Rumeurs célèbres : Issy-les-Moulineaux et Meyssan

By 18 April 2013

• Blague ou malveillance : cas Issy-les-Moulineaux

Le nouveau virus fatal vient tout droit d’Issy-les-Moulineaux : c’est en substance ce qu’affirmait un canular qui avait commencé à circuler en février 2001 dans les boîtes aux lettres d’internautes interloqués. Le mail affirmait qu’une personne s’était assise dans un cinéma et avait ressenti une douloureuse piqûre. Elle s’était alors relevée pour découvrir l’aiguille d’une seringue portant une étiquette : « Vous venez d’être infecté par le VIH ».

Le message insistait : « Le Centre de contrôle des maladies rapporte qu’on a aussi trouvé des aiguilles dans les retours de monnaie de distributeurs publics. Toutes les chaises publiques devraient être inspectées avec vigilance et prudence avant usage. Une inspection visuelle minutieuse devrait suffire. » L’affaire était censée avoir été révélée par la police municipale d’Issy-les-Moulineaux. Suivait la désormais traditionnelle mention : « On nous a demandé de passer ceci au plus grand nombre de personnes possibles. Ceci est très important !!! Pensez que vous pouvez sauver une vie juste en redistribuant ceci. S.V.P. prenez quelques secondes de votre temps pour faire passer le message. »

Ce message semblait d’autant plus crédible qu’il avait été relayé par un membre de l’Institut Pasteur (Département de Génétique et Biochimie du Développement / Département d’Immunologie) qui n’avait pas hésité à laisser ses coordonnées téléphoniques.

7 …et voici l’expert !

Ce canular avait été très vite démenti. Le communiqué du Département de génétique et biochimie du développement / Département d’immunologie de l’Institut Pasteur infirmant la rumeur s’était répandu à toute vitesse, toujours par e-mail, en ces termes : « Vendredi 23 février, un stagiaire à l’Institut Pasteur a reçu par e-mail d’un de ses amis un message de mise en garde contre un risque de contamination par le virus du SIDA [et qui] l’a ensuite relayé de bonne foi à quelques amis […]. Ce message, qui n’est autre qu’une rumeur, s’est ainsi propagé par e-mail à des centaines de personnes. Il s’agit d’une information erronée qui n’émane pas de l’Institut Pasteur et qui n’engage absolument pas sa responsabilité. »

Afin de rassurer les internautes, ce démenti fut accompagné des avertissements suivants :

« Lorsqu’une personne s’est accidentellement piquée, il lui est conseillé, par mesure de précaution, de consulter un médecin et de lui remettre le matériel pour qu’il transmette l’aiguille ou la seringue au laboratoire compétent pour analyse. Le risque réel de contamination est évalué au cas par cas, en tenant compte de l’état du matériel et de la nature de la blessure, sachant que le virus du SIDA est très fragile dans le milieu extérieur et ne peut être transmis que par du sang frais. »

La mairie d’Issy en fit de même sur son site Web avec le message suivant : « Depuis plusieurs jours, une rumeur circule de mail en mail, selon le principe maintenant bien connu des chaînes (les fameux hoax). Alertés par de nombreux Internautes (par mail et par téléphone), la Mairie d’Issy-les-Moulineaux dément ce canular de mauvais goût. Avant d’atteindre Issy-les-Moulineaux, cette rumeur a déjà circulé à Dallas, Denver, Atlanta et Montréal. Si vous souhaitez obtenir davantage d’informations sur son origine, rendez-vous sur le site spécialisé HOAXBUSTER : http://www.hoaxbuster.com/hliste/fev01/hiv.html. Si vous recevez ce mail, merci de communiquer ces éléments à vos correspondants. »

Dans le cas de cette rumeur, on s’aperçoit vite qu’il s’agissait d’un canular. Il avait déjà eu pour cibles d’autres villes dans le monde : Montréal, Dallas, Denver, Atlanta, ou la Virginie. Le texte précisait que la police municipale d’Issy-les-Moulineaux avait été chargée de diffuser la nouvelle à tous les départements d’Île-de-France. Or Issy-les-Moulineaux ne dispose pas de police municipale ! Même face à un canular peu crédible, les réactions sont vives. La Mairie a recensé plus de cent vingt mails et cent quatre vingt appels téléphoniques de citoyens perplexes qui ont eu entre les mains ce mail.

On note ce commentaire de Jean-Noël Kapferer : « Ce qui me frappe le plus est qu’il s’agit d’une version moderne d’un rumeur très ancienne. Historiquement, les premières traces remontent à 1912. A l’époque, on disait qu’on était piqué dans les fiacres et dans les bus. Les rumeurs à propos de piqûres faîtes par des gens, des serpents, des araignées… c’est un grand thème de la rumeur en Europe, un peu comme la disparition d’enfant. La piqûre est un thème constant de la rumeur. C’est un exemple typique, replacé dans un contexte moderne. Celui du Sida et de la peur de la maladie. »8

8 Journal du Net, 28 février 2001

Nous retiendrons de ce cas que si Internet n’est pas indispensable aux rumeurs, elles peuvent s’y propager très rapidement.

• Récupération commerciale : cas Meyssan

Aux États-Unis, les attentats du 11 septembre 2001 ont tant alimenté les rumeurs, qu’en novembre, dans son discours devant l’ONU, Georges W. Bush9 a pris les devant : « Ne tolérons jamais les scandaleuses théories du complot concernant les attaques du 11 septembre, les mensonges malveillants qui tentent de décharger les terroristes et les coupables de leur responsabilité. » Selon une rumeur, aucun avion ne se serait écrasé sur le Pentagone le 11 septembre. Cette rumeur a pris naissance sur des sites conspirationnistes10. Elle a été relayé en France sur le site Internet du Réseau Voltaire11 animé par Thierry Meyssan et sur celui de l’Asile utopique12, avec le « Jeu des sept erreurs » ou « Jeu de l’avion ». L’animateur de ce site est Raphaël Meyssan, fils de Thierry.

La présentation, courte, montre des photos de l’attentat contre le Pentagone, toutes reprises de sites officiels américains. Une minute suffit à parcourir le montage, agrémenté de légendes au ton badin et énigmatique, qui stigmatisent l’absence de débris sur les lieux de l’attentat mais se contentent d’insinuer la théorie du complot. Ces sites tentent de démontrer qu’aucun Boeing ne s’est écrasé sur le bâtiment le plus protégé du monde et que le gouvernement américain a tout fait pour étouffer l’affaire et faire croire au monde entier qu’un troisième avion s’était abîmé sur Washington.

La démonstration est accompagnée de questions sans réponses : « Pourquoi n’y a-t-il aucun débris d’avion sur la pelouse ? Pourquoi le cratère est-il si petit ? Où sont les ailes de l’avion ? », et fait peser le spectre du complot sur la tête des dirigeants américains. Pour en savoir plus, il faut s’abonner aux notes d’information du Réseau Voltaire – 39 euros par an – ou attendre la sortie en librairie du livre sur les attentats du 11 septembre et l’implication des services secrets américains, écrit par Thierry Meyssan.

A quoi pourrait bien servir ce « camouflage pentagonal » ? Les attentats de Manhattan suffisaient aux Américains pour justifier leur débarquement en Afghanistan et leur guerre contre le terrorisme. De même, pourquoi s’être donné la peine de détruire le Boeing ailleurs et d’envoyer un missile sur le Pentagone, puisque de toute façon cela revenait au même ?13 Le but des sites français qui ont ainsi créé ce « mystère de l’avion du Pentagone » n’est pas clair. L’opinion générale s’accorde à dire que cela relèverait soit de la perversité et de l’anti-américanisme, soit d’une stratégie marketing bien pensée.

9 Président des USA à l’époque de ces évènements
10 Tels que : www.dgse.org, www.conspiracyplanet.com, www.faits-et-documents.com
11 www.reseauvoltaire.net
12 www.asile.org
13 Guillaume Dasquié et Jean Guisnel, L’effroyable mensonge, thèses et foutaises sur les attentats du 11 septembre, Editions La Découverte, 2002

La thèse de Thierry Meyssan tient en ce sous-titre : « Aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone ». Il suggère que le gouvernement américain a lancé une vaste conjuration pour masquer le fait que l’attentat au Pentagone a été perpétré « par des personnes habilitées à circuler dans l’enceinte du Pentagone. » Cette thèse est révisionniste, affirmant que l’histoire réelle que décrivent les médias et sur laquelle agissent les politiques n’est qu’un récit factice, totalement fabriqué et inventé.

Thierry Meyssan raconte n’importe quoi. De nombreux témoins ont vu l’avion avant qu’il ne s’écrase sur le Pentagone. Une photo montre un morceau de fuselage à proximité de l’immeuble. L’appareil s’est pulvérisé sous la violence du choc. S’il est bon que la parole des experts soit contestée par les citoyens, encore faut-il que cette contestation s’appuie sur des critères rigoureux où tous les faits sont pris en compte : la rumeur du 11 septembre laisse de côté tout ce qui ne va pas dans le sens que souhaitent ses propagateurs. Comme si la réalité n’était qu’opinion, et les faits sans importance face aux parti-pris. Sur Internet, il est possible de propager le faux sans rencontrer les obstacles professionnels, déontologiques ou commerciaux qui sont ceux des autres médias.

Il faut accorder à Thierry Meyssan une grande habilité commerciale. D’une part, un calendrier parfait : son livre est lancé le lundi, il participe le samedi à une émission TV de très haute écoute14 et le jeudi suivant à une émission plus sérieuse15. D’autre part, des sites bien pensés : la rhétorique employée est bien choisie, les photos sont liées à leurs sources. On notera que l’engouement pour ces deux sites a été nourri par l’importante couverture média. Son livre était voué à être discrédité avant même sa sortie. Pas tellement en raison des questions qu’il soulève, mais surtout en raison de celles qu’il laisse soigneusement de côté, et des réponses qu’il prétend apporter aux premières, ouvrant la porte aux spéculations les plus folles. Il n’a pas monté d’opération de marketing viral, il s’est contenté de baser son produit sur une rumeur déjà existante. La promesse de son produit est simple : récupération de la devise popularisé par la série télévisée X-Files « La vérité est ailleurs », et dénonciation d’un vaste complot de militaires américains d’extrême droite poursuivant de sombres desseins antidémocratiques. Son produit conjugue désastre intellectuel et réussite commercial.

Cela montre qu’une rumeur peut formidablement pousser un produit. Evidemment, les entreprises n’ont pas toujours sous la main de rumeurs à exploiter pour pousser leurs produits. D’où l’idée de créer la rumeur. Le bouche-à-oreille apparaît comme la meilleure technique permettant d’y arriver.

Nous retiendrons de ce cas qu’il est beaucoup plus efficace d’insinuer que d’affirmer, que la rumeur oublie tout ce qui ne plait pas à ses propagateurs, et que la rumeur peut être un excellent atout commercial.

14 Tout le monde en parle, émission diffusée le samedi 16 mars 2002 sur France 2, il s’agit de discussions animées par Thierry Ardisson autour de sujets d’actualité.
15 C dans l’air : 11 septembre, la rumeur, émission diffusée le jeudi 21 mars 2002 sur France 5 avec comme invités, outre Thierry Meyssan, Serge Roche, expert en stratégie militaire, Jean-Louis Dufour, spécialiste en stratégie militaire, Guillaume Brossard, fondateur du site hoaxbuster.com, François-Bernard Huygue, directeur de l’Observatoire d’Informations Stratégiques, Eric Denécé, directeur du Centre Français de Recherche sur le Renseignement

Lire le mémoire complet ==> (Marketing Viral & Lancement d’un Nouveau Produit sur le Marché de l’e-Publicité)
Mémoire de fin d’études – DESS Marketing Opérationnel International
Université Paris X NANTERRE / SUP DE V.