L’entrée dans le secteur culturel et le nombre d’emplois occupés

By 25 April 2013

5.5.2. L’entrée dans le secteur culturel

A la sortie de leur formation, les étudiants entrent-ils tous dans le secteur culturel ? Ceci constitue un autre indice de connexion avec le secteur culturel. Le principe d’une enquête longitudinale permet de connaître les différents emplois occupés sur la période de temps retenue. Cette enquête a porté sur le premier emploi occupé à la sortie de formation (252 personnes sur 265), l’éventuel second, et n’a retenu ensuite que le dernier emploi occupé, en ignorant les éventuels emplois n°3, 4… Sont donc présentés ici le secteur d’activité du premier emploi et celui du dernier occupé sur la période174, de façon à mesurer les éventuels changements. La nature de ces deux indicateurs doit être précisée. L’indicateur de dernier emploi utilisé ici est en fait le dernier emploi occupé au cours de la période, quel que soit le nombre d’emploi occupé pendant cette période. C’est donc pour certains leur premier emploi s’ils n’en ont pas changé, et pour d’autres le sixième. On retrouve donc 252 personnes aussi pour le dernier emploi, alors que dans la plupart des tableaux précédents la colonne “dernier emploi” ne concernait que ceux qui avaient occupé plus de deux emplois, le dernier seulement étant décrit (41 personnes). Cela revient à dire que nous avons finalement comparé les secteurs d’activité de l’emploi occupé en début et en fin de période pour toutes les personnes ayant obtenu au moins un emploi.

Il s’avère que l’insertion dans le secteur culturel est plutôt massive : elle concerne, selon les formations, 82 à 90% de ceux ayant eu au moins un emploi sur la période (tableau 31), c’est à dire 80 à 86% des sortants selon les dispositifs. En terme d’évolution, il s’agit de se rappeler que la période d’observation est assez courte. La comparaison entre la situation du premier emploi et celle du dernier (le véritable dernier emploi occupé, cf. ci-dessus) fournit une appréciation du mouvement d’ensemble par rapport au secteur : elle ne montre qu’une très légère augmentation de la part des emplois dans le secteur culturel pour les cinq dispositifs (de 86% à 88% …), pas vraiment significative. Cependant, quelques petites différences existent entre les dispositifs de formation pour l’accès au secteur culturel lors du premier emploi, même si les écarts entre eux se réduisent sensiblement quand on observe la situation au dernier emploi. Alors que le taux d’accès au secteur culturel lors du premier emploi reste stable et à un niveau élevé pour les trois autres dispositifs, celui-ci est un peu plus faible pour les élèves issus de E (70%) et, dans une moindre mesure, pour ceux issus de C (82%). Il atteint tout de même respectivement 85% et 82% pour le dernier emploi.

174 Rappelons que la durée de la période d’enquête n’est pas la même pour toutes les personnes interrogées : celles-ci sont issues de trois promotions différentes, et n’ont donc pas toutes la même ancienneté de parcours post formation (1 an 4 mois, 2 ans 4 mois, 3 ans 4 mois). C’est cependant sans incidence quant à la comparaison entre les dispositifs de formation

Ainsi, si l’on s’en tient au premier emploi, les trois dispositifs A, B et D jouent globalement assez bien leur rôle dans la mise en situation vis-à-vis de ce secteur, ce qui est un peu moins vrai des dispositifs C et surtout E. Par ailleurs, du point de vue de l’exercice professionnel des élèves, l’augmentation des taux d’accès au secteur culturel et la réduction des différences au cours du temps entre les dispositifs suggère que leurs projets ont, pour la plupart, « tenu » sur la durée. Cependant, une petite partie d’entre eux n’accèdent pas au secteur culturel. Rappelons ici que les personnes sorties de ces dispositifs n’ont pas toutes dès leur sortie de formation cherché un emploi dans ce secteur : certaines ont d’emblée poursuivi d’autres études (cf. 5.5.1.), d’autres disposaient d’une double formation, du type école de management pour la plus répandue, offrant des opportunités d’emploi bien au delà du secteur culturel (cf. 5.3.3.1.). Cela traduit à notre sens le manque, dans l’environnement de la personne et au premier rang duquel le dispositif de formation, d’opportunités rapidement accessibles situées dans ce secteur, ou de supports relationnels qui y soient connectés, à moins que les possibles désillusions nées des premiers contacts avec celui-ci ne l’aient emporté.

Tableau 31. Comparaison de la situation du premier et du dernier emploi occupé vis à vis du secteur culturel

Employeur dans lesecteur culturel Ensemble desdispositifs Dispositif A Dispositif B Dispositif C Dispositif D Dispositif E
1er emploi 86,1% 88,2% 91,9% 78,6% 86,0% 70,0%
dernier emploi 88,1% 89,7% 90,6% 82,1% 86,3% 85,0%

5.5.3. Le nombre d’emplois occupés

Pratiquement toutes les personnes passées par ces dispositifs de formation ont occupé au moins un emploi175 durant la période d’enquête (tableaux 22-23, en annexe). A peine 5% (13/265) n’en ont jamais occupé. Cela concerne essentiellement la promotion la plus récente (1993) dont les élèves ont été enquêté un an et quatre mois après leur sortie. Pour ceux-ci, l’absence d’emploi recouvre en fait des situations diverses, comme des poursuites d’études, un chômage véritable, ou encore l’association des deux comme cela a déjà été évoqué (§ 5.5.1.).

Pour les autres, la détermination du nombre d’emplois occupés n’a pas toujours été évidente. Si pour la plupart le découpage en périodes d’emploi et périodes de non emploi est assez net, ce n’est pas le cas de tous. Du salarié ayant des employeurs multiples (intermittents, pigistes…) à celui dont les emplois successifs se chevauchent voire sont parfois totalement menés en parallèle176, en passant par la faiblesse du statut d’un emploi correspondant au projet principal de l’intéressée mais non encore à même de lui procurer des revenus177, l’amenant à jongler entre le chômage, des vacations (parfois importantes) dans un centre dramatique national, et le budget de son activité principale… Bref, quelques cas ont soulevé des interrogations quant à la question d’un découpage objectif de leurs périodes d’emploi. Peu nombreux, ils n’ont pas fait l’objet d’une analyse particulière178 : la description de chaque emploi a été conservée en considérant l’ordre dans lequel ils arrivaient. Pour les périodes, certaines ont été regroupées lorsqu’elles faisaient un tout autonome du point de vue de l’enquêté (cas des intermittents par ex.) et quand son avis avait été recueilli. Des scories non significatives à ce niveau d’analyse ont donc dû être abandonnées çà et là : les approximations qui en ont résulté ne portent pas à conséquence du point de vue de l’analyse visant à rendre compte des formes de capital social mobilisé lors du parcours d’accès à l’emploi et à un milieu professionnel donné.

175 Définition retenue pour cette enquête : emploi d’une durée d’un mois minimum, hors emploi dits “de vacances”.
176 Etre chargée de communication sur une opération, un festival par exemple, et être par ailleurs la responsable permanente de la communication et l’administration d’une compagnie n’effraie manifestement pas quelques-unes des personnes interrogées !!
177 La mise sur pied des premières éditions d’un festival par exemple
178 sur ces questions : nous avons par ailleurs observé et étudié ce type d’enchevêtrement dans des parcours socioprofessionnels longs lors d’une enquête auprès de créateurs d’entreprises culturelles (Lecoutre et Lièvre 1989, 1993, 1994).

Tableau 32. Occupation d’un emploi depuis la fin de la formation

Dispositif A Dispositif B Dispositif C Dispositif D Dispositif E Ensemble
oui 97,1% 100% 87,5% 100% 74,1% 95,1%
non 2,9% 12,5% 25,9% 4,9%
Total 100% 100% 100% 100% 100% 100%

Ainsi, la majeure partie (84%) a occupé un ou deux emplois (tableau 23, annexe 4). La construction de l’échantillon montre que le nombre d’emplois occupés augmente bien sûr avec le temps passé depuis la sortie : ils étaient 57% à avoir occupé un seul emploi pour la promotion 1993, 47% pour celle de 1992 et finalement 26% pour celle de 1991. Inversement, 34% des sortants de 1993 ont occupé deux emplois, 40% pour ceux de 1992 et 46% pour ceux de 1993. L’analyse par dispositif montre pour sa part quelques différences significatives. Pratiquement tous les étudiants issus des dispositifs A, B et D ont obtenu un emploi sur la période d’enquête, alors qu’ils ne sont qu’1/8 pour C et seulement ¼ pour E.

5.5.4. La durée d’accès au premier emploi

Par convention, le 1er septembre a été retenu comme date de fin d’année de formation. Cela correspondait à la réalité des pratiques constatées pour ce type de dispositif de formation, en tenant compte de leurs indications officielles et du fait que le mémoire est généralement achevé et remis après l’été, en septembre. Ce n’est qu’une approximation, car la fin de ces cursus n’est pas aussi identifiée dans le temps que ne le laisserait supposer leur maquette ou leur programme, du fait principalement d’exigences de nature et de délais différentes de la part des responsables pour le mémoire.

Ces remarques étant faites, on constate que l’accès au 1er emploi est plutôt rapide : plus de la moitié des étudiants l’obtiennent en moins d’un mois, 70% en moins de trois mois. Pour effectuer une comparaison avec les sortants en 1988 de DEA-DESS (enquêtés en 1991, toutes spécialités confondues179), les durées ont été recalculées selon la date de sortie au 1er juillet retenue pour cette enquête ; ces sortants étaient 61% à avoir obtenu un emploi en moins de 6 mois (69,4% ici) et 88% en moins d’un an (90,1% ici). En distinguant les formations, les sortants des dispositifs A, B et D ont obtenu un accès plus rapide par comparaison à l’accès légèrement plus tardif de ceux des formations C (qui reste dans la moyenne des DEA-DESS de 1988, alors que la situation d’ensemble des sortants de l’enseignement supérieur s’est dégradée depuis cette période, cf. Martinelli 1995), et surtout E pour laquelle il faut tenir compte de délais plus long pour le mémoire (et aussi d’un niveau d’exigence plus élevé).

Tableau 33. Durée d’accès au 1er emploi en nombre de mois

Rappel : par convention, la date de sortie a été fixée au 1er septembre de chaque année

% cumuléDate de sortie au 01/09 A B C D E Ensemble
Emploi obtenu avant l’entrée en formation 7,4% 20,0% 7,1% 5,9% 10,0% 11,5%
Emploi obtenu pendant la formation 20,6% 37,6% 14,3% 11,8% 20,0% 23,8%
Emploi obtenu moins d’un mois après la sortie 44,1% 43,5% 32,1% 35,3% 25,0% 39,3%
Emploi obtenu moins de 3 mois après la sortie 60,3% 74,1% 53,6% 66,7% 50,0% 64,7%
Emploi obtenu moins de 6 mois après la sortie 80,9% 83,5% 71,4% 88,2% 60,0% 80,6%
Emploi obtenu moins d’un an après la sortie 94,1% 90,6% 85,7% 98,0% 80,0% 91,7%

Les étudiants trouvent enfin bien souvent des emplois pris dans la foulée après le stage, étant plus ou moins tacitement admis que le mémoire peut être réalisé en parallèle et ceci influant, on peut l’imaginer, sur des délais plus ou moins négociables. La période de chevauchement entre formation et emploi peut donc s’étirer, et, de surcroît, certains professionnels occupaient un emploi avant d’entrer en formation et ne l’ont pas quitté. Ceci explique l’importance des durées “ négatives ” d’accès à l’emploi puisque près de 24% des personnes enquêtées avaient pris un emploi avant la date conventionnelle de fin d’étude. Ce phénomène n’est pas propre au secteur culturel, même s’il est ici particulièrement important : aux enquêtes auprès des sortants de l’enseignement supérieur de 1987 et de 1991 (étudiants sortis en 1984 et en 1988), la part de ceux ayant occupé un emploi avant l’obtention de leur diplôme était respectivement de 13% et 10%180.

5.5.5. Le poids des contrats à durée déterminée

Le statut du premier emploi occupé est présenté dans le tableau 34. Dans l’ensemble la part du statut stable (fonctionnaire, CDI, indépendant) domine (48% des premiers emplois). A titre de comparaison, parmi les sortants de l’enseignement supérieur de 1992 (enquêtés en 1995181), 46% des premières situations étaient “ stables ”. Nous savons que cette part s’élève globalement avec le niveau de diplôme, mais la proportion pour les DEA-DESS ne nous est pas connue. Lors de l’enquête enseignement supérieur du Céreq de 1991 (sortants de 1988), la part des premières situations “ stables ” atteignait 54% pour l’ensemble de l’enseignement supérieur et 62,6% pour les DEA-DESS de Droit Sciences Economiques. On peut donc raisonnablement penser que les sortants des cinq formations enquêtées ici se trouvent moins souvent sur une situation stable pour leur premier emploi que leurs homologues de DEA- DESS Droit Sciences Economiques. La part des CDD est en fait relativement importante et concerne 42% des premiers emplois.

Tableau 34. Statut du premier emploi occupé selon le dispositif de formation

Dispositif A Dispositif B Dispositif C Dispositif D Dispositif E Ensemble
Indépendant (à son compte) 4,5% 3,5% 7,1% 2,0% 3,6%
Fonctionnaire, salarié en CDI 35,8% 55,3% 42,9% 53,1% 10,0% 44,6%
Salarié en CDD 43,3% 37,6% 39,3% 38,8% 70,0% 42,2%
Auxiliaire, vacataire de l’Etatou des coll. locales 10,4% 2,0% 5,0% 3,6%
Intérimaire 1,2% 7,1% 15,0% 2,4%
Contrat d’adapat°, de qualif°,mesures pour l’emploi (CES, …) 1,5% 3,6% 0,8%
Intermittent du spectacle,pigiste, … 3,0% 2,4% 2,0% 2,0%
“Bénévole” 1,5% 2,0% 0,8%
TOTAL 100% 100% 100% 100% 100% 100%

Il est vrai que l’utilisation du CDD est plutôt le fait des employeurs du secteur tertiaire, et que cette utilisation a eu tendance à augmenter entre 1990 et 1994, toutes catégories de recrutés confondues, que ce soit un premier emploi ou non182. Cela appelle plusieurs remarques :

– tout d’abord, il faut se garder d’interpréter le CDD uniquement comme un indice de précarité. A coté de son sens habituel de gestion à court terme de la main d’oeuvre, le CDD a eu tendance à devenir depuis quelques années une forme courante de recrutement, une séquence183 imposée avant la transformation (ou non…) du contrat de travail en durée indéterminée (période d’essai de 1 à 3 mois incluse dans un CDD de 6 mois à 1 an, tacitement transformable en CDI si tout le monde est satisfait). Or ce sont les statuts d’embauche des emplois qui ont été conservés dans l’enquête.
– deuxièmement, les recrutements sur des emplois de la fonction publique –d’Etat ou territoriale- imposent classiquement le passage par un concours ; mais il est souvent fait usage, pour diverses raisons (contournement des conventions, souplesse de gestion salariale…), de CDD de trois ans renouvelables plusieurs fois, par exemple (mais pas seulement), pour des embauches sur un premier emploi en remplacement temporaire de titulaires ou encore dans le cas d’opérations nouvelles ou de préfigurations incitant les employeurs à la prudence (cas des chargés de mission).
– par ailleurs, le mode de production du secteur culturel impose par lui-même un fonctionnement en périodes discontinues de travail qui se matérialise statutairement, pour un volet d’emploi, par l’usage du CDD184.
– enfin, le contrat à durée déterminée représente d’une certaine façon la possibilité pour ces sortants de formation de se constituer une expérience professionnelle qui dans le secteur culturel ne peut s’obtenir qu’à travers l’expérimentation d’une variété de fonctions ou de milieux. La transmission des savoir et des savoir-faire relatifs au secteur culturel est en effet loin d’être totalement codifiée dans le système d’enseignement, ce qui laisse encore une grande marge d’apprentissage après les cursus formatifs…

182 Le recrutement sur CDD, toutes catégories de recrutés confondues et que ce soit un premier emploi ou non, est passé de 13 à 15% entre 1990 et 1994 (LAGARENNE & MARCHAL 1995a).
183 Cf. les travaux de Valérie HENGUELLE (1993, 1994) sur le rôle des séquences d’emploi.
184 Cette pratique tend à se développer dans le secteur audiovisuel, par exemple, avec l’apparition d’un troisième secteur “informel”, non régulé par les conventions en vigueur dans ce secteur, à côté de ceux du cinéma et de l’audiovisuel public (RANNOU 1989).

Ces réserves étant faites, il est possible de considérer le statut du premier emploi comme un indice pour juger de sa qualité, dans la mesure où quelques différences apparaissent entre les dispositifs. Trois points seront retenus ici pour les premiers emplois, la prépondérance des situations stables pour les dispositifs B, C et D (resp. 58%, 50% et 55%), un équilibre entre les situations stables et le CDD pour le dispositif A (40% – 43%), et surtout l’importance très marquée des CDD (70%) pour E.

Capital social, école et entreprises sur le marché du travail
Les dynamiques relationnelles des organisations éducatives dans l’accès à l’emploi
Thèse pour obtenir le grade de Docteur En Sociologie – UFR De Sciences Humaines Et Sociales
Université Paris 5 – René Descartes