Le phénomène émotionnel et la psychomotricité

By 29 April 2013

III. Le phénomène émotionnel et la psychomotricité

Depuis de nombreuses années, le concept de psychomotricité a été l’objet de nombreuses tentatives de définitions, qui ont souvent utilisé des voies différentes pour le cerner. Ainsi, sans vouloir prendre position sur la dialectique interne qui régit le concept de psychomotricité et sans être exhaustive, je citerai les apports de la neurophysiologie avec Wernicke et Dupré au début du XXe siècle, de la psychologie avec l’approche constructiviste de Piaget, lequel impute à l’expérience une importance clé dans le développement, de la psychobiologie avec Wallon qui souligne l’importance accordée au prélangage affectif des émotions, des postures et des mimiques. Les travaux de De Ajuriaguerra mais aussi l’apport de la psychanalyse complète la notion de psychomotricité ; pour Reich, notamment, le corps est le lieu d’inscription des conflits psychiques matérialisés par des tensions musculaires, lesquelles sont sous-tendues par la vie émotionnelle. Dans les années 80, Corraze, définit les troubles psychomoteurs comme étant l’expression d’un désordre d’ordre supérieur et comme étant souvent associés à des troubles affectifs.

Dans ce qui suit, je développerais plus particulièrement le phénomène émotionnel que l’on retrouve dans le développement normal et en psychopathologique, tant sur le versant du décodage, de l’expression que du contrôle des émotions.

1) Emotions et développement normal

a. Adaptation “affectivo-motrice” mère bébé

Dès la fin des années quarante H. Wallon mettait en évidence le lien entre le tonus et l’émotion. Il soulignait son importance dans les interactions mère nourrisson, parlant d’une “relation tonico-affective”. De plus, l’émotion a un grand pouvoir sur l’entourage de l’enfant, c’est par ce biais que l’enfant, qui ne possède pas le langage verbal, exercera une action sur autrui et ainsi agir sur le monde extérieur. Les mimiques de l’enfant et de son entourage instaurent un système de communication constituant pour le bébé “le seul mode possible d’échange avec son entourage […] c’est à partir de mille indices d’attitudes et de physionomie qui échappent le plus souvent à la claire conscience des partenaires, précisément parce qu’ils ne sont pas véhiculés par la parole, que s’établissent leurs dispositions réciproques” (In Contant & Calza, 2002, p30).

J. de Ajuriaguerra reprenant la démonstration de Wallon, parle de “dialogue tonique” et met en exergue la fonction du tonus dans la communication interhumaine : “l’enfant, dès sa naissance, s’exprime par le cri, par les réactions tonique axiales, par des grimaces ou gesticulations où parle tout le corps. Il réagit aux stimulations ou interventions extérieures par l’hypertonie, ou se laisse aller à une paisible relaxation. Mais c’est par rapport à autrui que ces modifications toniques prennent leur sens et ce sont ces réactions expressives que la mère interprète et comprend”(In Contant & Calza, 2002, p34).

b. Concept d’attachement

Les considérations actuelles nous amènent à considérer les aspects précédents plutôt en référence au développement de la notion d’attachement. La théorie de l’attachement, d’abord élaborée par Bowlby, explique la fondation du lien qui fait que le bébé s’attache à ceux qui l’élèvent. Ce système se construit par l’association entre la satisfaction du besoin inné du bébé de proximité (envers les figures censées le protéger) et le sentiment de sécurité procuré par cette figure d’attachement. Dans un deuxième temps ce lien devient unique et irremplaçable. De plus, ce système organise la perception du monde. Dès que le sujet se trouve en situation de séparation à la figure d’attachement, des émotions spécifiques apparaissent : d’abord la peur active ce système et signale la détresse de l’enfant puis la colère résulte des frustrations que l’enfant vit dans ses tentatives de rétablissement du contact avec sa figure d’attachement ; ensuite la tristesse, l’enfant réévalue la situation et sombre dans le désespoir, s’apercevant que la protestation ne sert à rien, il est alors dans un état intolérablement douloureux ; enfin pour réduire la douleur un détachement défensif s’oppère (Guedeney & Guedeney, 2002).

c. Interactions sociales

L’expression émotionnelle et les communications non verbales (CNV) sont indissociables, en effet à travers les signaux non verbaux (mimiques, regard, posture, gestes et paralangage) les individus émettent des informations concernant leur état émotionnel.

Les communications non verbales permettent de réguler les interactions sociales : selon l’expression des CNV d’autrui, nous pouvons déterminer l’état interne dans lequel il se trouve et sa disponibilité à notre égard, ce qui nous permet de réajuster notre attitude, nos propos et cela de manière continue.

Ainsi on peut dire que l’émission d’informations non verbales, le décodage des signaux non verbaux et la capacité à contrôler le flot de messages non verbaux sont les trois dimensions essentielles à la compétence non verbale (Rebelle & Lapasset, 1995).

De plus, de nombreuses expériences ont établi le lien entre un niveau de compétence sociale élevé et des habiletés dans la communication non verbale. L’étude, faite en 1989 par Custrini et Feldman, s’est intéressée aux capacités d’encodage chez des sujets âgés de 9 à 12 ans. Les résultats montrent que les enfants ayant un haut niveau de compétence sociale, à savoir une popularité importante, présentent une plus grande capacité de décodage des expressions faciales émotionnelles que ne le font les enfants moins performants socialement.

D’une manière générale, les femmes sont plus habiles à décoder et à encoder les messages non verbaux que les hommes. Les hommes sont meilleurs dans le contrôle, au point qu’ils sont plus capables de réprimer leurs émotions.

Stern (1985, In Fakra, 2005) a défini la notion d'”accordage affectif” pour décrire l’aptitude d’un individu à adopter une mimique faciale, une intonation de voix et une attitude générale qui soient en rapport avec l’émotion décodée chez son interlocuteur. Ces arrangements ont lieu tout durant la relation. Lors de l’interaction, cet échange émotionnel se développe, de manière non intentionnelle, lorsque chacun parvient à partager les émotions de l’autre, sans simplement imiter ses expressions faciales.

Ainsi, cette expérience nécessite l’intégrité des compétences émotionnelles, à savoir l’aptitude à reconnaître correctement les informations affectives, en lien avec la faculté de ressentir ses propres émotions.

En d’autre terme, l’harmonisation des rapports interpersonnels implique de connaître soi-même l’expérience émotionnelle en question et de pouvoir correctement l’attribuer selon le contexte.

Construction d’une échelle d’évaluation des capacités de reconnaissance des expressions faciales émotionnelles
Mémoire en vue de l’obtention du Diplôme d’Etat de Psychomotricien – Institut de Formation en Psychomotricité
Université Paul Sabatier -Faculté de Médecine Toulouse Rangueil