L’école comme moyen d’accès à l’emploi dans l’enquête Emploi

By 24 April 2013

3.3. L’école comme moyen d’accès à l’emploi dans l’enquête Emploi

L’étude auprès des employeurs du BTP a montré, sur un exemple ad hoc, le rôle du capital social pour les entreprises. Celle du CEE met en évidence à partir des données de l’enquête Emploi le poids de l’école, relativement modeste au plan général mais concernant plus particulièrement les jeunes. L’objectif est ici d’approfondir ce que l’enquête Emploi peut fournir comme information sur l’école dans les modes d’accès à l’emploi.

Les données présentées sont issues de cette enquête réalisée annuellement par l’INSEE auprès d’un échantillon représentatif de la population de 15 ans et plus (135000 à 150000 personnes selon les années, depuis 1990)74. Elle permet de connaître la situation vis à vis de l’emploi et les changements éventuellement intervenus entre les 1er mars de chaque année.

74 Enquête Emploi, série 1990 : un nouveau questionnaire, une nouvelle chaîne de traitement, dossier, Courrier des Statistiques, n°53, mars 1990, pp. 13-35

Depuis 1990, une question sur le mode d’accès à l’emploi a été systématiquement posée lorsqu’il y a eu changement en cours d’année (« Comment avez-vous trouvé cet emploi ? »). Cette question sera traitée ici. L’ensemble des données correspond à la population active au sens du BIT, et couvre toutes les formes d’emploi, quel que soit le statut : contrat à durée indéterminée ou déterminée, public ou privé, salarié ou indépendant, aide familial, apprenti, bénéficiaire d’un contrat aidé (CES…) ou stagiaire rémunéré.

Il s’agit tout d’abord d’identifier le mieux possible le public effectivement concerné par la question du mode d’accès à l’emploi lié à l’école, à savoir les jeunes sortant de formation ; puis de préciser ce que représentent les formes d’accès à l’emploi reconnues dans l’enquête Emploi, en particulier en faisant apparaître un autre type de relations pouvant intervenir dans les embauches, les relations professionnelles antérieures (§ 3.3.1.). Nous rendons compte dans un deuxième temps des modes d’obtention de l’emploi pour les jeunes sur la décennie 1990, et plus particulièrement de l’intervention de l’école et de quelques variables susceptibles d’exercer une influence sur ce mode de recrutement (§ 3.3.2.).

3.3.1. L’identification des modes d’accès à l’emploi des personnes précédemment en formation dans l’enquête Emploi

3.3.1.1. L’école comme mode d’accès à l’emploi dans l’enquête Emploi.

Un premier regard

Une première exploitation a tout d’abord été réalisée sur les données issues des enquêtes de 1990, 1997 et 199875. 14000 personnes avaient changé d’emploi sur les 136000 interrogées en 1990, 10000 sur 149000 en 1997, 11000 sur 149000 en 1998. La question sur les modes d’accès à l’emploi permet de repérer le poids de l’école parmi les 10 réponses possibles (“ par son école, un organisme ou il a suivi une formation ”). L’analyse de ces réponses pour ces années, ventilées par grandes classes d’âge, donne les résultats suivants :

Tableau 11. Mode d’accès à l’emploi selon la tranche d’âge : fréquence de la réponse « école ». Source enquête Emploi INSEE

Age 15-24 ans 25-39 ans 40-49 ans 50-59 ans 60 ans et + Ensemble
1990 5,8 2,6 1,4 0,3 1,2 3,2
1997 7,7 3,5 1,6 1,2 0,0 4,1
1998 8,2 3,3 1,5 1,2 0,0 4,3

Le tableau 11 permet de constater tout d’abord que l’école est un moyen d’accès dans l’ensemble peu utilisé, entre 3 et 4% de l’ensemble des modes d’accès. Cependant il concerne particulièrement les plus jeunes, essentiellement les 15-24 ans et dans une moindre mesure les 25-39 ans. Et par ailleurs ce poids a augmenté durant la décennie quatre-vingt-dix pour ces deux classes d’âge, passant ainsi de 5,8% des 15-24 ans en 1990 à 8,2 % en 1998, ce qui n’est plus tout à fait négligeable. L’importance de l’école pour les plus jeunes ne surprend pas vraiment : c’est lorsque la personne est encore connue de l’école ou de l’organisme de formation, donc en est récemment sortie, que celui-ci peut jouer un rôle d’intermédiaire, de recommandation, voire de placement. Dans l’étude du Centre d’Etudes de l’Emploi présentée précédemment (3.2.), basée sur les données de 1994, l’école atteignait 2,9% toutes tranches d’âge confondues, mais le phénomène concernait essentiellement les 15-24 ans (6,2%), et dans une moindre mesure les 25-29 ans, pratiquement dans la moyenne (2,8%), alors qu’il chutait aux alentours de 1% passé 30 ans.

75 L’exploitation de cette enquête a pu être réalisée grâce à la collaboration très attentionnée de l’équipe du Lasmas à Caen (principalement Alain Degenne et Marie-Odile Lebeaux) que je remercie tout particulièrement

Ceci fournit une première indication sur le rôle de l’école dans l’accès à l’emploi. Dans la suite, ces résultats sont affinés en isolant le public le plus concerné, les jeunes sortants de formation.

3.3.1.2. Identifier les jeunes sortants de l’école

Dans un second temps, il s’agissait de faire porter l’analyse sur le public le plus concerné par ce mode d’accès, à savoir les jeunes obtenant leur emploi à la sortie de l’école, comme le montrent l’analyse précédente ou celle du Centre d’Etudes de l’Emploi (cf. § précédent 3.2.). L’enquête Emploi ne permet pas d’identifier directement le premier emploi obtenu après la sortie de l’école, mais permet de connaître la situation des personnes interrogées au mois de mars de l’année précédente. Nous avons alors cherché à nous rapprocher le plus possible de la situation ‘jeunes élèves ou étudiants sortant de l’appareil de formation et prenant leur premier emploi’. Le champ d’analyse a tout d’abord été restreint aux jeunes dont l’âge est compris entre 15 et 29 ans compte tenu des résultats précédents ; puis cette sélection a été affinée en ne retenant que ceux qui, un an auparavant, étaient élèves, étudiants ou effectuaient leur service national76. L’exploitation a été réalisée sur les enquêtes de 1990, 1994 et 1998. En sélectionnant les personnes âgées de 15 à 29 ans et précédemment en formation ou effectuant leur service national, les effectifs traités se réduisent sensiblement :

Tableau 12. Jeunes âgés de 15 à 29 ans, ayant changé d’emploi entre le 1er mars de l’année n-1 et le 1er mars de l’année n, précédemment en formation ou au service national. Source enquête Emploi INSEE

Année Effectif
1990 1924
1994 1556
1998 2048

Nous avons voulu par ailleurs identifier un item non directement pris en compte dans la question sur les modes d’obtention de l’emploi, à savoir la mobilisation de relations professionnelles antérieures.

3.3.1.3. Identifier des “ relations professionnelles antérieures ” comme mode d’accès à l’emploi pour les jeunes interrogés dans l’enquête Emploi

L’éventail des réponses à la question sur le mode d’accès à l’emploi a été affiné en faisant apparaître, à l’instar de C. Lagarenne et E. Marchal (1995, cf. le § précédent 3.2.), une possibilité non prise en compte jusqu’à présent, celle d’avoir obtenu son emploi par l’intermédiaire d’une relation connue préalablement de l’enquêté dans son milieu professionnel. Certes, disposer de ce type de relations nécessite d’avoir déjà expérimenté le marché du travail, ce qui est a priori moins vrai des jeunes. Cependant l’objectif était d’une part d’identifier d’éventuelles dimensions relationnelles cachées dans des moyens réputés formels, et d’autre part de ne pas négliger l’existence de phénomènes de récurrence de contrats courts sous toutes leurs formes pour ces jeunes, en augmentation au début des années quatre-vingt-dix (Marchand 1996).

Dans le questionnaire de l’enquête Emploi, la question “Comment M… a-t-il trouvé son emploi ?” comprend dix réponses (cf. annexe 2), mais ignore la possibilité d’avoir obtenu son emploi grâce à des relations professionnelles antérieures. La question suivante présente dans le questionnaire : “Avant d’occuper cet emploi M…. avait-il déjà travaillé pour la même entreprise ?” permet cependant d’identifier, en partie, cet item77. L’hypothèse assez plausible qui a été retenue est celle-ci : avoir déjà travaillé pour son employeur actuel suppose de le connaître ou qu’il vous connaisse. Toutes les personnes déclarant avoir déjà travaillé dans l’entreprise dans laquelle elles se trouvent au moment de l’enquête, quel qu’en ait été le cadre, ont donc été regroupées dans ce nouvel item : certaines y avaient travaillé comme salarié (intérim, apprenti, CDD), d’autres comme stagiaire rémunéré de la formation continue (TUC, SIVP, CES, Emploi-Jeune, …), ou encore dans le cadre d’une formation en alternance, sans que soit précisé si celle-ci s’est déroulée sous contrat de travail (contrat de qualification, d’adaptation, etc.) ou sous statut scolaire.

76 A savoir : code fip = 3 « Etudiant, élève, en formation, stagiaire non rémunéré » ou code fip = 4 « militaire du contingent », en mars de l’année précédant l’enquête. L’apprentissage est considéré comme une situation d’emploi ; nous n’avons donc pas les jeunes qui ont terminé leur apprentissage, donc quitté leur CFA l’année précédente (Enquête Emploi. Dictionnaire des codes alphabétiques, série 1975, 1983, 1990, 1993, INSEE, Paris).

Ce traitement appelle deux remarques. Tout d’abord, parmi les sept items possibles, une catégorie “autre cadre” est proposée et regroupe dans l’enquête Emploi de 1998 plus de 30% des réponses positives : que recouvrent-elles ? Cette catégorie réunit probablement de nombreuses personnes qui ont pu travailler une première fois à l’occasion d’un stage de formation initiale ou de périodes en alternance sous statut scolaire dans l’entreprise qui les a actuellement embauchés, dans la mesure où l’expression « formation en alternance » est le plus souvent interprétée comme correspondant aux contrats de qualification ou d’adaptation incluant une formation dite en alternance similaire au processus formatif mis en œuvre dans l’apprentissage (la première des formations en alternance). On devrait donc s’attendre à ce que le poids de l’item “école”, issu la première question présentée au § 3.3.1.1., diminue un peu.

Par ailleurs, cette variable ne recouvre pas tout à fait l’ensemble des situations d’obtention d’un emploi grâce aux relations professionnelles antérieures : il existe bien évidemment des cas où la personne a obtenu son emploi dans l’entreprise actuelle suite à des contacts établis avec cette entreprise lors de l’exercice de son activité professionnelle dans une autre entreprise l’ayant précédemment employée : les relations professionnelles ne se limitent pas à celles de l’entreprise dans laquelle on exerce, selon le type d’emploi occupé.

Ainsi, telles que définies ici, les relations professionnelles antérieures interviennent pour les trois enquêtes mobilisées dans 15 à 20% des cas d’obtention d’un emploi. Cette forme d’accès à l’emploi est manifestement loin d’être négligeable, et interroge sur l’origine de ces réponses.

77 La variable “TREMB” correspond à la question sur les modes d’accès à l’emploi. Nous avons construit une variable “TREMB2” à partir de la variable “AVEMB” (emploi antérieur dans la même entreprise) en réunissant les réponses positives (items 1 à 6) à cette question

Tableau 13. Proportion de répondants ayant obtenu leur emploi en ayant travaillé dans la même entreprise l’année précédente. Source enquête Emploi INSEE

Enquêtes Emploi 1990 1994 1998
Effectif base 1924 1556 2048
Effectif ayant obtenu leur emploi en ayant travaillé dans la même entreprise l’année précédente 290 299 413
% 15,1 % 19,2 % 20,2 %

3.3.1.4. D’où viennent les réponses reclassées ? Des relations professionnelles antérieures qui se cachent derrière des réponses “ démarches personnelles ” et “ école ”

Ceci n’est pas sans conséquence sur le poids relatif des autres modes d’obtention de l’emploi. Comment les jeunes déclarant avoir déjà travaillé pour leur employeur actuel ont-ils répondu à la question générique sur les modes d’accès ? Le croisement de la variable originelle et de la variable reconstruite fournit les deux tableaux 14 et 15 suivants78. Le tableau 14 indique quelle part de chaque catégorie de réponses à la question sur le mode d’obtention de l’emploi s’avère être aussi une relation professionnelle antérieure (RPA dans la suite). Le tableau 15 fournit plus classiquement la composition de la nouvelle catégorie. Il est difficile d’interpréter tous les mouvements que cela occasionne. Mais on peut tirer quelques enseignements au plan méthodologique.

Tableau 14. Poids, dans la catégorie d’origine, des réponses reclassées comme relations professionnelles antérieures. Source enquête Emploi INSEE

Catégorie d’origine des réponses àla question « Mode d’obtention »… …reclassées comme « Relation professionnelleantérieure »

EE 1990 EE 1994 EE 1998

Autre 20,5 28,3 31,8
Relations personnelles 9,8 14,5 17,4
Contacté par l’employeur 35,3 47,9 48,6
Famille 16,6 26,7 27,5
Mis à son compte 8,3 11,8 0,0
Démarche personnelle 13,2 15,9 24,1
Par l’école ou un org. de formation 16,8 17,7 18,3
ANPE ou autre org. placement 23,2 22,1 23,7
Annonces 4,3 3,6 1,6
Concours 10,4 20,6 9,4

Lecture : 20,51% des personnes ayant répondu « Autre » à la question “Comment M…a-t-il trouvé son emploi ?” ont aussi répondu avoir déjà travaillé pour le même employeur auparavant : elles ont donc trouvé leur emploi par des relations professionnelles antérieures.

Tableau 15. Composition de la catégorie reconstruite “ relations professionnelles antérieures ” selon la catégorie de réponse à la question originelle sur le mode d’obtention de l’emploi. Source enquête Emploi INSEE

Réponses à la question « Moded’obtention » Composition de la catégorie « relationprofessionnelle antérieure »

EE 1990 EE 1994 EE 1998

Autre 5,5 5,7 4,8
Relations personnelles 10,7 12,0 11,9
Contacté par l’employeur 6,2 7,7 8,5
Famille 12,1 14,7 11,4
Mis à son compte 0,3 0,7 0,0
Démarche personnelle 33,1 31,8 33,2
Par l’école ou un org. de formation 15,9 15,1 14,8
ANPE ou autre org. placement 11,0 6,7 13,6
Annonces 2,4 1,0 0,5
Concours 2,8 4,7 2,4
Total 100,0 100,0 100,0

Lecture : 10,69% des personnes ayant trouvé leur emploi grâce à une relation personnelle connaissaient l’employeur pour avoir déjà travaillé dans son entreprise.

Tout d’abord, et c’est assez intrigant, toutes les catégories de mode d’obtention de l’emploi sont concernées. Cette requalification ou cette précision nouvelle dans la réponse paraît assez naturelle pour au moins les six premières des dix catégories retenues. L’appareil de formation a ensuite été isolé. Enfin, les trois dernières catégories, considérées comme étant généralement des moyens formels, ne le sont finalement pas toujours. Voici quelques commentaires pour chacune de ces catégories :

1) 32% des réponses de la catégorie « autre » sont ici récupérées : près d’un tiers des personnes n’ayant rien spécifié à la question sur le mode d’obtention de l’emploi avaient en fait déjà travaillé chez leur employeur actuel, ce qui est bien une relation professionnelle antérieurement connue ; elles ne forment cependant qu’une petite part (5% environ) de la catégorie RPA ;
2) 17% des réponses dans la catégorie indistincte « relations personnelles » se trouvent précisées comme étant des relations professionnelles antérieures ; elles forment 11% des RPA ;
3) 48% des réponses « contacté par l’employeur » correspondent à des relations professionnelles antérieures, ce qui est bien naturellement une des formes possibles, puisque ayant déjà travaillé pour cet employeur, celui-ci n’a pas besoin d’intermédiaire (8% des RPA) ;
4) 27% des réponses « relations familiales » correspondent à des cas où l’enquêté a déjà travaillé pour l’employeur : deux cas possibles, une récurrence de contrats chez un membre de la famille qui est aussi l’employeur, ou un parent qui joue une seconde fois l’intermédiaire pour un même employeur connu (11% des RPA) ;
5) citons pour mémoire quelques réponses « mis à son compte », d’ailleurs vide en 1998 ( ?), pour laquelle on imagine très bien quelques individus reprenant une affaire dans laquelle ils ont déjà travaillé ;
6) les réponses « démarche personnelle » appellent par contre quelques remarques : c’est d’abord la catégorie qui recueille le plus de réponses en général à la question sur le mode d’obtention (près d’un tiers, cf. § 3.2.2.4. suivant). Et 18% des personnes ayant répondu ainsi connaissaient déjà l’employeur. Certes, on peut tout à fait recontacter un employeur pour lequel on a déjà travaillé. On est bien dans un cas de relation préalable entre un candidat et un employeur : mais la réponse « démarche personnelle » traduit ici le sens de l’initiative, c’est le jeune candidat qui est à l’origine de la reprise de contact, à la différence de ce qui doit se passer pour l’item « contacté par l’employeur ».

Mais c’est aussi ici que sont la plupart du temps classées les démarches désignées sous l’expression de « candidatures spontanées », avec l’envoi de CV, la visite directe, etc. On voit bien combien cette catégorie est un peu fourre-tout, euphémisant manifestement la mobilisation de relations personnelles (quelles qu’elles soient), et mélangeant les genres : ainsi une part de ce qui peut être perçu comme moyen formel, peut en fait masquer bien des phénomènes relationnels… Plus important, cette catégorie nombreuse constitue presque un tiers des RPA !

7) l’école : 23% des personnes ayant répondu avoir trouvé leur emploi par ce moyen (ou par un autre organisme de formation) avaient déjà travaillé pour leur employeur actuel, comme attendu (cf. supra) : école, travail, où est la limite ? L’école n’agit donc pas uniquement à travers ses relations avec d’anciens élèves, ou des annuaires compilant les entreprises avec lesquelles elle a été en contact par le passé, voire les informations diverses fournies par les dispositifs de formation. On perçoit ici l’importance de ce que peuvent apporter les stages ou les périodes de travail réalisées dans le cadre scolaire, qui sont donc de bonnes sources de connexion avec le monde du travail… Ces réponses forment tout de même 15% des RPA. A l’inverse, il est tout à fait possible qu’une partie des personnes ayant obtenu leur emploi grâce à une relation nouée lors d’un stage lié à l’école déclarent spontanément l’avoir trouvé par relations, aboutissant à ce qu’une partie des réponses concernant l’école échappe à la saisie et se retrouve dans cette catégorie indistincte des « relations personnelles » (cf. ci-dessus, point 2) : relations personnelles, oui, mais à quel titre ? Amical, professionnel, scolaire, de voisinage, de pratique sportive,… ? Se croisent ici des questions d’intensité affective des relations (susceptible justement d’affecter sa désignation, Bidart 1997), et de milieu dans lequel elles ont été nouées ; et où l’on voit que la nature de ce milieu n’est pas neutre du point de vue de la pertinence de l’aide qu’elle est susceptible de fournir selon le type d’action envisagé par l’individu…

Les trois dernières catégories sont les plus étonnantes :

8) L’ANPE est généralement considérée comme un moyen formel d’organisation du marché du travail : c’est même la raison d’être de toutes les démarches informatisées qu’elle construit autour de la codification fine des métiers en France, devant aboutir à des mises en relation mécaniquement opérées entre des catégories d’emploi objectivement décrites et des catégories de compétences d’individus tout aussi objectivement décrites. Cependant, près d’un quart des personnes ayant répondu avoir obtenu leur emploi par l’ANPE (ou un autre organisme de placement) avaient déjà travaillé chez leur employeur actuel. Cela veut dire que dans près d’un quart des cas, il y a déjà un contact fort établi entre l’employeur et le jeune embauché, via l’ANPE : soit l’agence envoie une seconde fois une personne qu’elle connaît déjà et qu’elle sait déjà connu de l’employeur, soit l’employeur demande à l’agence de lui envoyer quelqu’un qui a déjà travaillé chez lui, ce qui suppose donc qu’elle connaît déjà la personne en question, et que l’employeur le sait… Il est difficile de penser qu’un quart des mises en relation basées sur des critères objectifs –et anonymes– aboutissent par hasard à mettre en contact des gens qui se connaissent déjà… Dans les deux cas, quelqu’un dans une agence connaissait déjà au moins l’un des deux protagonistes. Bref, cela n’enlève rien à la valeur de son Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois (ROME) et de son système de codification assez élaboré, mais indique que son usage ne résume pas tout le travail effectué par le personnel des agences locales, comme l’ont déjà montré les travaux de P. Lièvre (1995) vus au chapitre 1. Au total, ces réponses représentent 13% des cas nouvellement identifiées RPA.

9) Encore plus marquant, 10% en 1998, et 20% en 1994, des personnes ayant obtenu leur emploi par un concours avaient déjà travaillé pour leur employeur actuel. Il est facile d’imaginer les stages, ou les périodes de travail effectuées auparavant comme contractuel de la fonction publique, mais à un tel niveau…

10) Enfin, même les petites annonces ne se font pas toujours au hasard, puisqu’une petite partie des personnes déclarant avoir trouvé leur emploi de cette manière avaient quand même déjà travaillé pour l’employeur émetteur de l’annonce… Notons tout de même que ces deux dernières catégories ne constituent qu’une toute petite part de la nouvelle catégorie RPA.

Ces interrogations méthodologiques concernaient à la fois la possibilité d’utiliser la réponse à la question “Avant d’occuper cet emploi M… avait-il déjà travaillé pour la même entreprise ?” comme appréciation des relations professionnelles antérieures, et le mode de désignation par les enquêtés – ici les jeunes – des moyens intervenant dans l’obtention d’un emploi. Elles ont été l’occasion de montrer une certaine sensibilité des catégories construites par les questionnaires (et probablement par les enquêteurs), selon les points de vue adoptés. Cela a permis de mettre en évidence d’une part des dimensions relationnelles cachées derrière des moyens qualifiés de « formels », et d’autre part certains cas d’intervention de l’école, que le seul énoncé de l’item ne laissait pas apparaître spontanément. Bien sûr, par son ampleur et ses objectifs propres, l’enquête Emploi ne peut entrer dans les niveaux de finesse soulevés ici. Au total, ces réajustements entre catégories d’analyse destinés à faire apparaître la catégorie « Relations professionnelles antérieures » ne modifient pas fondamentalement la hiérarchie des modes d’obtention de l’emploi lorsque ceux-ci sont analysés en grande masse, comme cela est abordé dans la suite.

Capital social, école et entreprises sur le marché du travail
Les dynamiques relationnelles des organisations éducatives dans l’accès à l’emploi
Thèse pour obtenir le grade de Docteur En Sociologie – UFR De Sciences Humaines Et Sociales
Université Paris 5 – René Descartes