Les praticiens et les constantes propres à chaque profession

By 4 April 2013

3.2.2 Des constantes propres à chaque profession

Le modèle du praticien réflexif de Schön ne s’arrête pas à la structure, commune à toutes les professions, de la réflexion en cours action. L’auteur propose aussi de mettre en lumière les éléments qui divergent selon les professions. Schön les nomme des « constants » (Schön, 1983, p. 270) (nous prendrons le terme français « constantes »), car il s’agit de principes fondamentaux pour une profession, qui ne varient que peu : « Hence they give the practitioner the relatively solid reference from which, in reflection in action, he can allow his theories and frame to come apart. » (Schön, 1983, p. 270).

Nous allons détailler ces constantes, qui sont rassemblées en quatre groupes : Médias langage et répertoire, systèmes d’appréciations, théories parapluies, et enfin rôle du praticien.

a. Médias, langage et répertoire

Les moyens d’expérimentation

Les moyens d’expérimentation (traduit aussi par « médias » ou « véhicules » (Schön, 1996 [1983])) sont tous les outils qui permettent au praticien d’articuler sa pensée en lui permettant de créer un contexte d’expérimentation. Ainsi, à propos d’un des moyens utilisés par l’architecte, le dessin, Schön écrit : « In order to capture the benefits of the drawn world as a context of experiment, the designer must acquire certain competences and understandings » (Schön, 1983, p. 158). L’architecte utilise le dessin comme support de sa réflexion, et il se l’est approprié : il est capable d’utiliser des plans, des vues en coupe, des maquettes, etc (Schön, 1983).

Le contexte d’expérimentation a été distingué par Schön sous le nom de « virtual world »16 (Schön, 1983, p. 157). Le moyen d’expérimentation permet de construire le monde virtuel, mais ce monde virtuel n’a de valeur que si les hypothèses qu’il permet de tester se vérifient aussi dans le monde réel : « But the virtual world of the drawing can function reliably as a context for experiment only insofar as the results of experiment can be transferred to the built world. » (Schön, 1983, p. 159).

Dans un contexte d’expérimentation, certains facteurs sont ignorés. Mais lors de l’interprétation des résultats de l’expérimentation, le praticien doit connaitre suffisamment bien son support pour être capable de réintroduire les facteurs qui ont été ignorés, afin de bien évaluer la portée de son geste (Schön, 1983).

16 L’expression « monde virtuel » est souvent utilisée pour désigner l’univers d’un jeu vidéo. Dans le cadre de ce mémoire nous limiterons son utilisation à celle qu’en fait Schön, c’est-à-dire l’espace imaginaire où les professionnels conduisent leurs expériences et leur réflexion.

Le langage

Schön semble assumer que ce concept renvoie dans un premier temps à une définition implicite et courante du langage comme un ensemble de signes permettant une communication. Ainsi, le langage pour Schön consiste en un ensemble de signes utilisés par un professionnel. Par exemple, l’architecte possède un langage composé de dessins et de discussion : « Quist makes his moves in a language of designing which combines drawing and speaking » (Schön, 1983, p. 95).

Deuxièmement, le langage inclue une vision, un sens, au-delà de la simple description :

« In this langage words have different roles. » (Schön, 1983, p. 95). Le langage peut ainsi être truffé de références implicites à divers aspects du design :

Aspiring members of the linguistic community of design learn to detect multiple references, distinguish particular meanings in context, and use multiple reference as an aid to vision accross design domain (Schön, 1983, p. 98).

Une personne étrangère au domaine peut avoir de la difficulté à suivre le raisonnement d’un praticien, car elle n’est pas habituée à son langage: « Because of the differences in feel for media, langage, and repertoire, the art of one practice tends to be opaque to the practitionners of another » (Schön, 1983, p. 271).

Enfin, le langage joue un rôle particulier dans la réflexion d’un praticien, car il est omniprésent. On le retrouve dans la phase de définition du problème jusqu’à celle de l’évaluation des gestes posés (Schön, 1983).

Le répertoire

Le répertoire, quant à lui, répond à une autre question : Schön a montré que son modèle permet de faire face à des situations « uniques », pourtant les praticiens font bien appel à leurs connaissances pour comprendre la situation. Si le praticien classe la situation à laquelle il fait face dans une catégorie préétablie qu’il aura construite à partir de ses expériences précédentes, alors il nie l’unicité de la situation. Pour dépasser ce problème, Schön propose le concept du répertoire : « What I want to propose is this : the practitioner has built up a repertoire of examples, images, understandings, and actions » (Schön, 1983, p. 138). Ce répertoire comprend des solutions qu’un professionnel a pu voir dans une œuvre antérieure, ainsi que celles qu’il a lui-même mises en œuvre. Une solution peut être une œuvre dans sa globalité (comme les précédents en architecture) ou un élément en particulier. Chaque solution du répertoire fonctionne alors comme une métaphore pour comprendre la situation actuelle. Les solutions de design ne sont donc pas des motifs (« patterns » (Kreimeier, 2002) ) à suivre à la lettre.

When a practitioner make sense of a situation he perceives to be unique, he sees it as something already present in his repertoire. To see this site as that one is not to subsume the first under a familiar category or rule. It is, rather to see the unfamiliar, unique situation, as both similar to and different from the familiar one, without at first being able to say similar or different with respect to what (Schön,1983, p. 138).

Pour Schön, la réflexion en cours d’action que l’on effectue sur un cas peut être généralisée à d’autre cas, non pas en construisant des principes généraux pour résoudre ces cas, mais en contribuant à étoffer le répertoire du praticien. A l’aide de son répertoire, le praticien pourra composer de nouvelles variations pour chaque nouveau cas.

Le média, le langage et le répertoire d’un praticien sont trois entités liées et nécessaires à toute profession :

Together they make up the stuff of inquiry, in term of which practitioner move, experiment, and explore. Skill in the manipulation of media, languages and repertoires are essential to a practitioner’s reflective conversation with his situation, just as skill in the manipulation of spoken language is essential to ordinary conversation (Schön, 1983, p. 271).

b. Système d’appréciation

Chaque praticien possède un système de valeurs qui lui permet d’évaluer les solutions qu’il propose. Ainsi, lorsque le praticien-chercheur s’engage dans la conversation réflexive avec la situation, il doit effectuer des expériences dans son monde virtuel, poser des gestes et évaluer leurs conséquences. Mais pour évaluer ces conséquences, il doit à tout moment être capable de faire appel à son système d’appréciation pour vérifier que la solution proposée est cohérente avec ce système. Il doit être capable de se détacher de la solution pour avoir une meilleure vision d’ensemble (Schön, 1983, p. 164).

Le système d’appréciation doit être solide sans quoi il est impossible de mener une conversation réflexive :

Constancy of appreciative system is an essential for reflection in action. It is what make possible the initial framing of the problematic situation, and it is also what permits the inquirer to reappreciate the situation in the light of its back-talk (Schön,1983, p. 272).

Différents praticiens au sein d’une même profession peuvent avoir des systèmes divergents, ce qui est alors source de problèmes (Schön, 1983).

c. Théories globales

La troisième constante dégagée par Schön est celle des « overarching theories » (Schön, 1983, p. 273) que l’on peut traduire par théories parapluies (selon la traduction de 1996 (Schön, 1996 [1983]) ), ou théories globales. D’après Schön, une théorie globale n’est pas une règle qui doit être appliquée, mais plutôt un cadre qui permet au praticien de développer sa réflexion:

An overarching theory does not give a rule that can be applied to predict or control a particular event, but it supplies language from which to construct particular descriptions and themes from which to develop particular interpretation.(Schön, 1983, p. 273).

Les théories globales servent donc à interpréter les faits rencontrés par le praticien au cours de la réflexion en action. Schön donne l’exemple de la théorie psychanalytique pour le psychiatre, mais il précise aussi que toutes les professions ne font pas systématiquement appel à ce type de théories. Lorsqu’il a une théorie globale, le praticien possède un guide dans sa réflexion en action, ce qui lui permet d’évaluer encore plus précisément la qualité de celle-ci (Schön, 1983).

d. L’encadrement du rôle du praticien

Chaque professionnel définit son rôle et influence ainsi ses actions : « Differences in role frame help to determine what knowledge is seen as useful in practice and what kinds of reflection are undertaken in action. » (Schön, 1983, p. 274)

Par exemple, toute profession s’inscrit dans un contexte institutionnel, mais celui-ci n’est pas toujours pris en compte. Schön se demande ainsi si le rôle de l’ingénieur se limite à résoudre des problèmes techniques, ou s’il doit aussi inclure la relation avec les clients.

Le rôle choisi par le professionnel aura donc un impact important sur sa pratique : comme le dit Schön « it bounds the scope of practice » (Schön, 1983, p. 274), et mieux comprendre ce rôle permet de mieux comprendre les actions d’un praticien.

Tableau 1 : résumé des constantes du modèle du praticien réflexif

Constantes Description
Médias (ou moyens d’expérimentation) L’ensemble des outils à la disposition du praticien qui lui permettent d’articuler sa pensée dans son monde virtuel : par exemple, les plans pour l’architecte.
Langage Le langage est propre à une discipline, à un milieu. Il s’agit de tous les éléments permettant de communiquer (et non uniquement le langage verbal). Les éléments du langage jouent différents rôles et maitriser le langage d’une profession implique d’en comprendre les significations implicites.
Répertoire L’ensemble des solutions à la disposition d’un praticien : solutions préexistantes qu’il a rencontrées, ou solutions qu’il a lui-même mises en oeuvre. Il s’en sert comme référence pour analyser les situations, les voir comme des variantes les unes des autres.
Système d’appréciation Chaque praticien possède un système qui lui permet d’évaluer les solutions qu’il propose. Ce système doit être solide sans quoi il est impossible de mener une conversation réflexive. Différents praticiens au sein d’une même profession peuvent avoir des systèmes divergents, ce qui est source de problèmes.
Théorie globale Théorie qui fournit des outils pour interpréter les faits rencontrés par le praticien et qui le guide dans sa réflexion. Elle permet de restructurer la situation.

Schön donne l’exemple de la théorie psychanalytique.

Rôle Chaque professionnel définit son rôle (par exemple par rapport au contexte institutionnel) et cette définition se répercute dans les choix qu’il réalise et les actions qu’il mène.

En résumé, les constantes sont le socle à partir duquel un praticien mène sa réflexion en action. Les étapes de description de la situation, de recadrage, d’expérimentation et d’évaluation ne sont possibles que si le praticien possède ces constantes, et ce sont elles qui déterminent l’envergure et la direction prises par la réflexion en cours d’action : « In these way, among others, differences in the constants brought to inquiry affect the scope and direction of reflection-in-action » (Schön, 1983, p. 274). Ces constantes ne sont pas immuables : elles peuvent changer, mais cela se fait sur des périodes de pratique assez longues (Schön, 1983). L’étude de ces constantes dans le cas du design de jeux casual donnera donc une idée assez précise des forces qui guident la pratique professionnelle à un moment donné, même si ce portrait pourra avoir évolué dans quelques années.

Lire le mémoire complet ==> (Les casual games : définition à l’aide du savoir professionnel des designers de jeux)
Mémoire présenté à la Faculté des Études Supérieures et Postdoctorales en vue de l’obtention du grade de M. Sc. A. en Aménagement
Université de Montréal – Option Design et Complexité