Comment explique-t-on le poids problématique?

By 7 May 2013

5.3 Comment explique-t-on le poids problématique?

5.3.1 Les documents gouvernementaux

Avant 2003, l’ensemble des documents de santé publique qui se penchent sur la problématique du poids propose comme explication au phénomène de l’augmentation de la prévalence un manque de discipline individuel.

Ainsi, le Rapport Lalonde affirme qu’il « nous apparaît maintenant manifeste que […] la réduction des risques auxquels l’individu s’expose délibérément […] constitue des préalables essentiels à la réalisation d’une vie meilleure, plus longue et plus saine pour un nombre accru de Canadiens ». Et d’ajouter : « la liste ci- après nous fait voir l’origine de certaines maladies et les conséquences funestes des risques auxquels l’individu s’expose délibérément sous forme d’abus : la surconsommation d’alcool en société […] prédispose aux accidents et à l’obésité; la suralimentation prédispose à l’obésité et ses conséquences; le manque d’exercice aggrave les maladies des artères […] et prédispose à l’obésité » (Lalonde M 1974).

En 1986, la Charte d’Ottawa tient un discours similaire. Ainsi, les signataires soutiennent qu’il « faut chercher le moyen d’inciter les individus à se préoccuper davantage de leur propre état de santé physique et mentale et atténuer les risques auxquels ils s’exposent en négligeant leurs modes de vie » (OMS 1986). Et pour cause, puisque le gouvernement québécois ajoutait en 2003 que « les habitudes de vie sont en lien avec le développement d’un ensemble de problèmes, dont les maladies cardiovasculaires » (Direction nationale de la santé publique 2003).

Par contre, à compter de 2003, l’explication de la problématique du poids se complexifie. Outre les facteurs qu’on attribue à l’individu, il appert que l’obésité comporte « plusieurs déterminants, dont l’âge, le sexe et l’hérédité » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2003). Plus encore, il y aurait des liens « entre la qualité de l’environnement et plusieurs maladies chroniques » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2003).

Cette nuance dans le modèle explicatif prend une autre tournure. En 2006, « la problématique du poids va au-delà des facteurs individuels » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006). Ainsi, le Plan d’action gouvernemental pour la promotion des saines habitudes de vie et la prévention des problèmes reliés au poids, on attribue aux parents « un rôle dans l’acquisition des saines habitudes de vie » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006). Sans renier les autres pistes explicatives, on laisse sous-entendre que si les habitudes de vie des jeunes ne sont pas saines, ce serait notamment la responsabilité des parents.

L’analyse des documents produits par les deux paliers de gouvernement révèle une différence fort intéressante. Le gouvernement du Québec reconnaît comme prioritaire la mise en place d’environnements « qui favorisent une saine alimentation et un mode de vie physiquement actif pour les jeunes et leurs familles, et ce, afin de prévenir les problèmes reliés au poids » (Ministère de la

Santé et des services sociaux du Québec 2006). Ces environnements doivent contribuer à « favoriser la saine alimentation […] un mode de vie actif […] comprendre des normes sociales favorables […] améliorer les services aux personnes aux prises avec un problème de poids […] favoriser le transfert de connaissances » (Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec 2006). On reconnaît donc que le poids problématique est de nature complexe.

Par contre, dans leur ensemble, les documents produits par le fédéral proposent essentiellement un seul modèle explicatif au poids devenu problématique. Ainsi, « les personnes obèses ont tendance à avoir des loisirs sédentaires et à consommer peu de fruits et de légumes » (Santé Canada 2005). Dans le Guide alimentaire canadien de 2007, la réduction de l’activité physique et la mauvaise alimentation sont présentées comme des causes de la prise de poids et de l’obésité (Santé Canada 2007, 1998). Le poids problématique est ici, pour le fédéral, le fait des mauvais comportements de l’individu.

5.3.2 Les documents normatifs et guides de pratique

Les professionnels de l’intervention que sont les médecins et les diététistes expliquent l’avènement du poids problématique par un « bilan énergétique positif » (Gélinas M. D. 1987). Ce « déséquilibre énergétique où l’apport excède la dépense » (Chagnon-Decelles D. 2000a) ferait notamment appel à la régulation de l’appétit et à des facteurs individuels et psychologiques.

Si les documents normatifs et guides de pratique les plus anciens voient dans le poids problématique le résultat d’un bilan « énergétique positif, lequel peut résulter de l’action de multiples facteurs » (hérédité, lésions de l’hypothalamus, désordres endocriniens, médicaments, facteurs psychologiques, etc.) (Gélinas M. D. 1987), les plus récents estiment qu’il n’est pas simplement la conséquence de comportements individuels. Ils diront que « l’ensemble des facteurs explicatifs sont encore mal compris. […] Ce désordre […] fait appel à des facteurs individuels physiologiques, psychologiques ainsi qu’à des facteurs environnementaux » (Chagnon-Decelles D. 2000b). Notons que parmi les facteurs environnementaux, la famille est mise en cause. « Le milieu familial est le premier milieu où se construit le cadre de référence alimentaire » (Chagnon-Decelles D. 2000b).

Sans nier l’importance du caractère individuel, les documents normatifs et guides de pratique soulignent que « les études transversales indiquent une association entre le statut socio-économique et le poids » et que cette « relation serait bidirectionnelle » (Chagnon-Decelles D. 2000b). « L’augmentation importante de la prévalence de l’obésité est plus le fait d’une modification environnementale et culturelle que du ressort de la génétique » (Lau D C.W. 2007). Néanmoins, le poids problématique, dont l’obésité, « demeure un problème de balance énergétique positive sur une longue période » (Lau D C.W. 2007), donc un problème essentiellement individuel bien que l’environnement dans lequel ce dernier se trouve joue un rôle fort important.

Lorsqu’il est question de culture comme facteur explicatif du développement des problématiques du poids, les auteurs semblent d’abord faire référence aux savoirs (savoir choisir et savoir préparer des aliments) et aux repères (le cadre de vie comme la sédentarité) qui sont en mutation, voire en disparition, et qui sont, à terme, potentiellement nuisibles à la santé des individus. Ces facteurs explicatifs sont émergents.

5.3.3 Les écrits journalistiques

De l’ensemble des reportages retenus, un peu plus de la moitié de ceux-ci font état d’une explication à la problématique du poids. L’intérêt pour cette question semble constant du début à la fin de la période étudiée.

L’explication à la problématique du poids n’est jamais une conséquence d’une pathologie ou d’un dérèglement biopathologique. Elle semble toujours être d’abord la conséquence d’un acte, d’une volonté humaine.

Ainsi, on dira alors que le poids problématique, dont l’obésité, « est causé par un déséquilibre énergétique »45. Il est le résultat d’une « mauvaise alimentation et à l’activité physique »46. Il est attribuable à « l’oisiveté, la passivité et les mauvaises habitudes alimentaires »47. « L’obésité est le résultat de mauvaises habitudes de vie, telles que la malnutrition et le tabagisme »48. Ainsi, « on ne vient pas au monde obèse, mais on semble le devenir de plus en plus après la naissance »49. Il n’est pas surprenant alors que certains affirment que « nous sommes un peu responsables »50 de la situation actuelle.

Si nous sommes tous un peu responsables, les parents le seraient un peu plus que les autres. On leur attribue une préférence pour que « leurs enfants fassent autre chose que de l’éducation physique »51. Une part de la responsabilité du contexte de surpoids reviendrait à « l’attitude des mères face à la nutrition »52 ou « aux mauvaises habitudes prises à la maison »53. Plus encore, le président du comité de la Chambre des communes sur la santé des enfants « déplore le manque d’implication des parents dans la guerre contre les kilos en trop »54.

Si elle n’est pas seulement le fait de la volonté individuelle, les écrits journalistiques expliquent la problématique du poids par des phénomènes extérieurs à l’individu et face auxquels il est vulnérable, voire impuissant. Ainsi, la « publicité et la distribution d’aliments riches en gras et faibles en valeur nutritive »55 seraient responsables du poids problématique. Nathalie Collard dira que « notre environnement est une machine à fabriquer des obèses »56. Autrement dit, « nous vivons dans une culture qui fait la promotion de la gloutonnerie »57. Afin d’illustrer ces dires, certains noteront que « la nourriture est partout […] et l’inactivité est en croissance »58.

La paire que forment la sédentarité et la mauvaise alimentation comme facteurs explicatifs revient constamment tout au long de la période. Certains affirmeront qu’il s’agit là d’un lien évident. « Moins on fait de l’exercice, moins on mange bien et plus on risque d’excéder son poids normal »59. Par conséquent, « l’Association médicale canadienne recommande une série de mesures pour combattre la sédentarité et la suralimentation »60.

Que ce soit, notamment à cause de la publicité qu’on y retrouve, qui incite à manger plus61, la télévision comme facteur de sédentarisation revient souvent. On dira d’ailleurs que « l’écoute de la télévision est associée à l’obésité tant chez les hommes que chez les femmes […], le lien entre l’ordinateur et l’obésité existe, mais est moins évident »62.

46 Castonguay A. 2002/02/07. L’obésité chez les jeunes enfants, Un problème de taille. Voir:Page 10
47 Morin M. 2002/05/29. L’ABC de l’obésité. La Tribune:Page A 10
48 Guimond E. 2004/09/24. L’épidémie d’obésité. La Presse:Actuel Page 4
49 Larocque A. 2006/08/25. L’Ère de l’obésité. Le Droit:Forum Page 8
50 Allard P. 2005/07/11. Obésité au menu. Ibid.:Forum Page 5
51 Castonguay A. 2002/02/07. L’obésité chez les jeunes enfants, Un problème de taille. Voir:Page 10
52 Gervais R. 2002/06/17. Obésité chez les enfants: Les parents montrés du doigt. La Presse:Page E 32
53 Jean M. 2004/07/21. L’invasion de la malbouffe dans les écoles secondaires. La malbouffe servie dans les écoles à la demande des adolescents: L’obésité est en train de devenir le mal du siècle,. Le Téléjournal / Le Point
54 Rioux Soucy L-M. 2007. Les enfants vivront moins vieux que leurs parents. Le Devoir:Page A 5
55 Castonguay A. 2002/02/07. L’obésité chez les jeunes enfants, Un problème de taille. Voir:Page 10
56 Collard N. 2002/05/27. Obésité: Le québec sous surveillance. La Presse:Actuel Page B 1
57 Presse Canadienne. 2003/10/06. Le taux d’obéstié a doublé chez les femmes en 15 ans.
Le Droit:Page Santé 23
58 Caouette M. 2004/02/29. Un projet pour contrer le problèmne de l’obésité. C’est devenu un mal de société qui serait pire que la malnutrition et le tabagisme, croient les experts. Le Soleil:Santé Page A 11
59 Larocque A. 2006/08/25. L’Ère de l’obésité. Le Droit:Forum Page 8
60 Raunet D. 2007/04/10. Les médecins canadiens partent en guerre contre l’obésité. SRC Radio, bulletin national et international:18h00 HAE
61 Coté E. 2006/08/23. La télé fait engraisser les enfants. La Presse:Page A 3
62 Lévesque L. 2008/06/19. Tous les loisirs sédentaires n’entraînent pas l’obésité. Le Nouvelliste:Actualités Page 35

Seulement deux fois, il sera question d’autres déterminants de la problématique du poids et chaque fois ce sera pour aborder la question de la pauvreté. Ainsi, « les gens qui naissent en milieux pauvres mangent peu et triment dur. Quand leur situation économique s’améliore, ils se mettent à manger plus mal et à bouger moins. Ils ne dépensent plus les calories ingurgitées »63.

En résumé

En termes d’explication, force est de reconnaître que les trois types de documents retenus tiennent, à quelques subtilités près, un discours commun. Ainsi, les documents gouvernementaux expliquent la problématique du poids excédentaire comme de la résultante de choix, de mauvais choix, faits par les individus. Ils considèrent qu’il faut créer des environnements où il est possible de faire des bons choix. Quant aux documents normatifs, ils centrent leur explication sur les facteurs qui influencent la balance énergétique. Dans cette équation, les choix individuels, sans en être un facteur exclusif, jouent un rôle prépondérant. C’est donc à ce niveau qu’il faut agir. Enfin, pour les médias de masse, la problématique du poids est essentiellement la conséquence d’un acte, d’une volonté individuelle.

Mis côte à côte, on constate que le poids problématique est présenté comme la résultante de la responsabilité défaillante de l’individu à faire de bons choix ou encore celle de l’environnement à rendre ces bons choix accessibles et possibles. Cette explication est la plus fréquente dans les trois types de documents.

La capacité d’agir de manière responsable, et de bien le faire, est le fruit d’un apprentissage. Il y a donc ici un premier niveau de nuance. La responsabilité n’est plus unique. Elle est partagée. Elle est d’abord et surtout partagée avec les parents. Par conséquent, le poids problématique met donc en cause les parents qui n’exerceraient pas adéquatement ou pleinement ce rôle, cette responsabilité.

Mais, la responsabilité du poids problématique incombe aussi, mais dans une mesure moins définie, moins précise, à des facteurs qualifiés d’environnementaux. Que ce soit la télévision, la sédentarité, ou le statut socio-économique, ils sont tous présentés comme interférant avec l’exercice, la capacité de faire de bon choix. L’individu est, en quelque sorte, la victime d’une situation qui lui échappe.

63 Morin A. 2007/11/08. L’obésité des enfants, une “crise” mondiale. Le Soleil:Actualités Page 11

De l’individu seul maître de ses gestes, à l’individu subordonné à son environnement, l’explication dominante à la problématique du poids s’inscrit donc sur un continuum de la responsabilité, de la capacité de faire des bons choix.

Lire le mémoire complet ==> (Évolution des discours publics des autorités de santé au Québec en matière de gestion du poids)
Mémoire en vue de l’obtention du grade de Maîtrise en sociologie
Université de Montréal – Faculté des études supérieures et postdoctorales – sociologie