En quels termes parle-t-on du poids problématique?

By 7 May 2013

5.2 En quels termes parle-t-on du poids problématique?

5.2.1 Les documents gouvernementaux

Tel que vu dans la section précédente et si on se fie aux premières éditions du Guide alimentaire canadien, la problématique du poids en serait une essentiellement esthétique. Il faudra attendre 1974 et le Rapport Lalonde pour voir le poids présenté comme un facteur de risque associé à une pathologie. Ainsi, « la victime type (des maladies coronariennes) est l’obèse qui ne fait guère d’exercice, qui consomme trop de graisses » (Lalonde M 1974). On y affirmera également que « les facteurs (les maladies des artères coronaires) en sont pourtant bien connus : patrimoine génétique, absence relative d’hormones estrogènes chez l’homme, l’usage du tabac, l’obésité […] » (Lalonde M 1974).

Dix-huit ans plus tard, la politique de la santé et du bien-être du gouvernement du Québec tiendra un discours semblable à savoir que le poids problématique est un facteur de risque associé à une ou des maladies. En parlant de l’émergence des maladies dites de civilisation ou chroniques, on lira que « l’obésité et la sédentarité favorisent aussi l’hypertension et l’hypercholestérolémie » (ministère de la santé et des services sociaux du Québec 1992). Dix ans plus tard, en 2002, dans son évaluation de la mise en œuvre de sa politique de la santé et du bien- être de 1992, le gouvernement québécois parlera de l’obésité approximativement dans les mêmes termes.

Par contre, à compter de 2003, on assiste à un changement dans le discours du gouvernement québécois. Parlant de l’obésité, on dira qu’en plus « d’être en soi une maladie, elle est un facteur de risque associé avec le diabète de type II, les MCV et le cancer » (Direction nationale de la santé publique 2003). Toujours dans ce document, l’obésité figure dorénavant comme une maladie chronique au même titre que le cancer et les maladies cardiovasculaires.

Cette même année, le gouvernement du Québec produit son programme de Santé publique 2003-2012. Si l’obésité y est présentée comme un facteur de risque associé aux maladies cardiovasculaires, au cancer du sein après la ménopause et au diabète, on la compte aussi parmi les maladies chroniques. Celles-ci, dont l’obésité, seraient « responsables de plus de 70 % des décès » au Québec (Direction nationale de la santé publique 2003).

Deux ans plus tard, soit en 2006, ce gouvernement dépose Investir pour l’avenir, son Plan d’action de promotion des saines habitudes de vie et de prévention des problématiques liées au poids (PAG). Sans surprise, ce document présente les problématiques liées aux poids dans à peu près les mêmes termes que les deux documents qui le précédent. Ainsi, « le tabagisme, l’alimentation inadéquate et la sédentarité représenteraient les trois premières causes de décès » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006). L’obésité est donc un facteur de risque. D’ailleurs, on peut lire également qu’étant donné « que les risques de problèmes de santé sont plus importants lorsque l’accumulation de poids se situe à l’abdomen […] L’embonpoint chez les hommes constitue un risque sociosanitaire sérieux » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006).

Bien qu’on n’y traite pas du poids comme d’une maladie à l’instar des documents publiés en 2003, le PAG se réfère à un vocabulaire associé aux maladies pour en parler. Plus encore, on y lit que « la fréquence de l’obésité est en augmentation à tel point que l’OMS qualifie la situation d’épidémie, voire de pandémie » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006). On emploie donc un vocabulaire analogue à celui utilisé pour les maladies infectieuses pour traiter d’une problématique qui ne se transmet pas, qui n’est pas contagieuse.

Au niveau canadien, au cours de la même période, l’évolution de la présentation du poids problématique est plus modérée. On n’y présente pas la problématique en terme d’épidémie ou de pandémie, ni comme une maladie. On en traite plutôt comme d’un « problème de santé » (Santé Canada 2005). Par contre, la plus récente version du Guide alimentairecanadien (2007), sans présenter l’obésité comme une maladie, l’assimile clairement à cette notion. Ainsi, on y lit qu’en consommant les quantités recommandées des aliments, on dit contribuer à « réduire le risque d’obésité, de diabète de type 2, de maladies du cœur, de certains types de cancer et d’ostéoporose » (Santé Canada 2007, 1998).

5.2.2 Les documents normatifs et guides de pratique

Si on se fie aux documents analysés, le poids problématique est présenté autrement que seulement par ses liens à des problèmes de santé. Ainsi, dans ses éditions de 1987 à 1997, le manuel de nutrition clinique de l’OPDQ en parle en termes de « dépôt excessif de tissus adipeux » (Chagnon-Decelles D 1997; Gélinas M. D. 1987; Gélinas M. D. 1991). Les organismes qui balisent la pratique des médecins ne font pas cette nuance.

Cela dit, et sans surprise, les organismes normatifs ont recours essentiellement à un vocabulaire associé à la maladie pour présenter le poids problématique. En 1988, on dira qu’il « existe un lien entre l’excédent de poids et l’apparition ou l’aggravation de certaines pathologies » (Corporation professionnelle des médecins du Québec 1988). En 1999, il devient « un facteur important associé à plusieurs pathologies » (Douketis JD et al 1999), puis en 2006 l’obésité est « un facteur clef pour plusieurs maladies chroniques » (Canadian Medical Association 2006). Ainsi, le poids problématique est passé d’un « lien » à un « facteur important » pour devenir un « facteur clef » dans le développement de diverses maladies.

Si l’OPDQ, dès 2000, fait référence à ce que l’OMS appelle « la nécessité de prévenir et de gérer l’épidémie d’obésité » (Chagnon-Decelles D. 2000a), le poids problématique présenté comme maladie apparaît clairement qu’à partir de 2006. Avant, on dira, en parlant de la problématique qu’elle est « si importante qu’elle mérite qu’on s’y attarde par elle-même » (Douketis JD et al 1999) ou, en décrivant la croissance de la prévalence « qu’elle fait écho à une épidémie » (Douketis JD et al 1999).

À compter de 2006, l’Association médicale canadienne dira que « l’obésité est devenue le trouble nutritionnel le plus prévalent au monde éclipsant la sous- nutrition et les maladies infectieuses ». Plus encore, « l’obésité a atteint des niveaux épidémiques » (Canadian Medical Association 2006).

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie