Sentiment d’appartenance : fonction versus métier

By 16 April 2013

5. Sentiment d’appartenance : fonction versus métier

Nous avons vu que les contrôleurs attachaient davantage d’importance à l’efficience qu’aux autres buts de l’entreprise, et que certains d’entre eux considéraient leur participation à la réussite de l’organisation comme critère de satisfaction. Nous allons à présent nous demander si ceux-ci se sentent davantage appartenir à leur fonction de contrôleur de gestion ou à leur industrie.

a) Les contrôleurs frappés par le « nouveau taylorisme »

Cette notion de nouveau taylorisme (Mintzberg, 2003) correspond à un remplacement de la mission par les buts. L’auteur indique donc qu’avec la multiplication des services fonctionnels, ceux-ci se sont spécialisés jusqu’à s’identifier fortement à leur fonction. Mintzberg indique ainsi : « quand aux analystes, […] ils étaient des professionnels mobiles préoccupés par leurs techniques et non par les organisations où ils les appliquaient. Si l’usine de chaussures ne requérait plus les services des chronométreurs ou, plus tard, des chercheurs en méthodes opérationnelles ou des agents de la planification, alors ils pourraient toujours proposer leurs services à l’usine de fauteuils roulants, ou à l’hôpital. La mission n’avait pas de sens spécial pour eux. Le but organisationnel que les analystes étaient susceptibles de poursuivre était l’efficience car, nous l’avons noté plus haut, l’efficience constituait un critère opérationnel par lequel ils pouvaient démontrer la valeur de leurs propositions. »

On retrouve cette idée selon laquelle les analystes (contrôleurs ici) peuvent appliquer dans n’importe quelle organisation leurs techniques :

« Mais je pense très franchement quelque soit, enfin j’ai beaucoup d’amis hein qui sont contrôleurs de gestion, on a tous à peu près la même idée du contrôle de gestion à savoir aider son management, lui donner des clés, des outils, pour comprendre. Je pense que ça c’est assez … capital, qu’on soit dans le secteur automobile, dans le pharmaceutique, environnemental même. J’ai une copine là qui travaille dans l’environnement c’est la même chose. C’est je prends les chiffres, je les extrais, je les montre d’une façon acceptable et ensuite, voilà. » [CGC, Superauto]
« Quand t’es dans la distribution ou quand t’es dans l’industrie automobile, tu peux avoir des écarts et une façon de travailler qui sera peut être différente mais fondamentalement tu restes davantage contrôleur de gestion. » [CGO, Topfringues]
« Après je pense que tu peux appliquer tes connaissances à autre chose, […] tu peux partout être capable. » [CGO, Topfringues]

Mintzberg (2003) poursuit sa théorie en indiquant que la conséquence a été une arrivée de jeunes diplômés à des postes de « technocrates » et de dirigeants d’autres industries à des postes de direction. Et que par la suite ceux qui arrivèrent au pouvoir des organisations n’avaient pas d’expérience terrain ni de connaissance métier véritablement. Enfin, l’avènement de la grande entreprise aurait détruit l’idéologie « de nature organisationnelle et missionnaire – service à la clientèle et soins apportés aux produits et services, en tant que fins en soi – par une autre idéologie, utilitaire et transorganisationnelle par nature – l’obsession de l’efficience économique et la croissance en tant que fin en soi. » (p.391). Compte tenu de ces éléments, il est évident que les contrôleurs de gestion sont alors particulièrement visés par cette description du nouveau taylorisme.

b) Contrôleur avant tout

Il ressort des entretiens une identification claire à la fonction de contrôleur de gestion, et ce pour chacune des personnes rencontrées :

« Moi je suis plus lié à la fonction. A part quelques points qui sont plus liés au secteur voilà, mais bon fondamentalement… » [CGO, Topfringues]
« Moi au jour d’aujourd’hui je me sens plus contrôleur de gestion finalement général, mais opérationnel. » [CGO, Topfringues]
« Bah non contrôleur de gestion » [CGO, Topfringues]
« Ah bah moi je me sens plus contrôleur de gestion ouai, carrément. De la distribution, soit » [CGB, Topfringues]

On note le cas particulier du contrôle de gestion support de Superauto, point sur lequel nous reviendrons en dernier lieu.

c) L’aveuglement du culte de la technicité

Le risque qui existe alors à s’identifier trop à la fonction est de devenir myope et de ne plus savoir adapter les outils au contexte. Le risque est alors une inversion des fins et des moyens. C’est ce que décrit Mintzberg (2003, p.256), pour qui l’employé « est simplement pris par son travail, – travail pour lequel l’organisation le rémunère-, au point que son travail devient une fin en soi, plutôt qu’un moyen pour faire aboutir les buts de l’organisation. »

Par exemple, lorsque le déploiement de nouveaux outils de contrôle de gestion devient un facteur de satisfaction en lui-même, la situation devient dangereuse :

« Après la satisfaction c’est que parfois quand tu produis des analyses, que tu arrives à mettre en place des fichiers avec des points, des outils, pistes d’analyses qui sont pas forcément soit sur d’autres BU ou qui n’existaient pas avant. Ben oui c’est bien parce que t’apportes… parce que tu as une vraie valeur ajoutée. » [Tofringues]

Le contrôleur s’il est poussé dans cet extrême n’est plus alors dans son rôle. Difficile d’imaginer qu’un bon contrôleur de gestion serait avant tout quelqu’un qui maîtrise les techniques et outils du contrôle de gestion de manière parfaite. Vis-à-vis des autres acteurs de l’organisation, ce n’est pas ce qui est attendu de lui.

Cependant, le contrôleur de gestion support de Superauto rappelle qu’il ne faut pas négliger la technique, qui fait partie de la fonction :

« Je vais pas dire que la technique ça ne m’intéresse pas parce qu’il y en a trop marre des managers qui sont ingénieurs et qui disent que la technique, bah oui c’est compliqué la technique, je préfère manager que de faire de la technique. Bah il faut faire les deux. Parce qu’il faut manager, mais il faut aussi, il faut pas mépriser la technique. Donc moi ça ne me gène absolument pas, et je vais mettre la main à la pâte pour donner un coup de main et passer plus pour un contrôleur de gestion » [CGS, Superauto]

d) Une faible identification à l’entreprise ?

Mintzberg précise qu’avec le déploiement du nouveau taylorisme a également disparu dans une certaine mesure l’attachement à une organisation : « de plus les techniques des analystes sont générales – elles s’appliquent à plusieurs types d’organisations et la plupart du temps les analystes sont très sollicités, aussi ont-ils une très grande mobilité. Ceci signifie aussi qu’ils ont une faible identification à l’organisation elle-même. En effet, elle est généralement plus faible que pour les opérateurs professionnels puisqu’ils n’ont même pas un contact direct avec les clients. » (2003, p.129)

« Je n’ai pas une grande approche au produit, dans ce que je fais aujourd’hui donc… » [CGO, Topfringues]
« Nous que ce soit des choux ou des carottes nous faut qu’on vende. Enfin nous le produit typiquement c’est le magasin quoi. Jveux dire il faut vendre. » [CGO, Topfringues]
« Quelque soit le produit, quelque soit la boutique, quelque soit le marché, j’ai vraiment, parce que je suis plus budgétaire que eux opérationnels, moi j’ai vraiment le sentiment de traiter des balances comptables. Et de la rentabilité, et des dépenses sur chiffre d’affaires. Et si demain je passe sur une société de services avec du chiffre d’affaires et des dépenses je fais le même travail. » [CGB, Topfringues]

On note tout de même un certain attachement au secteur d’activité pour certains…

« Faire autre chose, mais pas du service. Pas du service, non. » [CGU, Superauto]

« C’est extrêmement difficile pour moi car j’ai toujours été contrôleur de gestion dans le secteur automobile donc pour moi c’est quasiment indissociable. Je ne me vois même pas travailler dans un autre secteur que celui-là. C’est tellement assez indissociable. Mais je pense que c’est plus lié à mon expérience passée plus qu’autre chose. […] C’est un secteur qui est extrêmement prenant et qui donne énormément. C’est un secteur très intéressant on lui donne beaucoup mais il rend beaucoup aussi, il rend énormément. Au niveau humain ça c’est très clair. On voit passer un panel de personnalités qui est fantastique. Et puis au niveau technicité, c’est intéressant. » [CGC, Superauto]

« Si je devais changer de boulot ce serait toujours dans la distribution parce qu’il y a quand même la partie commerciale où on est liés avec les commerciaux, qui est quand même intéressante quoi. » [CGO, Topfringues]
« Toujours industrie je pense. Je pense que j’aurai toujours besoin du rapport avec le produit, qu’il y ait quelque chose de fabriqué. Je pense pas que je pourrai passer en service ou en financier pur. » [CGU, Coolagro]

Mais pas pour tous : « Mais après ce serait pas l’industrie textile, j’ai pas le sentiment que ce serait un problème, par rapport à ce que je peux faire. » [CGO, Topfringues]

Ce faible attachement peut poser problème dans l’accession aux postes opérationnels ou de direction des contrôleurs de gestion. En effet, comme l’un des contrôleurs a pu le dire, les contrôleurs qui accèdent à des postes de direction générale sont en général issus du secteur d’activité, même si cela n’a rien d’automatique, cela leur confère une certaine légitimité.

« Chez Topélec je l’ai vécu, mon DAF est devenu DG. Donc c’est pas impossible. Maintenant il y a quand même une grosse, grosse passerelle, parce que tous ces gens là ont quand même un historique financier quand même assez important. Enfin moi je l’imagine pas, mais ça existe. Il y a des gens qui font directeur du contrôle de gestion – Daf, DAF-DG. Je pense que c’est possible si tu restes dans le même milieu, dans le même secteur. Et que de par ton expérience, c’est de par ton expérience et ta connaissance que tu peux progresser. Ça s’improvise pas DG. Il faut avoir un certain recul, sur la partie business et sur la partie gestion/finance, si tu le fais pas dans un secteur que tu connais depuis très longtemps ça me paraît compliqué. » [CGO, Topfringues]

Ainsi, le contrôleur est souvent balloté entre sa rationalité et celle du groupe dominant, en recherche perpétuelle de légitimité et de reconnaissance de la part des opérationnels, et partagé entre ses techniques de controlling et son attachement à son secteur et à son entreprise.

Lire le mémoire complet ==> (Du rapport des contrôleurs de gestion au pouvoir)
Mémoire de fin d’études – Version non‐confidentielle
Université Paris – Dauphine – Master 2 Contrôle de gestion