Le principe du binge-drinking : la préchauffe

By 17 April 2013

IV/ Au cœur de la pratique

En nous intéressant maintenant au binge-drinking en tant que tel, nous allons pouvoir décrire le(s) mode(s) opératoire(s) de ce phénomène, c’est-à-dire montrer comment il se pratique. Nous allons aussi être amenés à parler des acteurs en question ainsi que de leurs caractéristiques sociologiques, toujours en tenant compte des différents contextes (groupes de pairs, famille, école) dans lesquels ils évoluent. C’est une occasion pour nous d’exposer une grande partie de notre travail ethnographique tout en appuyant l’analyse des données recueillies sur le terrain avec des réflexions théoriques sociologiques.

1- Le principe du binge-drinking

Rien qu’à travers ses différents synonymes (biture express, alcool défonce, « botellon », intoxication éthylique aigue, etc.), on peut imaginer à quoi consiste le binge-drinking.

Loin de la « dégustation », de la recherche des plaisirs ou même de la consommation quotidienne dans le cadre gastronomique, cette façon de boire correspond à un mode de vie particulier. En effet, le binge-drinking est un rapport à l’alcool propre à la catégorie des jeunes (adolescents et « postadolescents ») et s’exprime essentiellement dans des cadres festifs qui, en général, se déroulent pendant les week-ends et hors de la présence d’adultes.

Il consiste à consommer des quantités excessives d’alcool en peu de temps, dans le but de se souler le plus vite, et passe généralement par des jeux et des défis bien codifiés. Les jeunes « branchés » ou « fun » qui s’adonnent à cette pratique utilisent plusieurs supports, c’est-à- dire différents types de boissons alcoolisées dont les plus populaires restent de loin les pré- mix. Ce sont des mélanges d’alcools forts et de soft (ou sodas) du type vodka-pomme, vodka- orange, vodka-caramel, whisky-cola, vodka-redbull, etc., et dont l’usage est, à travers des stratégies marketing, essentiellement associé aux soirées étudiantes, aux week-ends d’intégration et aux galas des « grandes écoles ». Se « défoncer pour faire la fête sans prise de tête » en oubliant le stress du quotidien et surtout des études, tel est le principe même du binge-drinkig. Toutefois, cela passe aussi par diverses étapes.

2- La temporalité : les différentes étapes de la défonce

Les binge-drinkers cherchent toujours à suivre un processus logique qui correspond à une façon particulière de se défoncer. Ce processus comporte plusieurs étapes et peut légèrement varier selon les différents contextes et les différents lieux de la cuite.

Ici, il ne s’agit pas d’opérer une « analyse séquentielle »1 diachronique du binge-drinking, d’autant plus que dans cette étude nous avons pour objectif principal de dépasser les théories sociologiques de la déviance, c’est-à-dire de nous intéresser enfin aux binge-drinkers qui eux, ne considèrent pas leur pratique comme un comportement addictif et anormal.

Nous voulons seulement montrer quels sont les étapes, les modes opératoires de la défonce, les différentes façons de « passer à l’acte » dans ce cas précis. Par là, nous verrons aussi à travers la « mobilité de la fête », comment les binge-drinkers parviennent parfois à rallonger le temps d’une soirée, en la commençant plus tôt dans un lieu quelconque pour la finir plus tard dans un autre lieu.

a) La « préchauffe »

Il s’agit d’une « mise en bouche avant le début de la soirée ».

En effet, les groupes de binge-drinkers ont tendance à se retrouver ensemble dans un lieu avant le début d’une soirée, pour discuter, déguster quelques bières, de la sangria ou même pour prendre de la drogue, dans le but de se préparer pour arriver « chaud » à la soirée. On observe cette tendance surtout quand il s’agit des soirées étudiantes dans lesquelles les fêtards arrivent souvent en groupe. Cela est favorisé par le fait qu’ils s’organisent dans la plupart du temps en petits groupes pour amortir les coûts du transport vers le lieu de la soirée, prendre quelques précautions et, ont donc besoin de se rassembler quelque part (chez un ami, dans un bar, etc.) bien avant le début de la fête. Ils ont besoin de s’organiser, de désigner les chauffeurs, les « capitaines de soirées »2, etc. et ils en profitent pour prendre quelques verres.

La « préchauffe » peut aussi être une occasion pour certains binge-drinkers (notamment pour ceux qui font fréquemment la fête) de se défoncer sans avoir à se « ruiner », sans avoir à débourser de grosses sommes surtout quand ils doivent se rendre dans une soirée sans « open bar » ni « happy hour » :

– « Les soirées étudiantes c’est jamais en dessous de quinze euros, c’est toujours au minimum quinze euros. Et comme c’est toutes les semaines à l’ESC, enfin tous les mercredis, on ne peut pas dépenser quinze euros comme ça tous les mercredis. De toute façon on n’est pas du genre à boire trop, mais c’est vrai que c’est juste arriver avec 0,5 ou 0,6 gramme dans le sang pour être bien dans la soirée et pas avoir besoin de boire dix milles verres dans la soirée, voilà… » (Paul, étudiant à l’ESC Rouen, Envoyé spécial, France2, janvier 2007).

1 Howard S. Becker, Outsiders. Etudes de sociologie de la déviance, Métailié, Paris, 1985.
2 Le « capitaine de soirée » est le membre du groupe qui, lors d’une soirée, doit impérativement s’abstenir de consommer des boissons alcoolisées ou d’autres substances parce que son rôle est de conduire les autres membres du groupe à la soirée et de les ramener chez eux au retour. Ce statut est endossé à tour de rôle et constitue une véritable corvée.

L’alcool coûte plus cher dans les boites de nuit et les bars que dans les commerces (supermarchés, tabacs, etc.). Ce qui peut parfois en limiter la consommation chez certains étudiants qui n’ont pas suffisamment de ressources financières pour se payer une bonne cuite lors des soirées. Ils préfèrent donc cotiser pour acheter quelques bières bon marché qu’ils vont consommer ensemble afin d’anticiper la cuite. De plus, ils les achètent en gros pour espérer avoir une petite réduction de la part des commerçants. C’est en quelque sorte une astuce qui permet de soulever la barrière financière liée à la consommation massive d’alcool.

Il faut aussi savoir que la « préchauffe », qui est également une forme de consommation d’alcool dans un cadre privé, a pris une certaine ampleur du fait des restrictions récemment adoptées comme la loi Bachelot et surtout les directives de certaines administrations (d’écoles de commerce et d’ingénieurs) visant à limiter la consommation d’alcool dans les soirées étudiantes. Les quantités d’alcool étant limitées dans certaines soirées étudiantes, donc insuffisantes pour les binge-drinkers, ces derniers trouvent le moyen d’arriver à leur fin en se soulant à moitié avant de se rendre à la soirée. Une fois sur place, il leur suffira simplement de se payer encore quelques verres d’alcool fort de plus pour qu’ils soient défoncés. C’est pourquoi dans certaines soirées auxquelles nous avons assisté, nous étions surpris de voir des binge-drinkers entrain de vomir ou d’être évacués alors que la fête venait à peine de commencer et qu’ils avaient bu juste deux ou trois verres. C’est par la suite que nous avons compris qu’ils étaient à moitié défoncés avant même d’arriver à la fête.

La « préchauffe » n’est pas seulement une façon de préparer une soirée ni encore seulement une stratégie pour se défoncer en dépensant moins d’argent. On peut aussi y voir comment les étudiants en général et les binge-drinkers en particulier arrivent à rallonger la durée habituelle de la fête en la débutant ailleurs, plus tôt et donc, en lui consacrant beaucoup plus de temps.

Lire le mémoire complet ==> (Jeunes et Alcool : le binge-drinking en milieu étudiant)
Rapport final du mémoire – Master1 Sociologie
Université Victor Segalen – Bordeaux 2 – Département de Sociologie Faculté des Sciences de l’Homme