Sponsoring, parrainage et le phénomène du binge-drinking

By 17 April 2013

3- Sponsoring et parrainage : le statut particulier des BDE

Les BDE ou Bureaux Des Etudiants ont un statut particulier. D’abord, ils n’existent que dans les écoles de commerces et d’ingénieurs (et pas dans les facultés). Ensuite, ils bénéficient de soutiens matériels et financiers assez conséquents aussi bien internes qu’externes.

En effet, les BDE sont une institution dans les institutions, dans les écoles. Ils sont bien organisés, sont en possession de locaux de qualité, de matériel high-tech, ainsi que d’un budget énorme comparé à celui des associations étudiantes des facultés.

Il faut aussi noter que la plupart des étudiants des écoles de commerce et d’ingénieurs ont des parents appartenant à la classe moyenne supérieure. Par exemple, 73,4% des élèves en école de commerce et 64,1% des élèves ingénieurs ont un père actif appartenant à la catégorie des cadres supérieurs et professions libérales. Alors que les enfants d’ouvriers ou d’employés actifs y représentent seulement entre 5 et 7% des effectifs1. Ces spécificités sociodémographiques témoignent de l’actualité des analyses sociologiques en termes d’élitisme et de reproduction sociale, ainsi que de la relation entre origine sociale, diplôme et destinée. Elle permet aussi, en quelques sortes, aux Bureaux Des Etudiants BDE (et autres associations) de hausser la barre des cotisations de leurs membres et adhérents.

Outre les cotisations des membres et des adhérents ainsi que les financements en provenance des directions, les BDE ont la possibilité de nouer des partenariats avec des entreprises, des organismes, des banques ou des institutions extérieures à l’école ou bien même avec d’anciens étudiants de l’école, devenus cadres ou chefs d’entreprise. Ces partenaires et sponsors sont souvent sollicités pour des soutiens financiers et/ou matériels.

Ces soutiens dont bénéficient les BDE, mais aussi les autres associations et clubs des écoles, permettent d’amortir directement ou indirectement les coûts des « open bars » et des « happy hours », c’est-à-dire de la gratuité de l’alcool; d’autant plus que parmi les partenaires il y a des alcooliers, comme on l’a déjà souligné dans une autre partie de l’analyse.

De même, la fréquence et la grandeur des événements qu’ils organisent permet aux BDE de récolter davantage de fonds et d’organiser ensuite des manifestations de plus en plus grandes, qui attireront de plus en plus de partenaires; parce qu’il faut savoir que la réputation d’un Bureau Des Etudiants BDE dépend beaucoup de la « réussite » des soirées qu’il organise.

1 Conférence des Grandes Ecoles, Origine sociale des élèves : ce qu’il en est exactement, 15/06/2005.

4- Que font les administrations ?

Dans ce contexte, les administrations des écoles se retrouvent dans une position très délicate, dans un dilemme. On peut même dire qu’elles sont prises entre deux feux.

En effet, en même temps que les associations, les manifestations, les BDE et les soirées « réussies » constituent de véritables attractions, des éléments de publicité pour l’école (à l’image des taux de réussite), elles sont aussi à l’origine de bons nombres de critiques adressées aux écoles de commerce et d’ingénieurs et surtout à leurs administrations.

Dans la « binge campaign » du ministère de la santé, les études des mutuelles de santé, ainsi que dans les articles publiés sur le phénomène de l’alcool défonce, il est très fréquent que les directeurs des « grandes écoles » soient implicitement désignés comme, en partie, responsables du développement de la pratique en milieu étudiant. On leur reproche entre autres de laisser une trop grande marge de manœuvre aux Bureaux Des Etudiants BDE et autres associations et de fermer les yeux sur leurs dérives.

Il est vrai qu’aucune administration ne voudra prendre toute seule le risque d’interdire ou de restreindre les manifestations associatives dans son école. Ce qui conduirait sans doute à sa propre perte. Car, si la vie associative constitue l’un des principaux motifs de choix d’orientation des étudiants, l’interdire ou la restreindre dans une école pourrait conduire à une baisse de l’attractivité, une baisse des effectifs des étudiants au profit des écoles concurrentes. En même temps, il convient de sauver l’image de son école.

C’est pourquoi l’ensemble des administrations des écoles de commerce et d’ingénieurs se sont mobilisées dans une posture stratégique de concertation afin de trouver des solutions intermédiaires visant à la fois à faire taire la mauvaise pub des critiques sans pour autant faire cesser la bonne pub des BDE, associations et soirées « réussies ».

Par exemple, en mai 2007, la Conférence des Directeurs d’Ecole Française d’Ingénieurs (CDEFI), en collaboration avec le Bureau National des Elèves Ingénieurs (BNEI), a adopté une « charte de bonnes pratiques » qui vise à prévenir les conduites addictives (surtout liées à l’alcool) chez les étudiants. Cette charte préconise également l’organisation d’un séminaire annuel dans les écoles, où les BDE seront sensibilisés sur les risques liés à des pratiques comme par exemple le binge-drinking. Les Bureaux Des Etudiants BDE sont aussi appelés à mener des enquêtes anonymes au sein de leur école afin de collecter des informations sur les conditions de vie des élèves et de mener des campagnes de sensibilisation. De même, une « équipe de prévention » composée d’étudiants sera montée dans chaque école. Les membres de cette équipe devront suivre une formation sur les techniques de base du secourisme.

Dans une perspective similaire, en avril 2008, la FAGE, qui regroupe plus de mille cinq cents associations étudiantes a signé avec Entreprise et Prévention (organisation regroupant 18 entreprises du secteur des boissons alcoolisées) la « Charte Nationale des Soirées Etudiantes Responsables ». Elle vise surtout à sensibiliser les étudiants sur les risques routiers liés à l’abus d’alcool et autres substances dans les soirées qu’ils organisent. Cette charte octroie également le label « Soirée Etudiante Responsable » aux associations étudiantes engagées à respecter ses prérogatives.

Ces mesures ne sont pas les seules de ce genre car, la Conférence des Grandes Ecoles (CGE), afin de combattre la surconsommation d’alcool chez les étudiants, a aussi appelé ses membres à adopter dans leur règlement intérieur un « recueil de bonnes pratiques » pour faire respecter les critères de consommation d’alcool retenus par l’OMS.

Dans toutes ces initiatives prises par les administrations des écoles et les BDE, on retrouve entre autres des mesures comme « la vente d’alcool par le biais de tickets préalablement achetés afin de contrôler la consommation, la mise en place d’un « open soft » (un bar distribuant gratuitement des boissons non alcoolisées), la vente ou la distribution de nourriture, l’installation de fontaines à eau, la distribution gratuite d’éthylotests, l’organisation de moyens de locomotion collectifs pour ramener les élèves trop alcoolisés, la présence éventuelle d’une cellule de premier secours… »1

Comme on le voit ici, ces différentes mesures adoptées par les administrations visent plutôt à encadrer la « réussite » des soirées étudiantes qu’à lutter contre le binge-drinking.

Il s’agit là d’une démarche stratégique visant à satisfaire les deux parties : donner une bonne image de son école en montrant aux critiques qu’on essaye de lutter contre le phénomène tout en prenant la peine de ménager les Bureaux Des Etudiants BDE et les associations étudiantes pour que l’école reste attractive par sa vie associative (et festive).

Si les administrations semblent soumises à ces deux exigences contradictoires, c’est parce que, comme le note Yves-Marie Abraham dans son travail sur l’Ecole HEC, la vie associative et festive est partie intégrante du cursus de ces écoles. Elle constitue un élément central dans le processus de « déscolarisation scolaire » propre aux écoles de commerce et d’ingénieurs. En effet, ces dernières mettent en place un « jeu scolaire sans enjeu », visant à détourner les élèves des valeurs scolaires auxquelles ils adhéraient jusque-là; des valeurs qui sont tout à fait contradictoires aux exigences du monde de l’entreprise auquel ils sont destinés.

1 Martine Laronche, Soûleries dans les soirées étudiantes, Le Monde, le 26/03/08.

Ainsi, « la neutralisation du jeu scolaire passe également par des soutiens de tous ordres, officiels et officieux, que l’institution accorde à des activités qui pourtant empiètent en permanence sur le terrain du travail scolaire. Les fêtes du jeudi soir, les ‘’campagnes’’ pour l’élection du bureau de la Junior entreprise (JE) et du Bureau des élèves (BDE), […], qui ne pourraient avoir lieu sans l’aide financière et logistique que leur assurent les autorités de l’Ecole, mobilisent pleinement leurs organisateurs des semaines durant et offrent à de nombreux élèves l’occasion de se détourner pleinement de leurs activités scolaires. Forcée de tolérer ces débordements qu’elle contribue à induire en soutenant les manifestations en question, l’institution renforce là encore chez ses recrues le sentiment que le ‘’sérieux scolaire’’ n’est plus de mise. »1

Par le fait que la vie associative et festive est aussi importante que la vie scolaire dans les écoles de commerce et d’ingénieurs, les administrations de ces mêmes écoles n’ont d’autres choix que de la légitimer, de l’institutionnaliser. Ceci, ajouté aux autres facteurs que nous venons de citer plus haut, fait que le binge-drinking est plus marqué dans ces écoles que dans les universités :

– « Parce que quand tu es en grande école, tu peux te déchirer la gueule, vu qu’après, tu auras un taf sérieux, ou tu n’auras plus jamais droit à l’erreur. »
(Commentaire de giz404 sur l’article de Twitter, publié dans son blog).

Les élèves des « grandes écoles » semblent eux aussi être conscients du fait que les fêtes et les excès en général (comme par exemple le binge-drinking) constituent un élément fondamental dans le processus de fabrication et de maturation des futurs cadres. Ils finissent par intérioriser la norme de « déscolarisation scolaire » :

– « C’est qu’à l’école, on est là aussi pour grandir dans nos têtes et l’alcool ça nous aide aussi à grandir. On va faire des erreurs, on va boire trop parfois. On va comprendre ce qu’il faudra pas faire et voilà, c’est important. » (Paul, étudiant à l’ESC Rouen, Envoyé spécial, France2, janvier 2007).

Ainsi, au-delà d’être seulement un phénomène intégrateur, ou bien un moyen de supporter et/ou d’oublier le stress, ou encore l’affirmation d’une singularité identitaire, le binge-drinking peut être favorisé, organisé voire légitimé, indirectement par les institutions (par exemple les écoles de commerce et d’ingénieurs). Dans certains cas, « il fait même partie du cursus ».

1 Yves-Marie Abraham, Du souci scolaire au sérieux managérial, ou comment devenir un « HEC », Revue française de sociologie, n° 48-1, Janvier-Mars 2007, pp. 37-66.

Lire le mémoire complet ==> (Jeunes et Alcool : le binge-drinking en milieu étudiant)
Rapport final du mémoire – Master1 Sociologie
Université Victor Segalen – Bordeaux 2 – Département de Sociologie Faculté des Sciences de l’Homme