Français d’Isère et d’Algérie : l’année de l’Algérie à Grenoble

By 3 May 2013

2- Français d’Isère et d’Algérie :

a- L’Année de l’Algérie à Grenoble :

L’une des principales différences dans la façon dont Grenoble s’est investie dans l’organisation de l’Année de l’Algérie est visible dans le document publié par la Ville pour présenter le programme. Le maire, Michel Destot, a signé lui-même le texte de présentation accompagné par Jean- Jacques Gleizal, son adjoint à l’Université et à la Coopération Décentralisée.

D’autre part, le site Internet de la ville consacre des pages entières, très faciles à retrouver, sur la programmation Djazaïr, ainsi qu’un lien direct avec le site officiel 55. Ces deux initiatives marquent la volonté claire des élus municipaux à faire de cette année, une série de moments forts dans lesquels toutes les composantes de la population de l’agglomération seront impliquées. On constate ainsi, comme le précise Nazim Benladj, chargé de mission de la mairie, le désir de se mettre au service des initiatives plutôt que d’être directement le maître d’œuvre des évènements. Et les services de communication vont s’efforcer de rendre visibles aux visiteurs l’Année de l’Algérie : présence des petites plaquettes du programme, beaucoup plus maniable que son homologue lyonnaise, dans tous les lieux publics, signalétique dans la ville remise à jour régulièrement, site Internet vivant et lui aussi remis à jour, ce qui n’est pas le cas du site national.

Grenoble est une ville d’immigrations multiples et très anciennes. Populations arméniennes, italiennes, maghrébines se sont succédées et se sont implantées dans la capitale dauphinoise. Toutes ces communautés se sont intégrées grâce à un tissu associatif extrêmement bien structuré et constamment sollicité par les pouvoirs publics. 4.000 Algériens vivent à Grenoble, très souvent originaires de la région de Constantine. Les deux villes sont d’ailleurs jumelées depuis de nombreuses années.

Lors de la victoire de la gauche plurielle aux mu nicipales de 1995, ce jumelage, qui était très dynamique, est encore renforcé par la signature d’un accord de coopération décentralisée 56. Les deux communes vont donc développer des liens dans trois domaines. Un volet technique concernant la voirie, la cartographie, le traitement des déchets et la remise à niveau des infrastructures, un volet jeunesse portant sur les jumelages scolaires, notamment, la création de réseau Internet entre les établissements scolaires et les échanges de jeunes professionnels, et un volet associatif visant la re dynamisation du comité de jumelage et construisant un programme culturel commun. Dans ce dernier cadre, par exemple, le Planning Familial de Grenoble développe une coopération avec des associations constantinoises qui ont ouvert avec l’accord des autorités municipales de Constantine un lieu où les femmes de la région bénéficient d’informations sur la contraception et la prévention des MST.

55 Voir le site http://www.ville -grenoble.fr
56 Les accords de coopération décentralisée sont destinés à créer de véritables liens dans tous les domaines entre deux collectivités. Il ne s’agit pas de nouvelles compétences dévolues aux collectivités territoriales mais d’un mode d’exercice de leurs compétences reconnues par les lois de décentralisation. Voir sur Internet le site http://www.cites -unies-France.org

Enfin, Grenoble a décidé de collaborer avec les autres collectivités territoriales dans le cadre de la coordination des manifestations Année de l’Algérie, notamment en terme de communication. Ainsi l’exposition « Français d’Isère et d’Algérie » qui se tient au Musée Dauphinois sous l’égide du Conseil Général de l’Isère.

b- Un exemple, l’exposition du Musée Dauphinois :

Le choix du Musée Dauphinois pour une telle exposition est tout, sauf le fruit du hasard. Comme le souligne André Vallini 57 dans la préface du catalogue de l’exposition : « L’Algérie n’est pas un pays étranger comme un autre… Et parce que tous, pieds noirs et immigrés algériens, participent à une même collectivité…, leur histoire fait partie de la notre. » Il est vrai que le nom du musée laisse à penser que c’est plutôt la mémoire des habitants des montagnes qui constituent le Dauphiné qu’on va y découvrir. Mais la volonté de Jean-Claude Duclos 58 est plutôt d’y présenter l’ensemble des mémoires qui constituent la communauté grenobloise d’aujourd’hui.

Tout a commencé par une exposition consacrée aux habitants de Corato, petite ville du sud de l’Italie, dont de nombreux habitants sont venus s’installer en Dauphiné. Puis ce fut au tour des Grecs de Grenoble en 1993, des Arméniens de l’Isère en 1997 et des immigrés maghrébins en 1999. Toutes ces expositions ont pour point commun de poser les mêmes questions aux intéressés : Pourquoi êtes-vous là ? Comment vous ou vos parents vous y êtes vous installés ? Quelle est aujourd’hui votre vie en Isère ? Inutile de dire que cette méthode de travail est tout le contraire de la confiscation de la mémoire de ces communautés par des spécialistes ou universitaires sûrs de leur connaissance. Au contraire, le mode de construction des différents évènements prend sa source directement dans les populations par l’intermédiaire des associations qui les structurent.

L’exposition « Français d’Isère et d’Algérie » est donc le dernier maillon d’une chaîne dont le précédent s’intitulait « Pour que la vie continue – D’Isère et du Maghreb ». Présentée entre octobre 1999 et décembre 2000, celle-ci provoqua de nombreuses réactions, notamment dans la communauté pied noire. Si certains exigèrent que plusieurs panneaux de l’exposition soient retirés, d’autres acceptèrent le témoignage sur la colonisation de leurs terres, par les immigrés algériens. A tel point que les contacts entre différentes associations aboutirent à la réunion d’un groupe de travail pour préparer une exposition consacrée, cette fois, aux Français d’Algérie.

57 Député de l’Isère et Président du Conseil Général.
58 Conservateur en chef du patrimoine et Directeur du Musée Dauphinois.

Lorsque la décision de faire de 2003 une Année de l’Algérie en France fut connue, le gr oupe qui travaillait à la construction de la manifestation demanda et obtint que celle-ci fut labellisée par l’AFAA. Cette exposition est donc l’un des rares évènements de ce programme prenant en compte la situation de ceux qui revinrent en métropole après l’Indépendance de l’Algérie. La décision fut prise également de faire débuter l’histoire de cette communauté dès 1832, date du départ des premiers dauphinois pour la toute nouvelle colonie.

Ainsi, lorsqu’on pénètre dans la première salle du Musée consacrée à l’Algérie apprend-on à connaître les multiples mouvements de population qui ont fait cette terre, puis les différentes étapes de la colonisation évoquées plus haut, et enfin la vie quotidienne des habitants de l’Algérie avant l’indépendance et même avant la guerre pour celle-ci. On constate que les difficultés ne dataient pas des quelques mois qui ont précédés la Toussaint 1954. Et l’un des mérites de cette exposition et de donner à entendre les voix de ceux qui mettaient en garde les tenants de l’Algérie Française jusqu’à la fin des temps, en particulier Germaine Tillion59 et Albert Camus.

Dans la seconde salle, on s’attarde sur l’histoire de la colonisation de l’Algérie avec de nombreux documents historiques concernant le départ du Dauphiné, dès 1832, de familles iséroises parties tenter leur chance sur cette terre nouvelle. Et puis l’une des pièces les plus grandes de l’exposition est consacrée à la vie quotidienne de ceux qu’en métropole on appelait les colons. Des gens modestes à plus de 80%, dont Albert Camus signale qu’ils disposaient souvent de revenus inférieurs aux Français de France. Reconstitutions d’un intérieur, d’une terrasse de café, d’une salle de cinéma, témoignages en fond sonore de rapatriés, éléments liés à l’actualité des années qui précèdent la guerre d’indépendance, contribuent à recréer l’atmosphère dans laquelle vivaient ces familles. Une mémoire heureuse et insouciante de l’Algérie du début des années 1950.

La muséographie de cette exposition est particulièrement réussie, s’appuyant sur les couleurs, les odeurs et les sons sensés reconstituer l’environnement sensoriel dans lequel vivaient les habitants de ce pays. Une scénographie qui s’achève avec une dizaine de témoignages de personnes qui ont accepté, toutes générations confondues, de dire la douleurs universelle de l’arrachement à la terre sur laquelle on est né et où on a vécu les joies et les peines de l’existence. En particulier, cette femme, née en 1952, qui évoque dans sa maison du Vercors, les larmes aux yeux, les souffrances des gens de sa génération confrontés à la violence de l’Algérie d’aujourd’hui. Et ce souhait qui termine son propos : “J’espère qu’un jour, on se retrouvera et qu’on pourra en parler”. Cette succession de témoignages est présentée sur des téléviseurs avec casque, dans une grande pièce barrée par un écran géant sur lequel, inlassablement, roulent les vagues de la Méditerranée 60.

59 Directeur honoraire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, elle crée à Alger en 1950 les Centres Sociaux destinés à une meilleure scolarisation des enfants algériens. Elle publie en 1957 un livre simplement intitulé « L’Algérie en 1957 ».
60 L’exposition « Français d’Isère et d’Algérie » est présentée au Musée Dauphinois de Grenoble jusqu’en mai 2004.

c- L’exposition, reflet de la mémoire de l’immigration à Grenoble ? :

Ce qui caractérise la démarche du Musée Dauphinois, c’est le travail à longue haleine réalisé par l’équipe du lieu en lien avec les associations et les populations de l’agglomération. Comme on l’a déjà dit, cette exposition est la 5ème présentée dans cet espace consacrée aux différentes composantes de la population grenobloise. Elle se situe dans la continuité de celle consacrée à l’immigration maghrébine qui avait provoqué, en son temps, des réactions des associations de rapatriés 61.

D’autre part les intentions du musée sont diamétralement opposées à celles de Philippe Videlier à Lyon. Ici on s’inscrit dans un territoire, comme le suggère le très beau titre de la manifestation,

« Français d’Isère et d’Algérie ». Ce qui est important, c’est comment, des Italiens aux Grecs en passant par les Arméniens, les Algériens et les Pieds noirs, ces différentes strates de la population de l’agglomération s’ancrent ici et aujourd’hui. Quelles traces ont ils creusés et dans quels sillons construisent-ils leur avenir, les uns à côté des autres mais aussi, grâce à de telles initiatives, ensemble ?

Il est incontestable que les moyens mis en oeuvre et le travail en amont sont considérables et le résultat est à la hauteur. L’intérêt d’une telle présentation réside aussi dans le fait que ce musée est un lieu patrimonial du Dauphi né et donc visité par des personnes attachées à ce patrimoine ainsi que par des touristes soucieux de le découvrir. Et le télescopage provoqué par la découverte conjointe de la façon dont vivaient les paysans de l’Alpe aux siècles précédents et la réalité de la présence, parfois très ancienne de communautés venues d’ailleurs dans cette région est un choc salutaire pour qui prend le temps de se rendre dans l’ensemble des salles du musée.

On sent dans la façon dont les choses ont été construites et dans le résultat exposé que les échanges du groupe de travail ont été propices à un véritable partage d’histoires et d’expériences communes, vœu constamment mis en avant par les initiateurs de l’Année de l’Algérie. A preuve, l’extrême rareté des évènements labellisés mettant en scène toutes les composantes de la population algérienne avant l’indépendance.

61 On trouve dans le groupe de travail qui a préparé l’exposition, l’association «Coup de soleil » mais aussi «Le cercle algérianiste », ce qui prouve l’étendue du champ couvert par l’équipe du musée et sa capacité à rassembler au-delà des antagonismes.

Lire le mémoire complet ==> (Mémoires d’Algérie : Année de l’Algérie en France)
Mémoire – DESS – Développement culturel et Direction de projet
Université Lumière Lyon 2 / ARSEC