La memoria, la valeur illocutoire et Effets de la petite phrase

By 3 April 2013

c) Petite phrase et memoria

« (…) la memoria correspond à cette partie de la rhétorique qui s’intéresse aux procédés permettant de mémoriser un discours » (Krieg-Planque, 2011 : 35). La question qui est posée ici est celle de savoir si la « petite phrase » présente des caractéristiques qui permettent de mieux la retenir. Cette hypothèse est très importante dans notre étude puisqu’il peut paraître raisonnable de penser qu’une stratégie de communication a pour vocation, entre autres, de « marquer les esprits ». Comment y parvenir si ce n’est en faisant retenir ses idées et ses projets à ceux que l’on veut convaincre ? Il est fait l’hypothèse que deux groupes de figures de style peuvent favoriser la memoria.

Le premier groupe rassemble des « (…) figures qui s’appuient plutôt sur des phénomènes sémantiques (…) » (ibid.), comme par exemple et pour ne citer que celles-ci : la métaphore, l’allégorie… Si l’on se permet ici une petite incursion dans la campagne de l’élection présidentielle 2012, on peut citer Jean-Luc Mélenchon, candidat du Front de Gauche qui, le 12 novembre 2011, déclarait dans une interview7 : « À présent, à gauche, pourquoi choisir, pour entrer dans la saison des tempêtes, un capitaine de pédalo comme Hollande ?». Cette « petite phrase », au delà de la polémique qu’elle a entraînée, peut rentrer dans la catégorie sus-citée, car même si le capitaine de pédalo a les traits d’une « raillerie », l’autre partie de la phrase, faisant référence à la saison des tempêtes est plutôt métaphorique, et donc marquante.

Le second groupe inclut des « (…) figures qui s’appuient plutôt sur des propriétés formelles des énoncés (…) » (ibid.), comme l’inversion, le chiasme, la paronomase, entre autres. On peut citer en exemple cette phrase de Jacques Duclos, candidat communiste aux élections présidentielles de 1969, qui, lorsqu’il comparaît Georges Pompidou et Alain Poher, deux autres candidats, disait « c’est bonnet blanc et blanc bonnet » (Lavarini/Lhomeau, 2009 : 46), reprenant d’ailleurs lui-même une expression connue. Enfin, dans le cadre de cette réflexion, ajoutons qu’il semble qu’une « (…) certaine concision s’impose aux énoncés susceptibles d’être mobilisés pour la reprise (…) » (Krieg-Planque, 2011 : 36), que l’on devine dans l’appellation elle-même de « petite phrase ». Cette caractéristique est d’ailleurs a priori compatible avec la memoria, étant entendu qu’il est plus aisé de retenir un « texte » court que long ou très long, en particulier dans le cadre des discours politiques.

d) Les « effets » de la petite phrase

Par ailleurs, la « petite phrase » serait dotée d’une valeur illocutoire, ce qui faciliterait sa reprise par les médias. Cette notion a été à l’origine définie par J-L Austin, pour qui l’acte illocutoire est « un acte effectué en disant quelque chose, par opposition à l’acte de dire quelque chose » (Austin, 1970 : 113). La parole, au moment où elle est prononcée, se confondrait donc avec l’action qu’elle produit. Pour Alice Krieg-Planque, « Chacun des énoncés qu’une édition d’un quotidien présente comme énoncé détaché prêt pour la reprise est doté d’une valeur illocutoire par son détachement même, et il se donne à voir comme disponible pour une construction en évènement. En disant que l’énoncé est doté d’une valeur illocutoire par son détachement, nous voulons dire que la «petite phrase » identifiée comme telle est supposée correspondre à un certain acte de langage : promesse, engagement, soutien, exigence, exhortation, menace, condamnation, reniement, offense, demande d’excuse… » (Krieg-Planque, 2011 : 36). En quelque sorte, la « petite phrase » serait donc en capacité de produire, chez celui qui l’entend prononcer ou la lit, cette imagination de l’acte qui en découle ou qu’elle induit. Evidemment, cela ne paraît pas totalement étranger au discours politique, qui par nature, peut être facilement mis en parallèle avec les idées de promesse ou d’exhortation, pour ne citer que ces deux caractéristiques.

7 lejdd.fr, 12/11/2011, article : « Mélenchon : Hollande, un ‘capitaine de pédalo dans la tempête’, disponible sur http://www.lejdd.fr/Election-presidentielle-2012/Actualite/Jean-Luc-Melenchon-s-en- prend-au-programme-de-Francois-Hollande-interview-422213, consulté le 09/04/2012

Ceci s’inscrit plus largement dans la notion de « performatif », aussi explorée par J.L. Austin, qui la définissait ainsi : « Ce nom dérive, bien sûr, du verbe (anglais) perform, verbe qu’on emploie d’ordinaire avec le substantif « action » : il indique que produire l’énonciation est exécuter une action (…) » (Austin, 1970 : 41-42). Le philosophe anglais illustrait alors son propos en prenant entre autres exemples, celui qui déclare « je baptise ce bateau », expliquant que dans ce cas précis, les paroles et les actes se « confondent », au contraire du « constatif », qui est un acte de langage où « l’on se contente » de décrire un évènement. Même si cette opposition constatif/performatif sera dépassée par le philosophe lui-même, qui finira par décomposer l’énonciation en trois actes, les « actes locutoires (qui ont une signification), illocutoires (qui ont une force) et perlocutoires (qui ont des effets) » (Denis, 2006 : 3). Pour ce qui nous concerne ici, nous n’irons pas aussi loin mais il sera intéressant d’observer si, les « petites phrases » qui nous occupent sont toutes dotées de cette valeur illocutoire, au sens décrit par Alice Krieg- Planque. En écho à ceci, il est en tout cas intéressant de noter que, dans le langage populaire, les paroles des politiques sont souvent mises en comparaison avec leurs actes, le plus souvent, d’ailleurs, pour rappeler que les discours ne sont pas ou peu suivis des faits. Il suffit ainsi de penser à des expressions comme « les promesses non tenues » ou encore « les paroles en l’air » pour le constater. A nouveau et alors que nous l’avons déjà citée, on ne peut s’empêcher de penser au titre de l’émission politique proposée par France Télévision : Des paroles et des actes, une émission de débats politique dont le 1er numéro a été diffusé le 23/06/20118 et dont le titre illustre bien le lien qui semble les unir.

Observons à présent quelles évolutions dans les médias sont susceptibles d’avoir favorisé la création, la reprise ou la circulation des petites phrases.

8 http://fr.wikipedia.org/wiki/Des_paroles_et_des_actes, consulté le 12/05/2012

Lire le mémoire complet ==> (a title=”Le rôle des petites phrases de François Hollande dans sa stratégie de communication” href=”http://blog.wikimemoires.com/2013/04/petites-phrases-francois-hollande-strategie-communication/”>Le rôle des “petites phrases” de François Hollande dans sa stratégie de communication)/strong>
pendant la campagne des élections présidentielles 2012, vu à travers deux journaux de la presse écrite
Master 2 Communication Parcours : Métiers de l’information et de la communication organisationnelle
Université Européenne de Bretagne – Rennes 2 – UFR ALC