Les débuts de l’urbanisation de la côte basque

By 27 April 2013

D’hier à aujourd’hui : urbanisation de la côte basque et place et rôle du commerce – Section 1 :

A l’Ouest : l’Océan Atlantique; au sud, là où commence la chaîne des Pyrénées : la frontière avec l’Espagne; au nord : au-delà de l’Adour, la plaine et la forêt landaises. Voici pour les limites du Pays basque de France18 qui s’étend sur un peu moins de 3 000 kms2.

Accessible sans contrainte, il a toujours été un carrefour de « flux de personnes et de marchandises dont il est l’origine, l’aboutissement ou le passage obligé19 ».

Aujourd’hui, son organisation et ses paysages nous livrent une double identité, traditionnelle et moderne. Et une transformation profonde se ressent, avec un étalement urbain qui déborde largement la côte basque : ses villes et leurs périphéries gagnent de plus en plus d’habitants, et la campagne proche (ou Pays Basque intermédiaire) est de plus en plus gagnée par la poussée urbaine.

I. L’urbanisation d’hier et d’aujourd’hui

A. Les débuts de l’urbanisation de la côte basque

« L’évolution de la population reflète l’histoire économique et politique », introduit Pierre Laborde dans son analyse des évolutions démographiques et sociales du Pays basque de France20.

Au cours de la première moitié du 19e siècle, la population s’accroît de 35 572 habitants entre 1801 et 1851 « grâce à une plus grande rareté des disettes ». Dans les deux périodes suivantes, de 1856 à 1876 et de 1876 à 1901, l’essor démographique urbain se poursuit : la côte basque et l’estuaire de l’Adour gagnent respectivement 59% et 26% (à noter ici, en 1857, l’intégration de la ville de Saint-Esprit et de ses 8 000 habitants à Bayonne).

Cette croissance se limite néanmoins à quelques communes côtières seulement : Biarritz (qui passe de 2 048 habitants en 1851 à 18 260 en 1911) et Hendaye (qui fait une poussée de 121% entre 1876 et 1901 grâce à l’annexion, en 1897, d’une partie de la commune voisine d’Urrugne, et aussi grâce à la construction de sa gare internationale; celle-ci emploie un personnel nombreux et attire des hôteliers et des commerçants). Pour sa part, Bayonne qui avait gagné 10 275 habitants entre 1856 et 1876 (dont de nombreux arrivants du Pays Basque intérieur21), perd un millier d’habitants entre 1876 et 1881 avant de stabiliser sa population les années suivantes. A la limite du Pays Basque, Boucau et Tarnos (dans les Landes), toutes deux nées en 1881-1882, connaissent une augmentation spectaculaire de leur population grâce à l’ouverture des Forges de l’Adour en 1883 (l’entreprise va devenir le plus gros centre industriel de la région, employant jusqu’à 2 000 ouvriers). « Dès cette époque », observe Pierre Laborde, « on assiste donc à la formation d’une agglomération autour de Bayonne ».

18 Le Pays Basque de France est aussi désigné « Pays Basque Nord » ou « Iparralde » (en basque).
19 Laborde P. 1983a, « Le Pays Basque d’hier et d’aujourd’hui », p. 31
20 Laborde P., 1983
21 Dans un même temps, entre 1851 et 1866, le Pays Basque intérieur, rural et agricole, perd 13 274 habitants (soit 10% de sa population). Continuant à diminuer, il passe de 108 512 habitants en 1876 à 101 122 habitants en 1901 (soit moins 6,7%). Mais, comme le souligne Pierre Laborde, la perte démographique réelle de l’intérieur du Pays Basque s’élève sensiblement « si l’on tient compte de l’accroissement naturel qui a presque toujours été élevé » : le déficit grimpe alors à près de 25 000 habitants (22,8%). Au total, 106 communes rurales sur 146 auront perdu une partie de leurs effectifs, avec des pointes de dépeuplement avoisinant les 30%.

Ce phénomène a pris des allures de véritable hémorragie à partir du début des années 1830. Au départ du port de Bayonne ou de celui de Bordeaux, des hommes jeunes de 21 à 23 ans quittent ainsi le Pays Basque pour l’Argentine, l’Uruguay, le Chili, puis les Etats-Unis. Piochées dans l’ouvrage de Pierre Laborde, deux données suffisent à illustrer l’ampleur du phénomène (qui aura également concerné le Pays Basque d’Espagne et le Béarn) :
– D’après les passeports délivrés par la préfecture des Basses-Pyrénées, le nombre des émigrants est de 1 875 en 1854, et de 1 277 en 1855. Et au cours des huit années suivantes, 953 jeunes (garçons et filles) embarquent en moyenne au port de Bayonne (d’autres encore partent du port de Bordeaux).
– Pour le seul arrondissement de Mauléon, on compte en 1900 pas moins de 14 agents recruteurs pour le Nouveau Monde.

Conséquence de sa croissance démographique, la Côte Basque commence sa révolution urbaine à partir du milieu du 19ème siècle.

Malgré son classement en place forte qui interdit les constructions en dehors de ses remparts, Bayonne voit ses premières transformations sous la municipalité de Jules Labat (1852-1870) : réalisation d’un nouveau quartier grâce à la restitution de terrains militaires aux allées Boufflers et grâce à l’annexion de Saint-Esprit; construction des halles, de l’abattoir, du nouvel hôpital Saint-Léon, des ponts. D’autres aménagements sont réalisés de la fin du 19ème et au début du 20ème, tels l’approvisionnement en eau de la ville (1894), la création du jardin public ou l’édification de plusieurs îlots grâce à de nouveaux terrains restitués par les autorités militaires en bordure de l’Adour.

Entre 1856 et 1896, Biarritz passe de 446 maisons à 1 162; des immeubles de trois et quatre étages sont construits et des parcs dessinés; on procède à l’assainissement et à l’éclairage, les rues remplacent les anciens chemins, … et la vente de l’ancien domaine impérial de l’impératrice Eugénie permet à Biarritz de s’étendre. Dans les années 1900, l’ancien village de pêcheurs s’est transformé en ville balnéaire cossue et cosmopolite où séjournent de riches touristes dont de nombreux étrangers.

Située entre Bayonne et Biarritz, la petite ville d’Anglet (3 223 habitants en 1851, 5 382 en 1896) se transforme également peu à peu, notamment avec des constructions nouvelles érigées le long des deux lignes de tramway qui traversent désormais la commune. Par ailleurs, divers aménagements sont réalisés pour les loisirs de la clientèle mondaine de Biarritz : la forêt de pins à Chiberta créée grâce à des fonds de Napoléon III accueille des chasses à courre; un hippodrome est aménagé en 1870; un premier établissement de bains ouvre en 1884,…

Sur la côte sud, Saint-Jean-de-Luz connaît aussi d’importants travaux : achèvement de la digue destinée à fermer la rade dans les années 1880; endigage de terrains et aménagement de nouvelles voies pour accueillir de nouvelles constructions, création d’un nouveau quartier à proximité de la gare,… Quant à Hendaye agrandie des 762 hectares gagnés aux dépens de sa voisine d’Urrugne, l’évolution est sensible. A la construction de magasins, d’hôtels, des dépendances du chemin de fer,… s’ajoute celle d’un casino, d’un établissement de bains, de l’Hôtel de la Plage, de villas, …

B. Du début du 20ème siècle aux lendemains de la deuxième guerre mondiale : une urbanisation désordonnée et hypothéquant le futur

Stoppé pendant la guerre de 1914-1918, l’essor de la Côte Basque reprend de plus belle à partir de 1925 pour s’arrêter à nouveau en 1931 (conséquence de la crise mondiale de 1929). Quelques années plus tard, l’embellie de 1938 est interrompue par la deuxième guerre mondiale.

A Bayonne (libérée de ses servitudes militaires en 1907), à Biarritz et à Anglet, à Saint- Jean-de-Luz et Ciboure, à Hendaye, on construit beaucoup durant les années 1920 pour rattraper le déficit de logements destinés à la population permanente et aux touristes. Car, malgré les morts de 1914-1918, et malgré aussi la saignée de l’exode rural qui se poursuit (de 1901 à 1931, plus de 37 000 individus ont émigré), la population totale de 1931 n’a baissé que de 8% par rapport à celle de 1901. C’est dire l’accentuation urbaine littorale de la période avec 31 500 nouveaux citadins qui portent le nombre d’habitants de la Côte Basque à 100 00022 (cf. Photo n°2 et 3).

22 Laborde P., 1983

Urbanisation du littoral basque dans les années 1900
Photo n°1 et n°2 : Urbanisation du littoral basque dans les années 1900, source : LABORDE P., 1983, « Pays Basque d’hier et d’aujourd’hui », p. 117

Front de mer, à la grande plage de Biarritz
Photo n°3 : Front de mer, à la grande plage de Biarritz, avec au fond l’Hôtel du Palais, photo Liouize ALI, juin 2012

Mis à part quelques immeubles, il s’agit surtout de construction des maisons individuelles; le plus souvent, ces implantations sont désordonnées, inorganisées. De ces années 1920 et 1930, en l’absence de politique d’urbanisme, en « résulte un urbanisme diffus qui réunit quelques noyaux assez denses, entourés de lotissements pavillonnaires » (Laborde, 1983, p. 287).

La précipitation à construire pour répondre aux besoins des années 1920 à 1925 se répète après la deuxième guerre mondiale. Cette crise du logement commune à la France entière et localement, la spéculation foncière liée à la demande touristique, accentuent la désorganisation urbaine du territoire, conduisant à « construire plus vite que bien », et en s’attachant « plus au présent qu’à l’avenir » (Laborde, 1983). Des habitations poussent un peu n’importe où et n’importe comment, traduisant le laissez-faire des municipalités et leurs manques de moyens pour défendre l’intérêt général face aux lotisseurs. Pourtant, la loi du 14 mars 1919 obligeait les communes de plus de 10 000 habitants à posséder un plan d’urbanisme, et les stations balnéaires et climatiques à avoir un plan d’extension et d’embellissement…

La période de l’entre-deux-guerres voit également les villes littorales se doter de nombreux équipements : amélioration de la voirie, aménagement de réseaux d’eau et d’assainissement, création d’écoles et d’équipements sportifs… et aussi, tourisme oblige, travaux d’embellissement et création de chemins de promenades à Biarritz par exemple.

Au lendemain du deuxième conflit mondial, la croissance démographique, les nouveaux modes de vie et le tourisme s’accompagnent de l’extension de l’espace urbain. Comme dans la période précédente, ce développement se caractérise par la prégnance de l’habitat individuel (symbolisé par « la villa basque ».) (cf. Annexe 1 p.77). L’urbanisation des villes se fait sur une phase brève mais qui suffit à urbaniser la Côte Basque. « Cette extension s’opère au coup par coup, de façon incohérente, tant sur le plan des implantations que sur celui de l’esthétique, si biens que certains sites sont définitivement détruits et que certains aménagements souhaitables sont hypothéqués pour l’avenir » (Laborde, 1983, p. 220).

Lire le mémoire complet ==> (L’implantation d’IKEA à Bayonne : Quels impacts, mutation, et enjeux sur le(s) territoire(s) ?)
Mémoire de Master 1 « Géographie : Dynamiques, Territoires, Pasages »
Université d’Argers