Construction de l’identité en son sens sociologique

By 6 May 2013

3. Le cadre conceptuel

Que l’on soit du secteur des sciences de la santé ou encore des sciences humaines, la question du poids soulève un grand intérêt, voire les passions. Les opinions sont souvent tranchées, quelques fois opposées.

Il y a d’abord des faits que personne ne conteste.

Dans un premier temps, le poids moyen observé a pris du poids depuis les années 1960. Cette évolution, si elle se note partout dans les pays industrialisés, n’est pas uniforme. Le rythme de prise de poids montre des variations entre les hommes et les femmes, entre les niveaux d’éducation, entre les statuts socio-économiques, entre les milieux de vie (urbain ou rural). Il y a également des différences notables entre les nations. Le phénomène n’est donc pas uniforme.

Dans un second, tous reconnaissent que le poids excédentaire peut avoir et, dans certains cas, a un impact nuisible, voire grave sur la santé. Néanmoins, notons que ce lien est quelques fois qualifié de spéculatif.

Enfin, la nature dynamique du poids semble également faire unanimité. Il s’agirait donc d’une balance où d’un côté il y a l’énergie ingérée (l’alimentation) et de l’autre, l’énergie dépensée (l’activité). Lorsque la quantité d’énergie ingérée dépasse celle dépensée, il y aura gain de poids. À l’inverse, il y aura perte de poids. Par contre, lorsque la quantité d’énergie dépensée et ingérée s’équivalent, le poids sera stable. Au fil des lectures, on constate qu’il y a des facteurs qui peuvent influer sur cette balance dont on parle peu.

Ce qui a changé et qui fait l’objet de débats, c’est la manière de conceptualiser le poids et le poids excédentaire, la tolérance à ce dernier, puis enfin, le mode d’intervention. C’est sur cette dimension de la problématique du poids que porte la présente recherche.

Donc, au fil de cette même période, le poids acquiert un nouveau rôle. Qu’il soit problématique ou non, il devient une préoccupation. En conséquence, le poids se mesure, devient indicateur puis outil de surveillance qui, le cas échéant, justifie une intervention.

Ce nouveau rôle s’accompagne d’une modification dans le type d’intérêt qu’on accorde au poids. Initialement, il appert que le poids revêt une nature plus individuelle, plus personnelle. Sans nécessairement disparaître, cette dimension semble s’estomper à la faveur d’un discours plus médical. Ainsi, le poids excédentaire deviendra tour à tour facteur de risque associé à une ou plusieurs maladies, facteur de risque prédicteur de maladies, maladie, épidémie puis pandémie.

Quelques soit le sens attribué au poids hors norme ou au poids problématique, l’intervention qui vise à le normaliser connaît des succès fort mitigés. L’action clinique est qualifiée au mieux de peu efficace alors que l’approche populationnelle demeure avec d’importants niveaux d’incertitudes et d’inconnus. Malgré tout, il y a une volonté bien réelle à intervenir.

La question de recherche

On assiste donc à une évolution importante et rapide des discours des autorités de santé en matière de gestion du poids. L’objet de cette recherche sera donc d’examiner l’évolution de ce discours notamment émanant des organismes de santé qui agissent au Québec. Dans la mesure du possible, l’analyse de l’évolution du discours devra apporter un éclairage sur les dimensions suivantes :

* Quel est le discours des autorités de santé du Québec en matière de gestion du poids?
* Comment évolue ce discours?
* Dans cette évolution du discours, y a-t-il, à l’œuvre, une moralisation?

Dans l’affirmative, quelles formes prend-elle, comment évolue-t-elle et à quelles fins?

Soulignons que l’objet de cette recherche n’est pas d’analyser et de critiquer directement et seulement l’intervention sur le poids, mais plutôt le contexte normatif dans lequel elle s’inscrit. Par conséquent, le cadre conceptuel a donc ici pour objet de proposer une structure analytique qui permette de révéler l’évolution du contexte normatif et, le cas échéant, de le caractériser. Il comprend d’abord des postulats, de « relations théoriques déjà prouvées dans d’autres contextes » (Laramée A. 1991). Ceux-ci traduisent une vision, des concepts qui permettent de cerner et de classifier le phénomène à l’étude (Mace G. 2000) et de vérifier s’il s’applique à l’objet de cette recherche.

À la lumière des lectures faites, trois concepts paraissent centraux au contexte qui s’applique à la gestion du poids et à l’analyse qui s’en suivra. Il y a celui de l’identité en son sens sociologique, c’est-à-dire « un fait de conscience qui différencie les individus entre eux et, ensuite, les attributs d’un groupe qui lui confère une spécificité » (Etienne J 2004). Puis, il y a celui de la surveillance dans un contexte de construction et de gestion du risque. Enfin, le dernier concept qui sera utilisé sera celui de la moralisation, essentiellement en faisant référence au modèle proposé par Foucault.

3.1 Construction de l’identité

« We have bodies, but we are also, in a specific sence, bodies ; our embodiment is a necessary requirement of our social identification so that it would be ludicrous to say « I have arrived and I have brought my body with me » » (Turner B 1996)

De tout temps, le rapport au corps a été le sujet d’une grande préoccupation. Les différentes règles de gestion du corps se retrouvent au cœur des éléments fondateurs des civilisations. Parmi celles-ci, la réglementation liée à l’alimentation a pour objet de non seulement maîtriser les pulsions, mais surtout de participer à un acte fondateur d’une identité. Le corps conforme devient incarnation des valeurs nationales et de ségrégation. Voici quelques exemples.

L’identité juive reposerait notamment sur le fait qu’il n’y aurait qu’un seul dieu et que celui aurait été choisi, « entre tous les peuples, un seul pour être son peuple et a conclu une alliance avec lui » (Soler J 1996). Les différentes règles, dont celles qui portent sur l’alimentation et, selon le principe d’incorporation11, sur le corps auraient pour objet de s’assurer du respect de cette alliance et par conséquent de l’altérité. Le corps juif devient donc le miroir de cette alliance.

En Grèce, la diète était une manière de penser la conduite humaine. Elle caractérisait la manière dont l’existence était menée et permettait de fixer un ensemble de règles dans un but de préservation et de conformation aux fonctions d’une certaine nature. La diète n’avait pas pour finalité de conduire la vie aussi loin que possible dans le temps ni aussi haut que possible dans les performances, mais plutôt de la rendre utile et heureuse dans les limites qui lui étaient fixées (Foucault M 1984).

Élément de la diète, le régime se définissait sur un double registre : celui de la bonne santé et celui de la bonne tenue de l’âme. Elles s’induisent l’une l’autre. La résolution de suivre un régime mesuré et raisonnable ainsi que l’application qu’on y met révèlent une indispensable fermeté morale. Pour Hippocrate, le régime devait couvrir cinq domaines de l’activité humaine : les exercices, les aliments, les boissons, le sommeil et les rapports sexuels (Foucault M 1984).

« La pratique du régime comme art de vivre est bien autre chose qu’un ensemble de préoccupations destinées à éviter les maladies ou à achever d’en guérir. C’est toute une manière de se constituer comme sujet qui a, de son corps, le souci juste, nécessaire et suffisant. Souci qui traverse la vie quotidienne; qui fait des activités majeures ou courantes de l’existence un enjeu la fois de santé et de morale; qui définit entre le corps et les éléments qui l’entourent une stratégie circonstancielle; et qui vise enfin à armer l’individu lui-même d’une conduite rationnelle » ((Foucault M 1984) p.143).

Certes, la diététique constituait déjà le nécessaire accompagnement de la médecine. Mais elle était bien plus. Elle rassemblait l’ensemble des règles de vie (tant pour l’individu seul que celui en relation avec ses semblables) afin de perpétuer une certaine cohésion sociale et du coup de renforcer l’altérité. Ce faisant, le corps grec devient blindé, ce qui permet un contrôle tant sur ce qui y entre que sur ces différentes manifestations. Les Grecs s’alimentent et entretiennent leurs corps en conformité avec l’image qu’ils ont de leurs divinités. Le corps conforme devient incarnation des valeurs nationales et de ségrégation.

11 Principe d’incorporation : « En incorporant les aliments, nous les faisons accéder au comble de l’intériorité. C’est bien ce qu’entend la sagesse des nations lorsqu’elle dit que nous sommes ce que nous mangeons; à tout le moins, ce que nous mangeons devient nous-même » (Fischler 2001)

Quant aux Romains, ils portaient aux comportements alimentaires une attention extrême. Ils définissaient les autres (barbares) par leurs écarts au modèle « civique » de l’homme civilisé donc du Romain libre. Ce comportement alimentaire est un gage qui sert à situer chacun dans le temps, l’espace et la société. À l’instar de la civilisation grecque, le corps romain est lui aussi devenu une incarnation des valeurs romaines, d’où le fameux « dis moi ce que tu manges et je te dirai ce que tu es » (Dupont F 1996).

Le Moyen Âge voit la dimension de norme sociale, religieuse et de code de comportement de la diététique se renforcer. Le mode d’alimentation sert dorénavant à désigner l’appartenance sociale. Avec la renaissance et les temps modernes et la montée des nationalismes, ce principe hautement politique n’a cessé de se renforcer.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie