné le lendemain de l’arrivée discrète de sa dépouille par une foule de 20.000 personnes alors que les organes de presse officiels signalent sa disparition par de simples entrefilets.

En juin 1975, 13 ans après leur arrivée en France, les harkis manifestent leur colère contre l’état français. Considérés comme des citoyens de seconde zone, comme des « collaborateurs » en Algérie, vivant dans des conditions indignes, parqués dans des camps, ils sont 240.000 dont 70% ont moins de 25 ans et cette deuxième génération ne se résignent pas au silence et à la honte de leurs parents.

27 Premier long métrage grand public consacré à la période de la guerre d’Algérie, le film totalise près de 150.000 entrées en 17 semaines quelques mois après mai 68 dans une époque très sensibilisée à la condition ouvrière et au sort des travailleurs immigrés. Il est l’adaptation d’un roman de Claire Etcherelli régulièrement réédité depuis dans la collection de poche Folio.
28 Cinéaste militant, René Vautier montre à quel point cette guerre était absurde et à quel point les appelés du contingent précipité dans cette situation se sentaient peu concernés par les enjeux politiques du conflit. Pour réaliser cette œuvre, il a recueilli plus de 800 heures de témoignages filmés.

Le 27 décembre 1978, le président Houari Boumediene meurt après six semaines de coma. Il est remplacé le 7 février 1979 par le colonel Chadli Ben Djedid 29, qui écarte du pouvoir un autre prétendant au pouvoir, l’ancien ministre des affaires étrangères, Abdelaziz Bouteflika. Le nouveau dirigeant de l’Algérie entend procéder à la libéralisation de l’économie et donner plus de fluidité à la politique de son pays.

En 1981, la gauche remporte les élections et François Mitterrand qui fut ministre de l’intérieur au début de la guerre d’Algérie, devient président de la République. Le 30 novembre de la même année, il effectue un voyage officiel en Algérie dans le but de détendre le climat qui règne entre les deux pays. Le 1er octobre 1982, le conseil des ministres adopte un projet de loi qui contribue à effacer les conséquences de la guerre d’Algérie. Les officiers qui ont choisi le camp de l’OAS sont réintégrés dans le cadre de la réserve de l’armée française.

C’est en septembre 1983 que l’immigration fait son entrée dans le jeu politique comme enjeu électoral. Le score (16,72%) réalisé par Jean-Pierre Stirbois, secrétaire national du Front National à Dreux à l’occasion d’élections municipales partielles vient rappeler au gouvernement socialiste la réalité d’un sentiment xénophobe à l’égard des maghrébins et donc des algériens. Après l’arrêt officiel de l’immigration en 1974, et la mise en place de mesures visant à faciliter le regroupement familial dès 1975, les socialistes instaurent un discours répressif envers l’immigration : en restreignant le droit au regroupement familial et en déclarant la guerre aux immigrés clandestins, notamment.

Le 1er décembre 1984, un an après la Marche des beurs qui vit l’émergence politique des jeunes français issus de l’immigration, 35.000 personnes se rassemblent à Paris pour célébrer l’égalité et le métissage de la société française. Les revendications portés par les manifestants font apparaître ce que l’on n’appelle pas encore le malaise des banlieues touchées de plein fouet par la crise économique et le chômage. Les émeutes urbaines de la banlieue lyonnaise avaient déclenché ce mouvement qui aboutira à la création de SOS Racisme et de nombreuses associations revendiquant les droits d’une véritable citoyenneté pour les habitants de ces quartiers et leur famille.

Le 24 décembre 1985, un autre fondateur du nationalisme algérien s’éteint. Ferhat Abbas, ancien président du Gouvernement provisoire de la République algérienne meurt à Alger à l’âge de 86 ans. D’abord assimilationniste dans les années 30, il devint indépendantiste et fonda en 1946 l’UDMA 30. Arrêté pour avoir dénoncé l’autoritarisme de Ben Bella, il fut de nouveau emprisonné sous Boumediene pour avoir fustigé les dérives totalitaires du FLN.

29 Né à Abanna en 1929, dans une famille de paysans, il fut sous-officier dans l’armée française en 1954. Il rejoint l’ALN en 1955 où il devient un des fidèles soutiens de Boumediene.
30 Union Démocratique du Manifeste Algérien.

En 1986, alors que la France connaît sa première cohabitation politique, la mort d’un étudiant d’origine algérienne, Malik Oussekine, déclenche un fort mouvement de contestation contre l’attitude de la police et la politique mené par le ministre de l’Intérieur, Charles Pasqua.

Après l’assassinat en 1987 d’Ali Mecili, avocat et médiateur infatigable au profit de la défense des libertés, des droits de l’homme et de la démocratie en Algérie, le pays va connaître en octobre 1988 une période noire. Tout commence par un mouvement de grève dans une des plus importantes zones industrielles du pays, puis par la répression de manifestations qui marchent sur Alger. Le 5 octobre jour de grève générale, de très jeunes manifestants descendent dans les rues et cassent tout sur leur passage. L’état de siège est décrété le 6 octobre. Alors qu’une manifestation de soutien est organisée à Paris, réunissant un millier de personnes, la France reste muette sur ces évènements et le pouvoir algérien dénonce une manipulation venue de l’étranger.

Lire le mémoire complet ==> (Mémoires d’Algérie : Année de l’Algérie en France)
Mémoire – DESS – Développement culturel et Direction de projet
Université Lumière Lyon 2 / ARSEC