Une approche nouvelle de la socialisation entre école et emploi

By 23 April 2013

1.3.4. Une approche nouvelle de la socialisation à travers l’analyse de la construction identitaire (C. Dubar)

Pour Claude Dubar, « la sortie du système scolaire et la confrontation au marché du travail constituent désormais un moment essentiel de la construction d’une identité autonome » (1991, p. 122). Ses premiers travaux de 1987 sur « l’autre jeunesse » ne concernaient qu’une partie des jeunes entrant dans la vie active, ceux rencontrant le plus de difficultés sur le marché du travail. Il défend cependant l’idée (1996, p. 117) que l’ensemble de la socialisation des jeunes s’est transformée, aussi bien du point de vue des modes de vie (socialisation comme « processus d’acquisition d’un statut social et d’entrée dans l’âge adulte ») que des modes de production (socialisation comme « mécanisme d’intégration au monde professionnel et de reconnaissance de la valeur sociale »).

1.3.4.1. L’apparition d’un nouveau mode de socialisation post-scolaire parmi les jeunes les plus défavorisés

Lors d’un premier travail d’analyse des dispositifs publics destinés aux jeunes sans qualification (Dubar et alii 1987), Claude Dubar avait déjà identifié l’importance de la phase de socialisation entre école et emploi. Il montre alors qu’apparaît un « nouveau mode de socialisation post-scolaire spécifique aux jeunes dépourvus de titres scolaires et originaires des fractions les plus démunies des classes populaires » (p. 225). Il s’agit d’une socialisation qu’il qualifie de « dominée », centrée sur les dispositifs, les institutions et les ressources publiques, ainsi que sur les entreprises de petite taille. Selon l’auteur, cette socialisation se caractérise par :

– un ensemble d’instances destinées à prendre en charge ces fractions de jeunes à la sortie du système scolaire. Ces divers organismes d’accueil, de formation, d’orientation, etc., qui interviennent dans ces dispositifs publics, ne fonctionnent cependant que de manière faiblement coordonnée, il y a peu de régulation organisée, même si celle-ci se développe.

– un ensemble d’activités fondées sur l’alternance études/travail et destinées à préparer ces jeunes aux nouvelles conditions de fonctionnement du marché du travail issues de la crise, c’est à dire stage peu ou pas diplômant, chômage récurrent, précarité, faible garantie de stabilité, et activités de travail peu valorisables et peu susceptibles d’être reconnues.

Apparaît ainsi un mode de socialisation, non exempt de difficultés potentielles pour ceux qui y sont engagés, dont on peut retenir d’une part qu’il n’apparaît qu’après la sortie de l’école, et d’autre part, qu’il constitue une période en soi, susceptible d’être étudiée pour elle-même. Si ce travail ne porte alors que sur les jeunes – plus précisément, une partie d’entre eux – sortants du système scolaire, son ouvrage de 1991, présente au plan théorique une approche globale du processus de socialisation et étend sa réflexion à l’ensemble des socialisations professionnelles que tout un chacun est dorénavant susceptible de vivre au cours de sa vie active.

1.3.4.2. Une approche nouvelle de la socialisation, mettant les relations sociales au centre de son analyse

Dans son ouvrage de 1991, Dubar a tenté une approche générique de la socialisation en la définissant comme la construction des identités sociales et professionnelles. Il tente d’articuler les deux traditions déterministes et interactionnistes classiquement opposées. Situant au cœur de son analyse l’expérience dynamique des individus, les mécanismes de projection de soi et les activités de négociation identitaire avec autrui, son approche s’attache à relier le niveau global de la société et celui de l’individu. Dubar essaie ainsi de sortir de l’opposition individu/structure en cherchant à articuler le rôle des parcours biographiques et des actions subjectives des individus, et celui des structures objectives et de l’organisation de la société. Toute socialisation est marquée par la dualité des espaces de référence, et s’effectue dans la confrontation entre des trajectoires individuelles d’un côté et des systèmes d’emploi, de travail et de formation de l’autre.

Pour l’auteur, la socialisation (1991, pp. 109-128) se réalise à travers un double processus, relationnel et biographique. Il utilise pour cela la notion de transaction, qu’on peut définir comme la démarche qui s’efforce d’accommoder le rêve et la réalité26. Son modèle articule deux types de transactions, l’une biographique concernant l’individu dans son histoire et l’autre relationnelle concernant l’individu dans ses relations avec autrui.

La transaction biographique correspond à la construction de l’identité pour soi. Il s’agit de l’incorporation active de l’identité par l’individu, identité qu’il juge légitime au plan subjectif. Cette transaction qui ne concerne que l’individu lui-même s’effectue ici, selon les termes de l’auteur, entre l’identité héritée et l’identité visée, c’est à dire entre ce que l’individu pense être et ce qu’il voudrait être, à travers des mécanismes d’identification et de projection. La transaction relationnelle correspond quant à elle à la construction de l’identité pour autrui. Cette dernière résulte de la confrontation entre ce qu’autrui pense que l’on est et l’image que l’on veut donner de soi, mettant en jeu des mécanismes de catégorisation, d’interaction et de communication. La transaction se joue ici entre l’identité attribuée et l’identité assumée, entre celle qui est proposée ou imposée à l’individu par autrui, et celle qu’il souhaite effectivement faire reconnaître ou accepte d’endosser. Il s’agit alors de l’attribution de l’identité par les institutions et les agents directement en interaction avec l’individu et de la revendication de celle qu’on désire afficher. On se situe ici dans le domaine des rapports de force au sein des systèmes sociaux impliquant différents acteurs luttant pour la définition des catégories légitimes et de leurs critères d’appartenance.

26 Pour reprendre l’expression utilisée par Thomas Ferenczi dans le quotidien Le Monde du 24/09/93, p. 42

La construction identitaire de l’individu se fonde sur l’articulation entre ces deux processus transactionnels, que Claude Dubar distingue pour l’analyse mais ne sont en réalité pas séparés au sein de l’individu. Il peut y avoir accord ou désaccord entre ces deux facettes de l’identité, la stricte concordance entre l’identité pour soi et celle pour autrui n’est en fait pas nécessaire, la discordance pouvant même être considérée comme un ressort possible de l’action individuelle. Enfin, pour l’auteur, les configurations identitaires constituent toujours des « formes relativement stables mais toujours évolutives de compromis entre les résultats de ces deux transactions diversement articulées ». A partir de ce modèle global, Dubar élabore ensuite des formes identitaires typiques dans le champ professionnel (promotion interne, blocage, exclusion, mobilité externe), susceptibles de rendre compte des évolutions identitaires dans le monde contemporain (1991, 1992).

La socialisation est un processus qui, selon Dubar, peut concerner chaque individu à tout moment de sa vie, que ce soit celle de l’enfant (socialisation primaire) ou des socialisations professionnelles secondaires qui pourront suivre. Elle n’est cependant pas permanente et ne se produit qu’à des moments privilégiés de préparation à des changements professionnels ayant un tant soi peu d’envergure. C’est bien sûr principalement le cas des jeunes dont la sortie du système scolaire marque le début de la première de ces socialisations professionnelles, la première acquisition d’une identité autonome au plan professionnel et social, qu’elles qu’en soient les conditions.

Cherchant à articuler contraintes objectives et actions subjectives des individus, Claude Dubar propose donc une approche de la socialisation professionnelle dont on peut retenir, du point de vue des débuts de carrière des jeunes sortant du système de formation, deux choses :

– la socialisation professionnelle n’est plus immédiate, elle s’étend sur un intervalle de temps, devient une phase de vie en soi, dans la mesure où la constitution de l’identité professionnelle nécessite explicitement une confrontation dynamique avec le marché du travail, ses règles, ses catégorisations, ses modes de fonctionnement, et des interactions effectives avec autrui pour une mise à l’épreuve des mécanismes de définition de soi dans le cadre des rapports de travail et de pouvoir. L’insertion professionnelle des jeunes, leur début de carrière après la sortie du système éducatif serait donc le temps de la première socialisation professionnelle.

– l’idée d’une stabilisation provisoire de l’identité professionnelle (Dubar 1992, p. 333) suggère la possibilité d’identifier le terme du début de carrière. Celui-ci correspondrait au moment ou s’établit un accord relativement durable entre la position objective occupée par l’individu, au plan professionnel comme au plan social, et le sentiment subjectif qu’il porte sur sa situation. Certes des socialisations secondaires sont possibles mais elles ne s’enchaînent pas non plus de façon très rapide, comme le suggère la référence faite par Dubar au processus d’équilibration de Piaget dans lequel la stabilisation, au moins provisoire, dans une étape donnée du développement de l’individu, se fait à l’issue du passage d’un état de moindre équilibre à un état d’équilibre supérieur, avant un éventuel nouveau rééquilibrage qui demandera du temps avant de se produire.

Capital social, école et entreprises sur le marché du travail
Les dynamiques relationnelles des organisations éducatives dans l’accès à l’emploi
Thèse pour obtenir le grade de Docteur En Sociologie – UFR De Sciences Humaines Et Sociales
Université Paris 5 – René Descartes