Sensibilité financière et dimension pédagogique du contrôleur

By 16 April 2013

b) La sensibilité financière des acteurs

Dans sa thèse, Lambert (2005) émet la proposition suivante : « la prise en compte de la dimension financière dans la décision peut être réalisée malgré une faible autorité de la fonction contrôle de gestion » (p.448). Nous nous sommes alors interrogés sur la sensibilité financière des autres acteurs de l’organisation, afin de savoir comment la logique financière peut être représentée en cas d’absence du contrôleur.

Comme précédemment, on constate une rupture entre les conclusions de Topfringues et les autres entreprises. En effet, chez Superauto et chez Topélec, la logique financière est relativement bien intégrée par les opérationnels :
« Oui, oui. C’est plus le cas ici qu’en France. […] Ils [les opérationnels] sont beaucoup plus au courant, plus sensibles à ce qui est financier. Si le budget est bien fait, et qu’ils sont OK avec le budget, donc leur target, il n’y a pas de problème. » [CGU, Superauto]
« Un petit peu quand même. Parce qu’autant ils [les opérationnels] avaient pas de connaissances informatiques et tout ça, autant ils avaient quand même l’expérience… C’est comme une PME, ils étaient gérant d’une PME de 30 salariés en moyenne. Donc ils avaient quand même cet esprit de gérer les effectifs, de gérer les coûts, […] ils avaient quand même un certain sens financier de gestion de PME quoi. » [CGO, Topélec]

Bien sûr, tout dépend également des personnes :

« Il y en a certains qui n’ont pas le langage financier du tout, ou très peu, ou très bien, ça dépend des opérationnels que l’on a en face de nous. On a parfois des anciens financiers donc là ça se passe très très bien, on parle le même langage. Mais quand on a un acheteur qui n’a jamais fait de finance devant nous, là c’est extrêmement difficile de lui expliquer comment son action qu’il est en train de mener à l’extérieur est en train d’influencer chez nous. Alors quand c’est du P&L on y arrive encore, mais quand on parle de cash là c’est mort. Sauf à parler de Cash-in Cash-out, comme quand ils vont au supermarché, là ça va. Mais autrement les autres choses de cash là ils ont extrêmement de mal à matérialiser ce qui va se passer. » [CGC, Superauto]

« On vous balance un chiffre, on vous balance un bouquin en mandarin, c’est pas pour ça que vous allez le lire hein. […] C’est comme un bouquin en mandarin pour la plupart des gens. Exactement. Moi j’aime bien cette image, on vous balance un bouquin en mandarin, ça vous fait quoi ? Ça vous fait quel effet ? Bah pareil. La plupart des gens ne comprennent pas. Ils ne savent pas quoi en faire, ils ne savent pas comme le lire, ils ne comprennent pas le libellé. » [CGC, Superauto]

Au contraire, chez Topfringues, on remarque que les commerciaux ont une faible sensibilité financière :

« Je pense que le financier c’est un petit peu du charabia. Oui. C’est pas forcément ancré. […] sauf au 31 janvier, à la fin de l’année, le résultat, le REX là sur le résultat d’exploitation j’ai plein de questions parce qu’ils sont primés là-dessus. Mais pendant les 12 mois avant j’ai pas de questions. » [Topfringues]

« Pas du tout. Pas du tout. Ben en tous cas moi en regard de mon expérience passée, pas du tout. Il y a des tas de trucs qui sont anormaux tels que des magasins qui ouvrent sans que la Daf ne soit consultée, et même pire sans que nous on soit au courant. » [Topfringues]

« Malheureusement non, c’est pas… enfin moi j’ai l’impression que c’est un peu : on fonce tête baissée, et qu’on… enfin… c’est pas… on fait pas trop appel… Enfin si, on fait appel, mais ils [les opérationnels] pourraient plus se baser sur des chiffres quand même. Ils demandent des analyses mais typiquement sur la rentabilité, on peut montrer des trucs qui sont pas bons, ils vont continuer quand même quoi. » [Topfringues]

On constate donc une hétérogénéité dans les degrés de sensibilité aux logiques économiques de la part des opérationnels et des autres fonctionnels. Si cela est très fortement lié à la rationalité dominante et à la culture de l’entreprise, il sera d’autant plus difficile pour le contrôleur de mener à bien sa mission de sensibilisation économique.

c) La dimension pédagogique du contrôleur

C’est alors que la dimension pédagogique du rôle des contrôleurs de gestion peut intervenir. En effet, l’une des missions du contrôleur est de sensibiliser les managers, opérationnels ou fonctionnels, à la sensibilité économique. On peut prendre l’exemple très concret du contrôleur de Coolagro qui procède de deux manières : tout d’abord par des formations aux concepts économiques et comptables, mais aussi par une sensibilisation intégrée aux activités des opérationnels via les indicateurs de performance :

« Ils ont eu déjà plusieurs fois des formations justement sur la finance, pour montrer que mettre quelque chose au rebut ça coûte de l’argent, et leur donner une vision un peu plus globale de l’entreprise. Que ce soit pas juste : production, production, production, ou pour les commerciaux que ce soit pas toujours : ventes, ventes, ventes. Mais essayer de leur faire comprendre que ça sert à rien de vendre s’il n’y a pas de marge, et que ça sert à rien de produire si ça va à la poubelle. » [CGU, Coolagro]

« Pour les indicateurs ils ont un indicateur en termes de kilos, donc ils savent combien ils ont jeté de kilos, mais ils ont également le même indicateur avec un montant. Donc ils savent que s’ils ont jeté une tonne, c’est £10000 qui viennent de partir à la poubelle. » [CGU, Coolagro]

« Et il faut pour moi, décentraliser la gestion. C’est-à-dire qu’il faut former les différents patrons. Dans un site vous avez : le directeur d’usine, vous avez le directeur de la logistique, vous avez le directeur de la maintenance, vous avez les patrons des unités de fabrication qu’on appelle les UAP, vous avez le financier, vous avez ce qu’on avait avant un acheteur. Donc si vous voulez pas présenter des comptes et puis parler un langage ésotérique, le contrôleur a un rôle de formation, c’est-à-dire que si les gens n’ont pas de culture économique il faut déjà leur apporter. En expliquant, avec des données simples, il y en a qui ont très, très bien compris ce qu’il y avait dans un P&L après. Et savoir quand on leur demande des actions, savoir se situer, si on leur demande des indicateurs, ils savent que ça va aller dans cette ligne là. » [CGS, Superauto]

« Donc ils viennent chez nous, on leur fait des dessins, on les aide autant qu’on peut… […]Il a un rôle premier qui est d’expliquer. D’expliquer le chiffre, c’est-à-dire le rendre intelligible pour quelqu’un qui ne le comprend pas.» [CGC, Superauto]

La rationalité dominante de l’organisation et la sensibilité financière des acteurs ont une grande influence sur les missions assignées au contrôleur de gestion dans son organisation, et sur son client principal.

Lire le mémoire complet ==> (Du rapport des contrôleurs de gestion au pouvoir)
Mémoire de fin d’études – Version non‐confidentielle
Université Paris – Dauphine – Master 2 Contrôle de gestion