Diffusion internet et salles de cinéma – Communauté ses films

By 6 May 2013

À chaque communauté ses films – Partie C :

Le phénomène des videoblogs et des sites tels YouTube où n’importe quel quidam peut mettre sa vidéo en ligne nous apparaît être une « ouverture vers les autres », une universalisation de chacun. Mais d’autres pensent que cela est beaucoup plus complexe, car si le potentiel d’universalisation existe sur le Web, il n’est pas toujours utilisé de cette façon. Il s’agirait plutôt d’une « juxtaposition d’identités singulières, un réseau de communautés cloisonnées au sein desquelles des individus-auteurs-éditeurs isolés ne partageront plus aucune référence commune ». Idée développée par Roger Chartier au sujet de l’édition en ligne dans son ouvrage Le livre en révolution. Cela serait vrai du livre comme du contenu audiovisuel. Des communautés se forment autour de certains intérêts propres et s’enferment dans cette utilisation de la Toile. Un exemple flagrant en sont les fan-films.

Un fan-film est un film réalisé par un fan d’une série télévisée, d’un film, d’un jeu vidéo, d’un livre ou d’une bande dessinée à partir du monde imaginé dans l’œuvre qu’il apprécie. Les plus célèbres du Net sont ceux réalisés d’après l’univers de Star Wars de George Lucas. Une communauté solide de créateurs s’est formée, améliorant constamment les effets spéciaux pour, dans certains cas, égaler ceux existant dans les films originaux de Lucas. Le pic de création se situe entre les sorties en 1999 de Star Wars Episode 1 : The Phantom Menace et de Star Wars Episode 2 : L’Attaque des Clones en 2002. Tous les genres de fan-films y sont abordés, de la parodie au courtmétrage se référant exactement à l’univers de la trilogie. Un site, fan-film.net, est dédié à ce genre filmique.

Contrairement à Roger Chartier, nous ne regrettons pas cette utilisation « communautariste » du Net qui relève plus d’un choix personnel que d’une contrainte inhérente au média Internet. Il ne s’agit là que d’une initiative individuelle, selon ses besoins et ses envies. Le Net est une sorte de « self-service » culturel, et le spectateur ne se voit pas imposer un programme ou un choix limité de ressources. Et comme nous l’avons déjà vu, il participe luimême à l’élaboration de cette culture puisqu’il peut très bien mettre en ligne ses propres œuvres. Ainsi les « fan-films » n’auraient jamais eu autant de succès sans le Net. D’autres pratiques de ce genre sont nées avec lui et ont donné de jolis petits films tels les Brick Films, très prisés par les internautes allemands. Ce sont des films réalisés avec des briques et des personnages de Lego.

Partie D : Diffusion internet et salles de cinéma

Comme nous l’avons analysé avec l’œuvre d’Elka Krajewska, regarder un film à 60cm de distance de son petit écran d’ordinateur n’implique pas le même rapport à l’image qu’en la regardant projetée sur un écran de 10 mètres de base avec 300 personnes autour de soi. Les conditions d’éclairement de la pièce où se situe l’ordinateur, l’ambiance sonore, etc peuvent parasiter la vision. Mais le fait de le visionner seul et de façon rapprochée institue un rapport personnel et intime. Ce n’est pas une expérience codifiée : on peut se tenir debout, tout nu, prendre son repas… C’est une expérience de la vie quotidienne, ce n’est pas un « événement », elle n’a pas ce côté « sacré » que tend à alimenter la diffusion en salle de cinéma. Déjà, avec l’apparition de la télévision certains ont dénoncé une hérésie. Il est vrai qu’un western en cinémascope n’a plus le même effet. Mais les films diffusés sur le Net ont, pour une grande partie, été tournés dans ce but et se sont pliés aux contraintes inhérentes à ce format. La proximité de l’écran tend à immerger le spectateur dans l’image.

Mais le réseau Internet ne compte pas que des digimas adaptés à un visionnage sur l’ordinateur. Il va bientôt remplacer le « Vidéo Futur » du coin de la rue en face. Avec le système de VOD (video on demand) pensé initialement pour la télévision câblée, Internet est en passe de devenir une immense vidéothèque bien évidemment payante. Chacun pourra y télécharger (légalement s’entend) le classique qui n’est jamais passé à la Cinémathèque. Les DVD ne seront bientôt plus qu’un lointain souvenir. Arte, Canal plus et TF1 s’y sont déjà mis, et le 10 avril, Universal Picture se lançait à son tour dans la VOD, autorisant le téléchargement de 2 copies d’un film protégées par un système de contrôle numérique (DRM) destinées à l’ordinateur ou tout appareil portable. Le catalogue n’est pas encore bien fourni (35 titres environ), mais l’offre est prestigieuse (Brokeback Mountain, King Kong…). Si cette forme de diffusion remporte un succès phénoménal, va-t-elle modifier les habitudes de tournage de films optimisés pour une sortie en salle pour les orienter dès leur conception vers une diffusion Internet ? L’avenir le dira, si la diffusion sur Internet est plus rentable on peut imaginer que le monde du cinéma connaîtra des changements en profondeur et s’inspirera à son tour des digimas.

Il faut bien se rendre à l’évidence que l’Internet est un monde parallèle dans lequel coexistent toutes sortes de choses supermarchés, bases de données, tracts calomnieux, éléments de rumeur, digimas et films « classiques »… Que chacune des expressions de ce monde soit accessible de la même manière est troublant : nous avons tous besoin de repères pour nous rassurer sur la nature du message que nous recevons, et donc du média que nous consommons. Je peux regarder Métropolis de Fritz Lang (tombé dans le domaine public depuis peu) sur le site www.archive.org, tout comme je peux regarder le pire des vidéos gag sur YouTube. Mais le danger qu’apporte l’arrivée des VOD est que les portails Internet tels Google aient pour mission d’orienter les Internautes plus spécifiquement vers des sites VOD pour des raisons évidemment économiques, triés selon leur valeur marchande. C’est très certainement ce qu’il se passera, voir même ce qu’il se passe déjà. Il semble donc important, qu’afin de préserver cette pluralité et cette « égalité des chances » des contenu, que des portails « non commerciaux » mais efficaces voient le jour.

Nous ne pensons pas que l’arrivée de la VOD mette réellement en danger le monde récent des digimas. En effet, si celui-ci est étroitement lié à une pratique de garage-cinéma, la démocratisation des outils de production audiovisuelle ne fera qu’accentuer son développement. L’histoire des digimas ne fait que débuter.

Lire le mémoire complet ==> (LES DIGIMAS)
Mémoire de fin d’études – Section Cinéma
ENS Louis Lumière